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dimanche 13 février 2011

La force du NON avec Joshin Luce Bachoux

Trois petits moines sous la neige
Puissante est la force du refus, la force du " non ". 
Non au cours de la vie, non à ce qui ne va pas dans le sens des désirs, 
non à tout ce que je ne maîtrise pas.
par Luce Joshin Bachoux

Il neigeait déjà quand je me suis levée. Ma première réaction fut de penser : " Ah, non ! pas la neige, encore ! " Amusée par ma mauvaise humeur, je contemplai par la fenêtre les flocons minuscules qui tombaient dru, voletant en tous sens, en pensant : " Si ces flocons avaient un esprit humain, au lieu de se laisser porter et de tomber là où le vent les envoie, je suis sûre qu'ils râleraient et grommelleraient : " Je ne veux pas aller ici, non, là non plus ça ne me plaît pas, et non pas à côté de celui-ci, et ici c'est trop bas..." Tant est puissante chez nous la force du refus, la force du " non ". Non à ce qui se présente que je n'ai pas souhaité, non au cours de la vie, avec la maladie et la vieillesse et la mort, inévitables ; non à ce qui ne va pas dans le sens de mes désirs, non à tout ce que je ne maîtrise pas, ne contrôle pas.  



De même que ce flocon léger relie le ciel et la terre, nous allons parcourir l'espace entre la naissance et la mort. Nous allons y rencontrer des joies et des souffrances, des cadeaux et des deuils, des retrouvailles et des ruptures... Puissions-nous les accepter avec grâce et légèreté, plutôt qu'avec colère et refus. Et peut-être que le travail - au sens d'un travail d'accouchement que les religions ou les véritables voies spirituelles effectuent en nous - est de nous transformer, de nous faire renaître dans le changement de ce "non " en "oui ". Que Ta volonté soit faite... Et il nous faut parfois tant de temps pour comprendre : ce " oui " n'est pas bougon, comme celui d'un écolier qu'on envoie faire ses devoirs dans sa chambre, au lieu de regarder la télé, et qui traîne les pieds, marmonnant dans sa tête : " Quand je serai grand, je ferai ce que je veux... " C'est le oui plein d'élan, de mouvement de celui qui s'élance vers l'aimée, les bras grands ouverts. C'est l'acceptation, non pas parce que " je n'y peux rien ", mais parce que ce qui est là, plaisant ou douloureux, joyeux ou contrariant, est ma réalité, est ce que je vais vivre. 


Souvent, je ne l'aurais pas choisi, j'avais vu pour moi, pour cette personne que j'aime un autre avenir. Mais voilà, c'est cela. Et pourtant, me direz-vous peut-être, je dois bien agir, prendre des décisions, décider quel sens donner à ma vie. Je suis un être humain, avec en toute situation un choix possible : comment concilier, réconcilier ces deux composantes de notre vie ? À chacun de trouver sa réponse, bien sûr ; moi, j'aime bien l'histoire des trois petits moines.


Tout là-bas, au fond des montagnes, il neige. Le silence des monastères est soudain troublé par un chuchotement, puis une discussion qui tourne à la vraie dispute. Le Supérieur voit apparaître devant lui deux petits moines tout agités. Il les fait asseoir devant lui, leur laisse un peu de temps pour se calmer, puis leur demande la raison de tout ce bruit. Le premier dit : " Maître, n'est-il pas vrai que tout ce qui vit, tout ce qui existe doit tout à la grâce ? Nous sommes si fragiles, sans nous en remettre à la grâce, comment pourrions-nous chaque jour avancer sur le chemin du cœur ? " - C'est vrai ", répond le Maître. " Mais, permettez-moi, Maître, intervient le deuxième petit moine, encore un peu rouge. C'est à nous qu'il appartient de choisir la direction de notre vie : la grâce peut-elle alors apparaître autrement qu'à travers nos efforts, notre application ? " - C'est vrai ", répond le Maître. Alors un troisième petit moine, qui était resté jusque-là un peu caché dans un coin, toussota et dit : " Maître, je ne comprends pas... Vous avez dit : "C'est vrai" au premier, puis :" C'est vrai " au second qui disait le contraire... ?" - C'est vrai ", répond le Maître. La neige tourbillonne : résiste-t-elle au vent ou danse-t-elle avec lui ? 

Joshin Luce Bachoux, nonne bouddhiste, a été ordonnée au Zuigakuin, un monastère de la montagne japonaise, voici vingt ans. Elle a ouvert, en 1991, la Demeure sans limites, à la fois temple zen et lieu de retraite, à Saint-Agrève, en Ardèche.
(Source : La Vie 2004)


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jeudi 22 avril 2010

Chanter la joie... avec Joshin Luce Bachoux

Car il y a la joie !
Il y a la joie du brin d'herbe : le vent joue avec lui, le taquine, le frôle et il joue avec le vent, danse et se plie, s'incline - révérence - et se relève, tout en grâce. 


II y a la joie de la pierre : respirant au rythme des millénaires, elle se prête au jeu de la pluie et de la neige, insouciante des saisons ; elle est solide et majestueuse, elle sera gravier, puis sable ; transformation, changement - cela même qui rythme nos corps et nos vies. 


Il y a la joie de la rivière, filant, chantant, contournant les obstacles, s'en jouant - transparence verte, blanche écume, reflets du ciel... 


Il y a la joie de l'arbre : tendre vers la lumière, tout en se blottissant de plus en plus profondément dans la pénombre de la terre, juste équilibre ; tête nue au vent, branches galopantes d'écureuils, accueillant parfois un ou deux gamins chipeurs de pommes ou de cerises ; dépliant le velouté de ses feuilles, offrande au printemps, générosité spontanée, totale. 


Il y a la joie de l'oiseau : boule de plumes, pattes griffues, gorge au duvet ébouriffé, chant tout bleu dans le premier matin du monde, monde infini tout d'espace, monde ouvert, monde à sillonner sans laisser de traces - que ne puis-je en faire autant... 


Il y a la joie de la pluie, qui chantonne, gronde, fredonne, choisit une flaque, puis un toit, tambourine, abandonne, s'éloigne pour revenir en riant nourrir le champ, et les prés, et les fleurs... Parlons-en des fleurs : le mot même de joie fut inventé pour elles ou par elles, qui savent, se pen-chant l'une vers l'autre, chuchotant, couleurs et parfums mêlés, richesse de la vie sans attente, rien qu'un éclat, un matin, une journée ; fugaces et éblouissantes. 
Et lui ! Qui a eu l'idée de ce soleil de joie, le dispensateur de ce jaune éclatant qui nous égaie, nous réchauffe, et se répand partout en ce printemps, des discrètes jonquilles aux genêts mal-aimés, des grains de poussière qui dansent dans les fenêtres aux étincelles qui ruissellent sur les pierres de la fontaine...? 


Qui nous offre ce bonheur, bonheur immense, bonheur fragile, chaque jour donné ; la joie qui est là, sous mon nez, mais que je n'aperçois que de temps en temps, quand je lève les yeux, quand j'accueille, quand je me sors de moi-même ; quand, à mon tour, je m'incline avec grâce, portée par le souffle et la lumière. 


Et il y a la joie des mots, la joie de la tête pleine d'images, si colorées, si tentantes, si difficiles à attraper ! La joie de découvrir ce monde, l'admirer, pouvoir le dire un peu et le partager. Que dirai-je maintenant de la joie de l'amitié, du rire, de l'amour, de la tendresse... ? La joie de l'émotion, du regard, de la présence... Que dirai-je que vous ne sauriez pas, que vous n'avez pas toujours su, aujourd'hui, hier et demain? 


Il y a enfin la joie de cette voix qui m'appelle, qui nous appelle ; voix qui parle directement à notre coeur, qui façonne notre silence, qui nous fait veilleurs au plus profond de la nuit, et passeurs dans la lumière de l'aube. 
Joshin Luce Bachoux, nonne bouddhiste (La Vie, 8 avril 2010)
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dimanche 22 janvier 2012

Un jour comme ça... avec Joshin Luce Bachoux


Il y a des jours comme ça où l’on a juste envie de se mettre à sa fenêtre et de regarder tomber la neige ; ou bien d’aller s’asseoir dans la salle de méditation, loin des journaux, du tumulte et des nouvelles. Des jours où le monde est simplement trop lourd, et où l’on n’a plus que le désir de se retirer, de dire : « Je ne veux pas être là, ni être témoin, ni être partie prenante de ce qui se passe. Continuez sans moi ; je veux juste compter les nuages, remonter la rivière à sa source, m’envoler avec les oiseaux. Je ne peux ni faire, ni défaire, mais je ne veux plus regarder, ni entendre. Il est vrai que je fais partie du monde, de ce monde, comme le flocon qui tourbillonne et disparaît, comme la graine qui germe dans l’obscurité en ce moment même, comme la mouche qui se cogne, encore et encore, contre la vitre, ou comme le souriceau – ah ! – qui m’épie de dessous le placard… mais moi, dois-je absolument prendre conscience de ce qui m’entoure, de la douleur, des guerres, de l’insatiable violence, de la cruauté sans fin ? Dois-je toujours soupirer du plus profond du cœur devant la souffrance, l’errance, le deuil, la mort ? »

Aujourd’hui, je veux rêver, rêver de blancheur et de calme, rêver de ré­conciliation et de pardon ; rêver que le cri est de joie, et les gestes de tendresse. J’aimerais que le monde fasse une pause, qu’il nous offre un instant où s’essouffle la violence, cesse la folie ; une heure où l’impatience de l’amour prendrait le pas sur l’urgence de la colère. Un monde qui se réveillerait dans un éclat de rire…

Je sais, je sais : je n’ai pas raison. On ne peut pas, on ne doit pas fuir ce monde que nous partageons tous, pour le meilleur et pour le pire. Le laisserons-nous aux plus violents, l’abandonnerons-nous aux porteurs de haine ? Notre place est là, en plein milieu, j’en suis convaincue, mais aujourd’hui, je m’absente. C’est juste un de ces jours où est tombée la fameuse goutte qui fait déborder le cœur : un autre massacre, une autre horreur, une autre victime.

Je sais : ce monde est aussi ­généreux, et à chaque instant, un sourire, un don, une main tendue transforment une vie lui donnant espoir et courage. N’avons-nous pas, chacun, reçu et donné plus que nous ne pensions possible ? N’avons-nous pas été accueillis quand nous étions seuls, soutenus quand nous étions trop faibles parfois pour continuer ? Et la beauté de ce monde ! Je vois la grâce dans le sapin qui ploie sous l’étreinte de la neige, l’harmonie dans la courbe de la colline qui se détache sur le gris du ciel ; j’aime la douceur potelée du nuage et la plénitude du soir, quand l’ombre voile peu à peu la lumière ; sans oublier la beauté de l’arc de pierre au-­dessus du porche et des lauzes grises de cette maison qui sait si bien se ­blottir entre prés et forêt.

Je sais : après cette longue ­journée, doucement triste, demain je vais refaire un pas en avant, revenir avec tous les autres, reprendre ma place. Parce que je l’aime, ce monde qui nous est donné, que nous avons façonné, dans son imperfection, avec son chaos, ses limites ; ce monde qui contient aussi mon chaos et mes limites. Parce que je suis sûre que nous pouvons, même un peu, même imperceptiblement, le changer, l’enrichir, le rendre plus aimant. Et que si l’on ne peut pas, il faut quand même essayer – même s’il y a des jours comme ça…


Joshin Luce Bachoux
Nonne bouddhiste, Joshin Luce Bachoux anime la Demeure sans limites, temple zen et lieu de retraite à Saint-Agrève, en Ardèche.

Source : La Vie

jeudi 21 février 2008

La paix du soir... par Joshin Luce Bachoux

Joshin Luce Bachoux est nonne bouddhiste. Elle anime la Demeure sans limites, temple zen et lieu de retraite à Saint-Agrève, en Ardèche.

Et maintenant nous voici : une goutte de rosée sur un brin d'herbe, une plume dans le poids du monde. Car c'est la découverte de la légèreté, peut-être, qui d'abord nous étonne. Où est-elle cette pesanteur des jours, des attentes, des regrets? Disparue pour laisser la place à la transparence, comme dans ce crépuscule où les limites s'effacent entre ciel et terre. Légèreté du cœur qui a tout donné, tout reçu, tout accepté. Légèreté de la vie qui est espace ouvert qui englobe tout, dans l'infini du "oui".
(extrait du magazine "La Vie" du 14 février 2008)




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dimanche 22 novembre 2009

Joshin Luce Bachoux (1)


« Attention ! » Je me précipite à travers la cuisine, mais trop tard : Lise a déjà buté contre la chaise qui n’a pas été bien remise en place. Ennuyée, je commence à m’excuser, mais elle me
coupe gentiment : « Ce n’est rien, tu sais », et poursuit méthodiquement son chemin vers la salle de bains. Lise est venue chez nous pour trois mois ; elle est non-voyante depuis l’âge de 25 ans. Nous avons cherché comment préparer au mieux son séjour, mais il me semble que nous avons oublié beaucoup de choses. Comment imaginer le monde dans lequel elle vit ?...

Voir le bel article en entier sur le monde d'une aveugle...

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lundi 17 octobre 2011

Respirer l'automne avec Joshin Luce Bachoux

Fermez les yeux ! Ou plutôt non : prenez d’abord le petit chemin qui monte, à travers pierres et broussailles... Pas la peine de vous équiper de pied en cap... Venez juste comme vous êtes, la montée est accueillante, et ne vous tiendra pas rigueur de votre vieux chandail ! Voilà, maintenant, quittez le sentier et avancez un peu dans la forêt. Vous y êtes ? Regardez autour de vous et trouvez une souche d’arbre, ou peut-être un gros caillou à peine moussu et asseyez-vous. On reprend : fermez les yeux. Restez tranquille. Pas la peine de vous agiter, oui, c’est un peu dur, tant pis. N’essayez pas subrepticement de regarder à travers vos paupières mi-closes. Il n’y a personne autour, pas de bêtes féroces, le dernier loup a dû disparaître sans héritier il y a environ 200 ans, vous n’avez rien à craindre, détendez-vous.


Pas facile : vous vous sentez vulnérable ; il y a des petits bruits, des chuchotis, des craquements ; non, vous avez imaginé ce frôlement, c’est juste une petite branche qui s’incline vers vous... Il vous semble que les grands pins qui paraissaient si beaux vus d’en bas vous encerclent et s’approchent d’un peu près... Vous pensez : « Qu’est-ce qu’elle me fait faire, là ? J’ai l’air stupide ! Je ferais mieux de me lever et de trouver une occupation sérieuse... » Mais vous n’osez peut-être pas le dire tout haut, car vous n’êtes pas tout à fait sûr du son de votre voix. Vous haussez les épaules dans un moment d’indépendance ostensible, mais vous restez assis.
Rien ne se passe ; vous tapez du pied, mais c’est assez décevant : aucun bruit dans les aiguilles de pin humides. Alors, vous prenez votre mal en patience et vous commencez à respirer. Je veux dire à vraiment prendre conscience du fait que tout au long de cette petite scène, et même dans les minutes et les heures qui précèdent, vous avez respiré. C’est agréable, cette impression de vous ouvrir à la forêt, de la laisser flotter à l’intérieur de vous-même, et vous commencez à distinguer des odeurs que vos pensées agitées vous avaient cachées jusque-là.


La plus saisissante, la plus reconnaissable : l’humus ; une odeur de feuilles et de terre, de pluie et d’écorce ; une odeur qui résonne dans votre mémoire sans pour autant qu’aucun souvenir ne s’y accroche ; une odeur noire, profonde comme le son d’une grosse cloche – et flottant juste au-dessus, riche et délicate comme un miel épais, l’odeur des pins, et il vous revient en mémoire le goût des jours d’hiver où, enfant, pour faire passer une toux, vous suciez l’un après l’autre de petits bonbons orangés en forme de pomme de pin. Un petit soupir amusé devant ce souvenir, et ding ! quelque chose vous a frappé au front, vous en êtes sûr, vous faites un bond...


Vous ouvrez les yeux : là-haut, dans les branches fines, il y a un écureuil qui s’impatiente de vous voir planté là, et s’apprête à lancer une deuxième noisette... Vous riez et, vexé, en râlant, « Chirp, chirp, chirp », il gagne son refuge. Vous continuez à respirer, sentant sur votre visage, à travers le soleil, la coupante légèreté de l’air comme un son finement aigu, contrepoint au murmure incessant des pins. Vous soupirez encore, d’aise cette fois. Vous n’avez plus envie de bouger. Vous découvrez une part de vous-même qui est arbre, qui est ciel, qui est terre. Vous êtes feuille, et nuage et racine. Vous êtes en paix avec vous et avec le monde.
L’automne est là et vous êtes prêt à l’accueillir.

Nonne bouddhiste, Joshin Luce Bachoux anime la Demeure sans limites, temple zen et lieu de retraite à Saint-Agrève, en Ardèche.

dimanche 23 juin 2019

Penser comme une montagne avec Joshin Luce Bachoux

« Quand on pense comme une montagne, on pense aussi comme l'ours noir, de sorte que le miel coule sur notre fourrure pendant que nous prenons l'autobus pour nous rendre au travail », dit Robert Aitken, moine bouddhiste américain. Ah, rêvons ! Ours noir mais aussi dauphin, abeille, pourquoi pas hérisson, poulpe ou éléphant... Sortir de nos limites, sortir de nous-mêmes, expérimenter pour mieux aimer, pour mieux comprendre. Laisser vivre avec nous, en nous, tous les êtres vivants et apprendre leurs aubes, le goût du serpolet, la danse des fleurs, le jeu des courants, là-bas, dans l'océan... Devenons plus poreux, plus perméables, apprenons à vivre ensemble, aimant tout ce qui existe, quittons notre place d'humain dominateur, soyons plus humbles avec notre frère le loup, nos frères les oiseaux.

Être un avec l'univers

Pourrons-nous travailler ensemble à l'avenir de notre planète ? Nous remettre dans la grande tapisserie de l'évolution dont nous sommes certes la trame, mais pas le maître d’œuvre ? Lorsque nous sommes assis dans un pré au milieu des fleurs, ou sous un pin dans le parfum de la forêt, c'est la joie qui nous emplit ; lorsque nous écoutons le chant de l'alouette, nous devenons un avec le rythme de l'univers, nous connaissons dans notre corps même ce lien intime qui nous unit à tout ce qui vit – et j'inclus là les grains de sable et les blanches pierres plates au creux des calanques... 
Devenons plus poreux, plus perméables, apprenons à vivre ensemble.
Lorsque nous faisons silence devant un horizon de montagnes, sommet après sommet, brouillard bleuté où se perd notre regard, nous réalisons que nous sommes reliés à tout ce qui est plus grand que nous et qui existe à travers des milliers, des millions d'années de création et de transformation. Ce monde qui nous nourrit, corps et âme. Tout ce qui nous a vus apparaître, tout ce qui change plus vite ou plus lentement que nous, tout ce qui nous frôle, nous émeut et aussi nous échappe : est-ce qu'il n'y a pas là une immensité lumineuse dans laquelle nous devons retrouver notre place ?

Vivre avec la terre

Nous aimerions nous cacher la vérité mais nous savons que nous sommes en danger, que notre comportement n'est pas juste, que nous devons regarder tout ce qui nous entoure, les êtres, les animaux, la terre avec respect ; adopter une autre approche, comprendre la globalité de l'univers et l'interdépendance de tous avec tous. Vivre avec la terre et non plus contre elle, ce n'est ni un effort ni une obligation morale, mais un jeu, un plaisir, une danse où prendre soin avec délicatesse, avec générosité de chaque élément de ce monde revient à prendre soin de nous, de chaque élément qui nous compose : notre corps, notre famille, notre avenir, et ce qui ne se définit pas, ou seulement avec de banals mots usés : notre cœur, notre amour, notre joie d'être et notre gratitude. 
Vivre avec la terre et non plus contre elle, ce n'est ni un effort ni une obligation morale, mais un jeu, un plaisir.
Nous résonnerons à la beauté et pas à l'obligation ; nous protégerons les forêts tropicales pour leur mystère, qui n'est pas différent du mystère de notre propre vie ; nous jouerons dans les vagues et nous caresserons les dunes de sable : nous partagerons le monde. Car nous sommes : « Frères des bêtes sauvages et cousins des fleurs des champs, portant tous en nous l'histoire cosmique. Le simple fait de respirer nous relie à tous les êtres qui ont vécu sur le globe. ... » (Le Cosmos et le Lotus, de Trinh Xuan Thuan, Albin Michel). Revenons à la joie, joie d'être un avec tout ce qui est, joie de la connaissance intime du monde, joie fraternelle dans ce monde de beauté – oui, c'est simple : asseyez-vous au pied d'un arbre, parlez-lui et, surtout, écoutez-le.

Joshin Luce Bachoux Nonne bouddhiste, elle a fondé la Demeure sans limites, temple zen et lieu de retraite à Saint-Agrève, en Ardèche. Auteure de Tout ce qui compte en cet instant chez Points Vivre.
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mardi 28 juillet 2009

Le zen sans limites avec Joshin Luce Bachoux

Vous avez déjà pu sur ce blog goûter quelques lectures de ses écrits. Voici un portrait et l'histoire peu commune de Joshin Luce Bachoux qui, à 31 ans, a découvert le zazen...

dimanche 1 avril 2012

Regardez ! Regardez ! avec Joshin Luce Bachoux

« Regardez ! Regardez ! » Aussi bref qu'une respiration, aussi plein qu'un tableau, il y en a un pour chaque instant de notre vie : le « haïku », ce court poème japonais, nous montre de petites choses, si légères qu'on ne les voit pas, si habituelles qu'on ne les regarde pas. Il parle du fugace, de l'absolu, de l'instant :
« Au firmament d'automne,
un petit oiseau
aux dimensions du ciel... »
Issa

Comme on voudrait le saisir, l'attraper, juste ce moment ! J'ai les yeux plus grands que la tête et les mains qui me démangent ! C'est que cette matinée est si belle ! Juste fraîche, avec un petit parfum de feu de bois et de rivière. Il est tôt, et les oiseaux, eh bien, s'égosillent, il faut le dire, rien de très mélodieux, mais si joyeux, si pleins de vie qu'ils donnent envie de courir et de sauter... Et puis il y a la neige, et les pins aux fleurs de givre, et peut-être, là-bas, queue rousse, vite disparu dans un fourré, un renard - et on veut croire qu'il est venu voir le soleil se lever, et pas vérifier si la porte du poulailler du voisin est bien fermée !
Oui, il est si parfait ce matin, dans sa beauté et son impermanence, son effervescence et son foisonnement : je ne sais par quel bout le prendre ; je voudrais le ranger dans ma tête, pour le ressortir à l'envi, ou, mieux encore, pouvoir le faire vivre sur le papier... Mais je sens bien qu'il m'échappe, déjà, la lumière change, déjà, le moment est passé, déjà, il est trop tard...D'autres, avant moi, s'y sont essayés :


« Soir : la cloche du temple
arrêtée dans le ciel
par les cerisiers en fleurs. »
Chiyo


Attrapant au vol l'infiniment grand et l'infiniment petit, il nous fait rêver, ou rire, ou frissonner :


« Une par une
les étoiles apparaissent
- quel froid ! »
Taigi

Mais, toujours, il nous interpelle : ne dormez pas ! Tout est autour de vous, toujours... Regardez ! Regardez :


« Crépuscule,
dans l'eau de la flaque
la lumière vit encore... »
Issa

Ces courts poèmes illustrent bien cette phrase du peintre Shitao : « Trouver la profusion, au bord du pas-grand-chose, au bord du rien... »
Au bord du rien : un souffle, une esquisse de geste, un rêve :


« Sur ma paume
une libellule bleue
et son parfum d'eau. »
Kuroda


Le haïku : une évocation, un trait à peine tracé, une émotion attrapée au vol, le cœur qui se serre :


« Sur ce chemin,
nul ne vient,
- soir d'automne. »
Bassho


Oh, il n'est pas toujours romantique ; tout est bon, les gestes les plus quotidiens et les choses les plus ordinaires, il suffit de regarder autrement et nous voyons le comique des petits événements de notre vie :


« Pour vous aussi, les puces,
la nuit est peut-être longue
- mais elle n'est pas solitaire ! »
Issa


Il nous transforme en géant, ou en Lilliputien ; il nous fait ouvrir les yeux à un autre monde, il voit de la poésie là où, souvent, nous ne voyons rien...Ah ! Celui-ci, mon préféré, peut-être, au bord du minuscule, au bord du rien, et tout est là :


« Sur la pointe d'une herbe
dans l'infini du ciel,
une fourmi... »
Hosaï

Regardez ! Regardez !

Joshin Luce Bachoux est nonne bouddhiste. Elle anime la demeure sans limites, temple zen à Saint-Agrève, en Ardèche.

samedi 28 janvier 2012

Le cadeau de la rivière avec Joshin Luce Bachoux

On entend la rivière bien avant de la voir. Si on prête l’oreille, on l’entend dès le haut du chemin, et, après les deux grandes courbes qui forment la descente assez raide, le bruit se fait grondement, comme une voix sauvage qui couvre tous les autres bruits de la forêt. Portant mes deux seaux vides, je marche à petits pas sur le chemin tout verglacé, essayant de garder l’équilibre, sachant que ce sera encore plus difficile au retour, quand le poids me déséquilibrera, et que cette eau si lourde, si précieuse sera presque à moitié renversée quand j’arriverai en haut.


La pompe est en panne : j’ai barboté plusieurs heures hier dans la rivière glaciale pour tenter de la faire démarrer ; j’ai vérifié le carburant, tiré sur le démarreur, tapoté, puis franchement tapé, les mains rouges et gelées, frissonnant sous les éclaboussures, avant d’abandonner et de préparer les seaux. Pourtant, juste avant le départ du supérieur et du reste de la communauté, le moine qui s’occupe habituellement de la cuisine m’a regardé avec un grand sourire: "Pas de problème ! Si l’eau s’arrête, tu vas faire démarrer la pompe!" Puis, pour être sûr d’être compris, personne n’a trop confiance dans mon japonais, il a ajouté: "OK, OK ", tout en faisant le V de la victoire avec ses doigts. Et tout le monde est parti, qui dans un temple, qui dans un autre, pour cette semaine marquant la fin de la retraite d’hiver. J’ai été nommée gardienne des lieux, de ce monastère bouddhique niché tout au fond de la montagne japonaise, grande construction en bois à deux étages entourée de tous côtés des hauts fûts de mélèzes et de cèdres.
Il y fait sombre en ce moment, dès 3 heures de l’après-midi. Il y fait froid, les deux poêles à bois ayant du mal à lutter contre le gel et l’humidité pénétrante. Il n’y a pas d’électricité et plus d’eau, et je suis ravie ! Ravie d’abord parce que je suis heureuse d’avoir pu revenir, pour quelques mois, dans ce lieu où j’ai été ordonnée nonne et où j’ai passé les premières années de ma vie religieuse. Retrouvailles, nouvelles connaissances, l’odeur des pins et de l’encens, du bois de cyprès dont est construite la salle de méditation, du sésame grillé... Rigueur de l’horaire et du froid, chaleur des sourires, goût unique de la soupe de riz qui réchauffe les corps et détend les visages... Tout cela fait que je suis ravie du matin au soir de me retrouver ici.



Et je dois reconnaître qu’il y a une autre raison ; une semaine de solitude à mieux entendre le chuchotement des branches, le choc sourd des paquets de neige qui basculent du toit, une semaine avec un peu de temps libre dans l’après-midi pour lire, écrire ou vagabonder, voilà aussi ce qui me donne le sourire tout au long de la journée.

Je négocie la dernière partie du chemin, la plus raide, et voici la rivière : enserrée dans une gorge creusée au fil des millénaires, déboulant avec toute l’énergie du printemps et des glaciers, contournant les rochers dans un éclat de rire, elle brille de mille perles de glace qui renvoient l’éclat rose du soleil levant. Quelle joie ! Penser que si la pompe avait démarré, jamais je n’aurais fait l’effort de venir jusqu’ici et j’aurais manqué cela. On oublie peut-être trop souvent qu’il faut en nous un manque pour pouvoir recevoir. Que donner à celui qui a tout? De même que le feu nous apprend le prix de la chaleur, la rivière aujourd’hui me fait cadeau de sa beauté, de sa force. Et j’ai envie de dire, avec le vieil ermite chinois Li Po:
"Nous nous asseyons ensemble, la rivière et moi
Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la rivière..."


Joshin Luce Bachoux, nonne bouddhiste, a été ordonnée au Zuigakuin, un monastère de la montagne japonaise.
Elle a ouvert, en 1991, la Demeure sans limites, à la fois temple zen et lieu de retraite, à Saint-Agrève, en Ardèche.
Source : La Vie

samedi 1 janvier 2011

Le son des cloches avec Joshin Luce Bachoux

Janvier, aube : la forêt est immobile, calfeutrée sous la neige. Pas un souffle de vent ce matin, le monde repose en gris et blanc, tout relief disparu, happé par le silence ; à peine un effleurement de lumière, là-bas, à l'est - un rose si ténu, si pâle, qu'il n'est peut-être qu'une espérance de lumière... Un matin qui, comme tous les matins, nous accueille dans le silence : assis dans la salle de méditation pour un temps de contemplation, un temps de recueillement, dans la lumière dorée des bougies.
Résonne la petite clochette qui annonce la fin de la première méditation. Nous déplions la longue toge qui va recouvrir nos robes monastiques, grand rectangle marron ou ocre, mais toujours couleur terre, que nous allons porter pendant la cérémonie qui conclut l'entrée dans la journée nouvelle. Nous accompagnons nos gestes d'un chant, le premier chant, les premières paroles que nous prononçons depuis le lever. Cette joie de mêler sa voix à celles de tous les autres... Parfois, nous sommes deux ou trois, parfois, une dizaine, mais qu'importe ! Chaque matin, c'est tout l'espace qui s'ouvre et nous reçoit ; c'est tout le corps qui à la fois s'enracine et s'élève, et si je ne sais comment cela se fait, je peux témoigner qu'il en est ainsi ! C'est la respiration qui, deve¬nue souffle, me traverse et me relie à l'infini ; c'est une transparence de soi qui n'est pas effacement mais pure présence lumineuse. C'est la joie radieuse de « l'être ensemble» qui nous emplit.
Ce fut une surprise et une découverte pour moi que ces chants lorsque j'arrivai au monastère au Japon. J'y fus tout de suite sensible, me sentant à ma place juste et, tout le jour, le chant se poursuivait pour moi en écho de silence. Devenue nonne, j'appris qu'il ne m'était plus permis d'écouter de la musique ; que grosses cloches, petites cloches, tambours, clochettes ainsi que le son caverneux du «poisson de bois » qui rythme les récitations allaient constituer tout mon univers sonore. On m'expliqua que l'esprit se nettoie à abandonner un moment la rumeur du monde.
Petit à petit, je perdis toute envie de chanter autre chose, comme si tous les airs fredonnés jusque-là n'étaient que répétition pour ce chant de joie ; toutes les paroles n'étaient que brouillon pour ce chant dans une langue qui m'était jusque-là inconnue... Comme si tout cet élan que j'avais connu, de chanter par un beau matin sur un chemin ou dans ma voiture, de fredonner dans la cuisine ou dans le jardin, se concrétisait là, à cet instant, dans un seul chant, chant de dévotion, chant d'ouverture, chant qui dit la gratitude, tourné vers le Bouddha, tourné vers tous ceux et celles qui ont chanté, ici, avant moi, le même matin, le même encens, la même joie... Et cette joie ne peut qu'être totale, englobant tous ceux qui la partagent : voix des moines chrétiens qui s'élèvent vers le ciel, voix graves des lamas ouvrant une porte intérieure au centre de soi-même, voix claires des enfants qui se donnent tout entiers à cet instant...
Depuis, chaque matin, j'explore cet espace, accompagnée par toutes les voix du monde, et j'y compte les murmures de la rivière, les frissonnements des grands pins, le chuchotis des taupes et les galopades des souris ! Rilke, en vrai poète, en visionnaire, avait pressenti cet émerveillement : « À travers tous les êtres s'étend l'unique espace, espace interne du monde... Les oiseaux volent en silence à travers nous... »
Source : La Vie janvier 2010

 JOSHIN LUCE BACHOUX est une nonne bouddhiste. Elle anime la Demeure sans limites.

dimanche 20 février 2011

Je mets un peu d'ordre avec Joshin Luce Bachoux

Est-ce que je vis dans un monde en désordre, dans lequel je dois mettre de l’ordre, ou bien dans un monde d’ordre dans lequel je viens mettre mon désordre ? Telle est la question que je me pose depuis ce matin.
L’hiver est là : la neige a fait s’ébouler le petit muret du jardin... le bassin déborde et on patauge dans la boue... Je soupire, il n’y a rien à faire, la nature a toujours le dernier mot ! Au printemps, les mauvaises herbes envahissent la cour, puis essaient de se faufiler dans le potager... en automne, les feuilles mortes se répandent sur le jardin soigneusement ratissé... La nature met son désordre là où nous essayons de mettre notre ordre – ou bien est-ce nous qui mettons du désordre dans l’ordre de la nature, bien malin qui pourrait le dire !
Et dedans, c’est pareil ! Il se passe peu de jours sans que je n’aie envie de demander : « Un peu d’ordre ! » Affaires en vrac, ou livres mal placés – c’est-à-dire pas comme il me semble juste et « naturel » de les ranger. Aujourd’hui, je trouve que le placard à vaisselle est tout chamboulé: tasses pour ceci mélangées à tasses pour cela, couverts en vrac, assiettes dépareillées : j’ai l’impression que quelqu’un est venu mettre du désordre – ou bien est-ce que, pour son ordre à lui, ce que je fais d’habitude apparaît comme un désordre ?


Je peux m’y épuiser : mon ordre ne dure jamais... et pourtant je ne veux pas me faire dépasser par mon désordre... quelle solution ? Heureusement les histoires zen fournissent une réponse à tout, et je me mets à rire devant le placard en me rappelant de la mésaventure du petit moine Plein de Bonne Volonté.


Il a briqué-frotté tout le temple ce matin : son maître va rentrer de voyage ! Les tatamis sont bien lissés, les coussins de méditation, parfaitement rectilignes, même les marches en bois étincellent ! Et cet après-midi, il s’attaque au jardin : tailler, arracher, ramasser, ratisser ; plus un brin d’herbe n’ose relever la tête, plus une branche, s’étendre un peu plus loin que ses voisines. Le vent lui donne un peu de mal, qui s’obstine à gâcher ses soins attentifs, mais il repique feuille par feuille, brindille par brindille, tout ce qui tombe. Il est absorbé dans sa tâche quand il entend un poli « hum, hum », qui lui fait relever la tête. Malheur ! C’est le Vieil Ermite, celui qui habite une hutte délabrée un peu plus haut dans la montagne. Il paraît que son nom de moine est « Grand Stupide » et qu’il passe son temps à jouer à la balle avec les enfants, ou à mâcher une herbe, tout en regardant le ciel, allongé dans un pré.
« C’est bien joli ce que tu as fait là, mon petit », dit l’Ermite, une lueur malicieuse dans l’œil. Inquiet, le petit moine tente de s’expliquer : « Eh oui, je mets un peu d’ordre car mon Maître va arriver... » Et s’arrête, interloqué, en voyant le Vieil Ermite enjamber la barrière et arriver dans le jardin. « Euh... Ce serait mieux... euh... de ne toucher à rien... », essaie-t-il, tandis que l’Ermite, qui ne l’écoute pas, regarde autour de lui : « Un peu d’ordre, hein? », marmonne-t-il en attrapant la plus grande branche du plus grand arbre. Et il secoue, et doucement, avec légèreté, comme en jouant, comme en dansant, deux par deux attachées, une nuée d’aiguilles de pin vient s’éparpiller sur le sol... « Voilà, s’exclame, tout content de lui, le Vieil Ermite, un peu d’ordre... »

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dimanche 1 février 2009

"Etre une passoire" par Joshin Luce Bachoux

Je rouspète, je m’emmêle dans ma mauvaise volonté, je me prends les pieds dans mes plaintes... Je suis parcimonieuse : je regarde du bout des yeux, j’écoute d’un quart d’oreille, j’essaye de me tenir métaphoriquement sur un pied, de ne pas être ici, de ne pas être dans ce moment, dans cette vie. Et – sans surprise – tout va de travers ! Je fais les gestes, je m’assois en méditation, puis je me relève, je récite les textes à réciter, mais tout cela ne m’apporte qu’un bref réconfort, à peine un peu d’eau pour me mouiller les lèvres, puis à nouveau cet ennui, cette barrière qui me coupe de moi et du monde, et m’appauvrit. Et, soudain, me reviennent à l’esprit ces mots lus récemment : « Vous devez être comme une passoire remplie d’eau. »[...]
« Le Maître donna à son élève une passoire et une tasse, et ils descendirent au bord de la mer ; là ils se tinrent sur un rocher, avec les vagues qui se brisaient autour d’eux. Il lui dit : “Montre-moi comment tu remplis d’eau une passoire.” Elle se pencha, prit de l’eau dans la tasse et commença à la verser dans la passoire. À peine l’eau emplissait-elle le fond de la passoire qu’elle avait disparu. Le Maître dit : “C’est la même chose dans une pratique spirituelle. Si l’on essaye de s’emplir de la réalisation divine de cette façon, on ne peut ni remplir une passoire, ni le soi.” La femme demanda : “Alors, comment faites-vous?” Le Maître prit la passoire de ses mains, et l’envoya aussi loin que possible dans l’océan, où elle flotta un moment, puis coula. “Maintenant, elle est pleine d’eau, dit-il, et elle le restera. C’est ainsi qu’on remplit d’eau une passoire, et c’est ainsi qu’on accomplit une pratique spirituelle. On ne met pas de petites quantités de vie divine dans sa personne, mais on jette la personne loin dans l’océan de la vie divine.” »

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mercredi 8 décembre 2010

Et moi et les autres... avec Joshin Luce Bachoux

Bonheur ? Bonheur ! Jusqu'à récemment, si l'on m'avait demandé quel sens avait ce mot pour moi, j'aurais été bien ennuyée pour répondre. Un petit goût de Bibliothèque rose ? Une illusion tenace :
« Un jour, mon prince viendra... » ? J'y aurais même vu, je crois, un côté assez égoïste : un renfermement sur soi, un cocooning - je suis bien entourée, j'ai tout ce qu'il me faut, ne me dérangez pas, merci...
Puis, en feuilletant un des livres du dalaï-lama, mon regard s'est arrêté sur cette idée incongrue : « l’égoïsme altruiste ».


Je comprends - et pratique ! - l'égoïsme : je recherche ma propre satisfaction, sans toujours me soucier des autres : je me fais souvent passer avant eux. Or, l'altruisme est de faire passer les autres d'abord. Comment serait-il possible de faire les deux en même temps ? Cela me semble impossible, dans ma vie, c'est ou moi, ou l'autre ! Pourtant, je vois que cette opposition implique un postulat si évident qu'il n'apparaît pas à première vue : je pose que « moi » et « les autres » non seulement ont des buts différents, mais sont fondamentalement séparés...


Et si une autre configuration existait ? Hier, devant la pauvre mine des fleurs qui bordent la fenêtre, je suis allée chercher l'arrosoir. Cela a profité aux fleurs - elles étaient resplendissantes dans le soleil ce matin - et m'a donné à moi à la fois la joie de les voir épanouies, et le vague et réconfortant sentiment d'avoir fait ce que je devais faire... Les deux côtés avaient profité également de mon geste... De plus, si je regarde un peu plus loin, ces fleurs vont attirer des abeilles... Voilà un peu de ma contribution au miel du petit déjeuner... Plus tard, les graines attireront les oiseaux, qui dissémineront en même temps les graines du potager, et voilà un peu de ma contribution à la nature en général... Au déjeuner, je mangerai certains de ces légumes ; d'autres graines, emportées plus loin, seront cultivées, et les légumes cueillis, acheminés, vendus... Voilà un peu de ma contribution à l'économie en général !


Je souris, bien sûr, mais il n'empêche que si, comme on le dit, «le battement d'une aile de papillon, de conséquence en conséquence, peut provoquer la pluie à l'autre bout du monde », alors, moi aussi je suis reliée à tout ce qui existe. Dans ce cas, que reste-t-il de cette question : moi d'abord ou les autres ? Arrosant mes fleurs, je me fais plaisir tout en apportant un bénéfice au monde entier ! Je peux peut-être trouver un chemin dans lequel « moi » et «les autres » iront dans la même direction, celle du plus grand bonheur pour les deux.


Mais alors, demande un esprit malin, il n'y aurait pas de don désintéressé ? Si, par « désintéressé », on entend une action qui n'aurait aucune conséquence sur moi, comment cela est-il possible ?
Si je ne suis pas un atome séparé du reste mais une partie du tout, rien de ce que je fais ne peut me rester extérieur ; je peux donc agir en toute bonne conscience à la fois pour moi et pour les autres : il n'y a plus de différence !


Il me reste, point crucial, le choix de l'action. Je sais ce qui peut m'apporter le contentement, la satisfaction ou la joie, mais qu'en est-il du bonheur ? Le dalaï-lama poursuit :
« Rendre les autres heureux, voilà ce qui nous apporte le véritable bonheur »... Le bonheur était là, pas dans le pré, mais à portée de main, de cœur, ni altruiste ni égoïste, ou bien à la fois altruiste et égoïste !

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Egalement son livre :
Journal de mon jardin zen

samedi 19 juin 2010

Des légumes ordinaires avec Joshin Luce Bachoux

Je regarde avec consternation  la réserve de la cuisine : des légumes rabougris au fond d'un panier, quelques boîtes de conserve, restes des précautions prises contre les rigueurs de l'hiver... J'aurais dû... ah! «J'aurais dû» ! J'aurais dû aller faire des courses hier; j'aurais dû apporter la voiture chez le garagiste la semaine dernière, avec ce drôle de bruit à l'avant ; j'aurais dû me douter que ces personnes allaient venir, et qu'elles prendraient le dîner avec moi... Oublions les regrets tardifs: pas de courses, plus de voiture.
Regardons de plus près : il y a de quoi faire une soupe oui mais vraiment simple, rien a priori qui ravira mes invités.
Que faire, sinon rassembler un peu d'enthousiasme et me mettre au travail? Je regarde la cuisine vide et dans mon esprit chantonne une petite phrase, écrite tout exprès pour moi, il y a 800 ans, par un moine bouddhiste, maître Dogen : “Faire une soupe délicieuse avec des légumes ordinaires »...
Je m'attaque aux légumes, les rince, les découpe; je cherche dans les herbes toutes desséchées, et dans les flacons d'épices presque vides. Voyons... un petit peu de ceci, une pincée de cela et, innovons, quelques brins de ceci-cela... … Laissons mijoter, et espérons.

Je me mets à rêver à un vieux moine japonais pris comme moi au dépourvu par l'arrivée d'invités imprévus, et hochant mélancoli­quement la tête devant le coffre à riz presque vide... Toutefois, je connais les écrits de ce maître rusé, et je doute qu'il n'ait voulu parler que de recettes de cuisine. En fait, il dit dans ce texte : il est facile de fabriquer une soupe délicieuse en recherchant des ingrédients rares et précieux, mais ceci n'est pas la vérité de notre vie. Notre vie se compose de tous les moments de tous les jours, aussi ténus, banals, ou triviaux qu'ils puissent nous paraître, et pas seulement des jours de fête, ou des grandes vacances! Notre vie se fait avec chaque geste; elle se tisse avec chaque parole, qui résonne à l'infini autour de nous et des autres. Oui, se laver les dents, marcher jusqu'à sa voiture, boire un café ou faire le ménage: de ces instants quotidiens, de la façon dont nous les vivons, dans la présence ou dans l'absence, dans la joie ou dans l'impatience, dépend le goût même de notre vie.

Tout en rajoutant un peu de sel, je me dis qu'en effet il est facile de passer une journée agréable en faisant des choses agréables, mais que vais-je faire des journées ordinai­res ? Vais-je décider qu'aujourd'hui, journée banale et grise, ne m'inté­resse pas, et rester dans un demi- sommeil, indifférente, attendant le lendemain, dans l'espoir qu'il se révèle plus coloré, plus excitant? Ou vais-je essayer d'accompagner de tout mon être chaque journée, de la vivre en lui laissant son goût unique et irremplaçable?
Parfait, c'est presque cuit, lais­sons mijoter encore un peu. Et puis, tiens, moi aussi, ce soir, je me sens un légume bien ordinaire... Une carotte peut-être, quoique j'aime la lumière, alors petit pois, ou potiron! Et comment, moi, légume ordinaire, dans une vie ordinaire, puis-je faire de ma vie une soupe délicieuse qui réjouira les proches et les lointains comme l'affirme ce moine ? Est-ce que ce n'est pas à moi de décider, de choisir un peu de ceci, et un peu de cela, quelques efforts, une pincée d'entrain et beaucoup de cœur - rien d'extraordinaire, et pourtant tout ce qui compte...
Ah! mes invités arrivent... Bienvenue pour quelques heures simples et délicieuses à passer ensemble!
JOSHIN LUGE BACHOUX est une nonne bouddhiste. Elle anime la Demeure sans limites. (La Vie-6 mai 2OlO)

mardi 24 novembre 2009

Joshin Luce Bachoux (3) et le symbole du Buddha

Un dernier morceau d'anthologie : une méditation à la télévision... Silence et ex voto :

I shin den shin, de mon âme à ton âme….c’est la transmission du zen telle qu’elle se passe depuis bouddha, la transmission de ce qui est au delà des mots, de ce qui est l’essence de notre existence…
Pour la première fois, "noms de dieux" reçoit ce soir une femme adepte du bouddhisme. Née en France en 1950, Jôshin Luce BACHOUX a commencé à pratiquer la méditation assise ("zazen") au début des années 80. Après avoir fréquenté plusieurs "dojos" en France et en Italie, elle s'est rendue au Japon, le berceau du bouddhisme zen. Dans la tradition du "Soto zen", importé de Chine au XIIIème siècle par le moine japonais Dôgen, elle a vécu pendant plusieurs années dans un monastère de la région de Tokyo où elle a été ordonnée et où elle a reçu "le Sceau de la Transmission". En clair, la nonne était reconnue apte à ordonner à son tour. En 1991, son maître, Moriyama Roshi, lui a confié la mission de rentrer en France et d'y fonder un temple. Un an plus tard, "Jôshin Sensei" ouvrait les portes de "La demeure sans limites" à Saint-Agrève, en Ardèche, un petit monastère qui accueille tous ceux et toutes celles qui veulent partager pour un bref séjour ou pour plus longtemps, la vie rituelle dans le respect de la Voie du Bouddha.En 2001, l'hebdomadaire chrétien français "La Vie" lui proposait de tenir régulièrement une chronique dans ses colonnes. Très vite, ces textes typiquement zen, empreints d'une spiritualité aussi simple que profonde, ont rencontré, auprès des lecteurs, un accueil enthousiaste. Huit ans plus tard, ils continuent à paraître à côté d'articles traitant de différents aspects de la vie chrétienne aujourd'hui, dans un esprit de grande ouverture interreligieuse. Mais ce n'est pas tout : depuis quelques semaines, ils ont donné lieu à la publication d'un livre paru aux Editions Desclée de Brouwer, en collaboration avec "la Vie" : "Journal de mon jardin zen". Un merveilleux livre de sagesse.
Producteur: Blattchen Edmond Journaliste présentateur: Blattchen Edmond Réalisateur: Dochamps Jacques

dimanche 8 juillet 2012

Meditation au jardin avec Joshin Luce Bachoux



Oui, la terre est basse, me dis-je en binant – ou sarclant ? – les fraisiers...


La terre est basse, mais le ciel au-­dessus de nous est immense, d’un bleu radieux qui semble tout droit sorti d’un tube d’aquarelle. Nous avons décidé que ce serait pour cette fin de semaine, que nous nous y mettrions tous, que le jardin, un peu négligé ces derniers temps, ressortirait tout pimpant de nos efforts. Quelqu’un a ajouté que nous devrions réfléchir à en faire plus qu’un travail, pour que cette journée continue notre pratique de la méditation. Il s’en est suivi une discussion, eh bien, assez animée : les uns tenant que travailler en silence comme nous le faisons, que ce soit dans la cuisine ou au jardin, est déjà en soi une approche de la méditation ; les autres, que le travail du jardin est un excellent moment pour approfondir ce silence et cette présence. 

Nous sommes arrivés de bonne heure, fraîche rosée et parfum d’herbe, avec nos outils, nos brouettes, les thermos de thé, et tout plein de bonnes intentions. Personne n’a discuté la répartition des tâches, ni la distribution des houes, sarcloirs, et autres grelinettes, et calmement nous nous sommes mis au travail, qui, dans les pommes de terre, qui auprès des tiges de haricots grimpants, et moi, donc, à nettoyer les fraisiers. Je peux dire honnêtement que dans les premiers temps j’ai été très attentive : je coupe les grandes tiges qui s’échappent des pieds, et replante les petits fraisiers qui couronnent ces tiges. J’ai rempli mes pots, en tassant bien la terre, comme on m’avait dit, mais je dois reconnaître que, peu à peu, des visions de fraises bien rouges, bien juteuses, de fraises au sucre, ou bien à la crème, de tartes aux fraises ont commencé à bousculer ma concentration...

Je ne dois pas être la seule à m’éparpiller quelque peu ! Outre la gourmandise dans mon cas, il y a le dos qui commence à tirer, le coucou qui nous amuse, tantôt ici, tantôt là, comme un enfant qui se cache, l’envie de se dégourdir les jambes. Près de moi, notre jardinière en chef quitte ses salades, et se dirige vers la clochette que, finalement, nous avons apportée avec nous.

C’est notre « clochette de l’attention » : pendant les retraites, une fois par heure, nous la faisons sonner. À ce moment-là, chacun s’arrête, pose son livre, sa casserole ou son outil, et, pendant une minute, nous revenons ici même, revenons à nous-mêmes, à notre respiration ; nous redevenons présents, parce qu’il est si facile de se laisser emporter par une tâche, par ses pensées, par ce qui vient après, et encore après... Souvent, nous nous sentons dérangés, bousculés par cette pause, aussi courte soit-elle, ce qui en dit long sur notre difficulté à revenir à ce qui nous entoure.

Nous avons appris cette pratique du maître vietnamien du village des Pruniers, et décidé de l’appliquer à cette journée de jardinage. Au son limpide de cette clochette, je me redresse, me replace dans le potager : terre humide et lourde sous mes pieds qui me tient bien en équilibre, espace infini du ciel qui balaye mes petites pensées et me redonne ma dimension véritable, présence des autres qui me soutiennent comme je les soutiens... Un oiseau traverse le ciel, et je me souviens de ce haïku : « L’alouette s’élance dans le ciel, complètement libre... » 


Complètement libre ! C’est vous, c’est moi, c’est nous tous, dès que nous sommes complètement présents, laissant jaillir en nous cet instant infini... 



Ding !


Joshin Luce Bachoux
source : La Vie (juillet 2012)

dimanche 15 février 2015

De l'air contre la colère avec Joshin Luce Bachoux


C’est difficile, vraiment difficile : je m’efforce de ne pas laisser s’échapper les mots qui se bousculent dans ma tête. Je suis en colère, très en colère après cette personne en face de moi, qui vient de me dire des choses blessantes que je trouve injustes. « On m’attaque ! » dit une voix à l’intérieur de moi, qui mobilise toutes mes défenses. Je suis prête à être moi aussi injuste, à blesser, à faire mal avec mes mots. Je la connais bien, je sais ce qui la touche et je sens combien ce serait « facile » de faire mal à mon tour.

Je ne peux pas grand-chose sur les pensées toutes noires et pointues qui m’ont envahie, mais je garde la bouche résolument close.

La journée avait pourtant bien commencé : matin de gel blanc et or, et, près du bassin, des mésanges gracieuses qui échangeaient des nouvelles. Une matinée qui donnait envie de travailler à l’extérieur, aussi fut-il décidé de ranger la cabane à bois, de trier et de jeter, ce qui laisse toujours un petit goût agréable de travail accompli. Mais les choses se gâtèrent quant à ce qu’il fallait ou non garder, dérapèrent avec des « Ho ! toi, tu veux toujours… » et des « En tout cas, ce n’est pas moi qui… », réveillant de vieux arguments trop souvent entendus, jusqu’à ce que, le ton montant, les accusations deviennent personnelles, nous jetant l’une contre l’autre à la recherche de ce qui fera gagner, gagner sur l’autre qui a tort, qu’il faut faire taire une bonne fois.

Tout à coup, je m’aperçois de ce que je fais : je sens la colère qui me brûle, mon corps entier en est envahi : épaules raides, nuque contractée, poings serrés. Les yeux étrécis, je ne vois plus rien d’autre que cette ennemie en face de moi ; mon cœur bat à toute allure, et ma respiration superficielle me laisse presque haletante… la colère est un fardeau qui m’écrase sous son poids ; j’étouffe, il me faut de l’air pour qu’elle se dissolve, qu’elle s’envole.

D’abord respirer : je me concentre sur l’air qui pénètre mes poumons, mes épaules se relâchent, j’expire et mes mains s’ouvrent.

Je sais, même si je ne suis pas toujours prête à le reconnaître, qu’il y a un élément plaisant dans cette émotion : je me sens pleinement vivante, je me remplis moi-même ; le moment a une intensité vibrante, comme un feu d’artifice. La colère est d’abord passionnante, elle me prête une force tout à fait illusoire.
Car je sais aussi, d’amère expérience, que blesser l’autre, c’est me blesser moi-même. Tout à l’heure, demain ou plus tard, je tressaillirai de honte au souvenir de ma voix, de mes paroles. Je souhaiterai de toutes mes forces que cela n’ait pas eu lieu, que je n’aie pas dit ces mots terribles. Pourquoi n’ai-je pas su garder mon calme, ou quitter la scène avant de me laisser aller à cette violence ? Car c’est bien de violence qu’il s’agit : violence des mots qui deviennent des armes, violence de la voix qui s’élève pour couvrir celle de l’autre, violence du corps qui cherche à intimider.

Respirer : je me détends, et je vois, en miroir, l’autre personne se détendre aussi. Je me sens plus légère, je reprends conscience de la terre sous mes pieds, du grand ciel au-dessus de ma tête. La colère m’avait coupé de l’extérieur, m’enfermant en moi-même, dans mon petit enfer privé ! Mes mains s’ouvrent, mes mâchoires se desserrent, je me sens délivrée comme après une maladie. Mon esprit a lâché prise, et c’est mon corps et ma respiration qui m’ont fait revenir au soleil de cette matinée. L’air légèrement honteux, je tente un petit sourire…

Joshin Luce Bachoux, nonne bouddhiste, elle anime la Demeure sans limites, temple zen et lieu de retraite à Saint-Agrève, en Ardèche.


lundi 25 octobre 2010

"Un coeur en couleur" avec Joshin Luce Bachoux

Que faut-il pour être heureux ? Nous sommes paresseusement installés au milieu du jardin avec tasse de thé ou verre de soda ; le soleil fait fondre les biscuits au chocolat, révélant nos doigts tachés comme preuve de gourmandise, quand quelqu'un lance cette question. Court silence, pendant que nous passons en revue ce qui nous semble l'indispensable. Et les réponses fusent, réponses trop attendues, amour, santé, amitié, et un peu d'argent quand même, ajoute un réaliste, lorsque notre jardinier, qui a lancé la discussion, lève la main, et nous dit : «Attendez. Regardez »

Les corps se détendent — car chacun s'était redressé, prêt à plaider pour sa juste cause, et les regards se posent sur ce qui nous entoure. Couleurs ! Les verts et les jaunes du printemps se sont fait rattraper par du rose, du blanc, de l'orange, du bleu... Une palette de peintre barbouillée d'enthousiasme, un arc-en-ciel découpé en petits morceaux par un enfant joueur, un puzzle disséminé d'une main impatiente... Il nous semble tout à coup nous installer au cœur même de ces couleurs, les sentir sur notre peau, dans nos yeux. Elles nous habitent, élan et promesse, grâce et enthousiasme...

Juin, dans sa splendeur, dans son juste équilibre entre feuilles et fleurs, dans sa fanfare de couleurs. Juin, dans chaque recoin, qui se fait parfois éclatant pied d'alouette, parfois discrète marguerite. Juin au bord de la profusion, pourtant encore retenue, comme ce moment qui est encore la jeunesse, mais déjà annonce la maturité ; juin qui se déploie mais se souvient de la graine, et du bourgeon, de l'origine, et du parcours ; juin, navire en partance vers la gloire, puis peut-être pour l'oubli...

Alors, que nous faut-il pour être heureux ? Tout ce que nous avions cité tout à l'heure est vrai, bien sûr, mais le spectacle qui nous entoure nous rappelle aussi une chose essentielle : sachons mettre de la couleur dans notre vie ! De la couleur pour les yeux, de la couleur pour le cœur, de la couleur pour l'âme !

«Attendez » a dit le jardinier : ne nous précipitons pas pour donner une réponse, tout de suite, à chaque question que la vie nous pose, mais prenons le temps de sentir l'harmonie, de nous mettre en accord avec les couleurs des autres, avec les couleurs du monde. Respirons ces couleurs, car elles nous nourrissent, et nous préparent aux temps gris, aux jours plus sombres.
« Regardez », a dit le jardinier : tournons d'abord notre regard - regard des yeux et attente du cœur - vers l'extérieur, vers les autres, encore, et leur beauté ; sachons la reconnaître et lui sourire. Voyons l'équilibre, parfait et si fragile, si éphémère, de ce moment : attrapons-le et savourons-le ; apprenons à nous accorder à son rythme, à son évolution, à ses changements. Déjà il est autre, une fleur se fane quand un bouton s'ouvre, déjà les promesses sont passées, déjà le fruit tire la branche vers le sol...

Et le jardinier nous chuchote : Écoutez : "Si toute vie va inéluctablement vers sa fin, sachons, durant la nôtre, la colorier avec nos couleurs d'amour et d'espoir..." C'est Chagall qui a dit ça, et il s'y connaissait, en couleurs comme en amour...
La théière, petit chef-d’œuvre de terre brune et nourricière, nous offre l'arôme du thé : le chocolat est irrémédiablement fondu ; le silence, tout rond, s'attarde et nos yeux et nos vies s'éclairent devant les couleurs du cœur.

Joshin Luce Bachoux
Source : La Vie juin 2010