CE QUI SE RÉPÈTE DANS NOTRE VIE A-T-IL COMMENCÉ AVEC NOUS ?
Des mains qui soutiennent un être humain. Une personne qui porte une charge. Ces deux images se trouvent à l’origine de cheng fu, 承負, un concept taoïste qui éclaire la question de ce que nous héritons des générations précédentes.
Le premier caractère, cheng 承, représentait deux mains soulevant une personne agenouillée. Nous y retrouvons les composants 廾, les deux mains, et 卩, la personne ; une main supplémentaire, 手, est venue renforcer le geste dans une écriture plus tardive. Soutenir, prendre en charge, recevoir : le sens s’est étendu jusqu’à celui d’hériter.Dans fu 負, nous trouvons une personne, 人, dont la forme s’est transformée au sommet du caractère, et un coquillage, 貝. Ce coquillage servait autrefois de monnaie. Le caractère évoque le fait de porter une charge, puis d’assumer une responsabilité ou une dette.
Recevoir et porter. Le Taiping Jing, le Livre de la Grande Paix, développe à partir de ce terme une idée dérangeante : nous pouvons subir les conséquences d’actes que nous n’avons pas commis. Les désordres accumulés par une génération peuvent peser sur les suivantes. La mort de leurs auteurs ne remet pas les compteurs à zéro.
Dans cette conception taoïste, cela concerne les familles autant que la société. Nous arrivons dans un monde déjà façonné par d’autres. À une époque où l’on nous répète que chacun crée sa réalité, cette pensée rappelle qu’une partie de nos conditions d’existence nous précède.
Prenons une situation familiale. Notre grand-mère a dû se débrouiller seule parce qu’elle ne pouvait compter sur personne. Elle a élevé ses enfants avec cette règle : ne jamais dépendre des autres. Deux générations plus tard, nous refusons encore de l’aide, même lorsque quelqu’un de fiable nous la propose. Nous continuons à nous protéger d’une situation qui était la sienne.
Cet exemple donne une traduction quotidienne de la transmission. Le cheng fu va plus loin : dans la vision du texte, les actes humains engagent un ordre moral et cosmique dont les conséquences dépassent une existence individuelle. Ce que nous faisons compte aussi pour des êtres que nous ne connaîtrons jamais.
Nous pouvons passer beaucoup de temps à chercher ce que nos ancêtres nous ont laissé. Mais nous sommes déjà en train de laisser quelque chose aux suivants, jusque dans notre façon de traverser une dispute.
Dans une famille où personne ne revient jamais sur une parole blessante, nous pouvons commencer par là. Revenir le lendemain, même maladroitement : « Ce que j’ai dit hier était injuste. » Il faudra peut-être un effort considérable pour prononcer une phrase que nous n’avons jamais entendue de nos propres parents.
La prochaine fois qu’un « chez nous, ça a toujours été comme ça » nous viendra aux lèvres, regardons ce que cette habitude coûte à ceux qui vivent avec nous. Nous trouverons peut-être là quelque chose à réparer. Nos enfants auront peut-être moins de mal à demander pardon s’ils ne doivent pas, eux aussi, être les premiers de la famille à le faire.
Bonne réflexion et pratique.
Fabrice Jordan
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