samedi 5 juin 2010

Ma solitude est plus une grâce qu’une malédiction par Christian Bobin

L’aptitude à être seul est-elle l’expression d’une inadaptation au monde ou d’une réalisation de soi ? Pour l’auteur du “Très-Bas”, la question ne se pose pas : Il est un solitaire heureux qui ignore l’ennui et connaît la plénitude.
Marie de Solemne :
De Christian Bobin, on sait surtout qu’il fuit les mondanités et préfère explorer le silence.
Il y consacre sa vie et son œuvre. Ses thèmes de prédilection : le vide, la nature, l’enfance, les « petites choses » comme il le dit lui-même. La solitude, il la connaît mieux que personne. Il la quête. Davantage encore depuis la perte brutale de son amie, en plein été 1995. Un deuil qu’il raconte dans “la Plus que vive” (1). Récemment interviewé par Marie de Solemne dans “la Grâce de la solitude” (2) , le poète s’interroge sur l’origine et les conséquences de ce sentiment qui, avec l’état amoureux, est sans doute le plus partagé au monde. Extraits.
1 - Gallimard, 1996.
2 - “La Grâce de la solitude”, dialogues entre Marie de Solemne et Christian Bobin, Jean-Michel Besnier, Jean-Yves Leloup, Théodore Monod (Dervy, coll. « A vive voix », 1998).

Marie de Solemne : "Parleriez-vous plus volontiers de la solitude comme d’une grâce, ou comme d’une malédiction ?"

Christian Bobin : D’abord, j’en parlerais plutôt dans sa matérialité. Avant même d’être un état mental ou affectif, la solitude est une matière. Par exemple, c’est exactement la matière que j’ai sous les yeux en ce moment. Il est 22 heures, c’est l’obscurité. Le ciel n’est pas encore tout à fait noir, il y a du silence – c’est très matériel aussi le silence –, un petit appartement dans lequel je vis depuis une quinzaine d’années, des cigarettes – que je ne peux pas m’empêcher de fumer –, des livres – que je ne peux pas m’empêcher d’ouvrir. Au fond, de manière curieuse, c’est très vite peuplé la solitude. La solitude c’est d’abord ça : un état matériel. C’est que personne ne vienne. Que personne ne vienne là où vous êtes. Et peut-être même pas soi.
Mais pour répondre à votre question, la solitude est plus une grâce qu’une malédiction. Bien que beaucoup la vivent autrement. […] Il y a deux solitudes. […] Une mauvaise solitude. Une solitude noire, pesante. Une solitude d’abandon, où vous vous découvrez abandonné… peut-être depuis toujours. Cette solitude-là n’est pas celle dont je parle dans mes livres. Ce n’est pas celle que j’habite, et ce n’est pas dans celle-là que j’aime aller, même s’il m’est arrivé comme tout un chacun de la connaître. C’est l’autre solitude que j’aime. C’est l’autre solitude que je fréquente, et c’est de cette autre dont je parle presque en amoureux.

Source

17 commentaires:

Anne-Christine a dit…

Voilà qui me parle...Je vais lire le livre...

La Licorne a dit…

La solitude "positive"...la solitude qui permet de revenir à l'essentiel...au silence...au "presque rien" qui contient tout...
Celle qui rend libre...libre de ressentir...de penser...et de vivre en profondeur"...

C'est cette solitude qui manque tant à notre monde d'aujourd'hui.
Bobin a le courage de l'élever en "art de vivre". Et d'en tirer des mots, des livres qui nourrissent et réconfortent.
Merci à lui.

Sur ce thème, il faut absolument lire aussi le livre de Jacqueline Kelen : "L'esprit de solitude". Une merveille.

sevim a dit…

Ce thème , ce livre , ces mots de Bobin m'ont portée depuis quelques années ( grâce à SOurire / Pascale), et j'en suis toujours à découvrir un nouveau sens , un nouvel éclairage. Merci d'offrir ces mots en partage. Bises

La Licorne a dit…

Je viens jutement de trouver une vidéo (récente) de Bobin dans laquelle il parle de ce livre, de la solitude et surtout ...de la foi.

Si ça t'intéresse, viens faire un petit tour chez moi... :-)

macile a dit…

Un joli titre... pour des dialogues qui doivent être intéressants (je note les références!)
Mais... il faut une certaine force aussi pour aimer et rechercher la solitude..
"Ma solitude me protège, mais en même temps elle me meurtrit..." écrivait un autre amoureux de la solitude, Haruki Murakami (Autoportrait de l'auteur en coureur de fond)... ce que je comprends parfaitement.. :))

Yog a dit…

« Vieillir est la plus solitaire des navigations », nous dit Benoîte Groult. Travailler à vieillir implique donc d’assumer une forme de solitude. Je dis bien de solitude et non pas d’isolement. Car nous savons maintenant à quel point l'isolement peut être à la source d'une tristesse et d'un repli sur soi, qui conduisent tout droit a la mauvaise vieillesse.

La solitude dont il va être question maintenant est au contraire le signe d'un vieillissement joyeusement accepté. « La solitude est un cadeau royal que nous repoussons parce qu'en cet état nous nous découvrons infiniment libres et que la liberté est ce à quoi nous sommes le moins prêts », écrit Jacqueline Kelen.


Dans son livre L'Esprit de solitude, elle distingue la solitude triste, souffrante des personnes âgées abandonnées, oubliées, miser à l'écart, qui serait plus exactement un isolement, de la solitude « belle et courageuse, riche et rayonnante, que pratiquèrent tant de sages, d'artistes, de saints et de philosophes ». En la lisant, je me demande pourquoi en vieillissant nous ne pourrions pas avoir accès a cette « solitude magnifique ». Au lieu de nous enfermer sur nous-mêmes, de nous replier, pourquoi n'irions-nous pas à la rencontre de nous-mêmes, pourquoi ne prendrions-nous pas du recul, de la hauteur ?



Regardons autour de nous. Tant de personnes âgées sont isolées parce qu'elles ont fait le vide autour d'elles. C'est leur égocentrisme aigu et non l’indifférence des autres qui est en cause. Elles ne cessent de geindre, de se plaindre, d'être obsédées par elles ­mêmes. Ces "mauvaises solitudes " conduisent a la tristesse, au ressassement, à la désespérance.



Comment s’étonner alors que, adulte, la personne soit si dépendante des autres, n'ait jamais appris à compter sur elle, à se connaître, à se faire confiance ?



La solitude est vécue comme un fléau. Nous en avons une vision pathologique. Il faut donc a tout prix y remédier. Elle est traitée comme une maladie avec des tranquillisants, alors que c'est une expérience qui ouvre sur la liberté, sur des ressources insoupçonnées, des énergies latentes endormies. La personne humaine est beaucoup plus capable qu’on ne le croit d’assumer cette solitude-là, de l’affronter et de la vivre comme une expérience initiatique.

Ainsi abordée, l’épreuve de la solitude est susceptible de provoquer un éveil, une prise de conscience. Bien sur, elle décape, dépouille, mais elle révèle le fond de l’être qui est d’or : « Le fond de l’être est joie, légèreté, fraîcheur, mais il fallait désencombrer la source, quitter les oripeaux, abandonner le « vieil homme », ses souffrances et ses certitudes. »

Extrait de "La chaleur de nos coeurs empêche nos corps de rouiller". Marie de Hennezel

Miche a dit…

Il y a le sentiment d'isolement qui surgit même au milieu d'une foule dense... la "solitude", immersion dans le moment présent, dans le non-faire, nous habite profondément, il suffit de se laisser glisser, pour y découvrir l'état de reliance.

gandha-catherine a dit…

J'aime l'expression:
aptitude à la solitude ...
car il s'agit bien de découvrir un espace qui n'est pas valorisé pendant l'éducation ...
et connoté d'isolement pour la plupart des êtres humains ...
alors que ,
HUMMMMMMMMM !
que c'est bon quand on s'est familiarisé avec cette dimension !

Josiane a dit…

Merci Acouphene pour cette information, ce livre est dès maintenant en commande! Que va-t-il m'apprendre ou plutôt m'apporter? Peut-être tout comme le livre de J.Kelen (que j'ai lu suite à une vidéo vue ici-même)la manière de parler de la solitude dans laquelle je me trouve, grâce à laquelle j'ai pu et je peux, petit à petit me reconstruire...bien sûr, je n'ai pas à me justifier mais bien souvent je ne trouve pas les mots pour répondre aux questions de mes proches. Ils pensent bien souvent que je suis seule, triste, ils essayent toujours de me trouver des occupations, ils veulent que je parte en vacances avec eux, etc...quand je refuse ils se mettent à penser que leur présence m'indispose, que je me renferme, que je suis égoïste, etc...Je n'arrive pas justement à leur faire passer que pour moi c'est "un art de vivre". Rester seule, faire mon yoga, mes méditations, lire, regarder la nature, écouter les oiseaux...tout cela sont pour moi des "occupations" essentielles pour ma reconstruction, pour ressentir la joie de vivre et bien sûr aussi mon travail qui me procure l'argent nécessaire pour avoir l'esprit dégagé de tout problème matériel...j'ai 55 ans, j'ai eu une vie de couple, j'ai des enfants et des petits enfants, j'ai eu après mon divorce (1989) des relations amoureuses, cependant je vis seule et heureuse de vivre seule..ce n'est pas pour cela que je n'ai pas besoin de me sentir reliée aux autres, j'ai besoin d'aimer et de me sentir aimée mais c'est aussi en vivant de cette manière là que l'amour en moi est devenu plus grand, différent, je me sens moins en attente de ce que je voudrais recevoir des autres ou de comment je voudrais le recevoir, je me sens davantage à leur écoute, mais c'est vrai aussi que leur bavardage incessant sur ceci ou cela ne m'intéresse plus et je dois donner l'impression de m'ennuyer et pourtant... ce n'est pas cela non plus..alors je cherche encore les mots que je peux mettre sur ce ressenti...
Une fois n'est pas coutume...je me suis donné l'autorisation de parler de ma vie et je m'excuse d'avoir été aussi longue mais j'ai éprouvé le besoin de parler...Merci donc Acouphene pour cet espace de paroles!

Anne-Christine a dit…

Beau témoignage merci Josiane !

Acouphene a dit…

Oui Josiane Merci !
C'est un signe de confiance de se confier et cela me fait chaud au coeur.
Sentir cette vie "intérieure" et ne plus se sentir seul...

Acouphene a dit…

Yog, tu me permets une transition pour la semaine prochaine var j'invite Marie de Hennezel.
Tu ne vas pas à la finale chez Roland ?
bises

Acouphene a dit…

Merci Miche et Gandha... Laissons nous glisser dans une autre dimension !

Jean a dit…

La solitude , celle qu'on choisit , n'est que le premier pas .
Le second ,c'est le silence .
Silence de la parole d'abord , silence de la pensée ensuite .
C'est à ce moment là que la grande aventure commence .

Madeleine a dit…

Un sujet qui inspire des réflexions éclairées et de vibrants témoignages. Merci à tous et bien sûr à toi Eric instigateur de ce beau partage.
J'ai rencontré Marie de Hennezel en conférence à Paris après la sortie de cet ouvrage ; une belle personne habitée et engagée.

Lilou a dit…

" Il y a deux solitudes"
tout dépend en effet de notre reliance au monde.

Soit on est seul comme le centre d'un monde vide dans les liens que notre mental ne peux plus tisser et l'isolement nous tient compagnie en tous lieux.

Soit on est accompagné par tout ce qui nous entoure, directemtent relié à la vie, vibrant en écho au monde et la grâce nous porte.

Merci pour ce partage.

A.M. Bruffin a dit…

Comme le dit si bien Jacques Vigne,
" La vie en solitude est comme un séjour linguistique au pays du dedans
,durant lequel on apprend vite et bien bien la langue du cœur."
Belle soirée