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vendredi 9 octobre 2026

Pratique spirituelle

 ET SI NOTRE PRATIQUE SPIRITUELLE NE MARCHAIT PAS ?

Quinze ans de pratique. Et bordel, je ne change pas. Voilà une phrase dure à oser se dire. 

Le retour de stage, on sait tous le raconter : l'ouverture, la clarté, cette impression rare que les choses se mettent enfin en place. Il est beaucoup plus difficile d'avouer qu'après des années d'engagement, on ne sait pas très bien si sa vie en a été transformée.

Surtout quand d'autres semblent franchir un palier à chaque séminaire.

Alors on continue, on s'inscrit au niveau suivant en espérant y trouver la pièce manquante, et le doute s'installe en silence : est-ce que j'avance, ou est-ce que je me suis attaché à l'idée d'avancer ?

Les milieux spirituels ont une réponse toute prête à l'absence de résultats : vous ne pratiquez pas assez, vous n'avez pas lâché prise, vos résistances bloquent le processus. C'est parfois juste, car un travail réel demande du temps et de la rigueur.

Mais cette réponse a un défaut de fond : elle rend la méthode infaillible. Quand ça marche, c'est grâce à l'enseignement ; quand ça ne marche pas, c'est la faute de l'élève.

La tradition chinoise est sur ce point d'un pragmatisme rafraîchissant. Elle parle de gōngxiào 功效, l'efficacité.

Gōng 功, c'est l'effort patient, le travail de l'artisan sur sa matière. Xiào 效, c'est l'effet produit, ce qui se vérifie à l'épreuve des faits. Ensemble, ils posent une question simple : ce que j'investis produit-il quelque chose de réel, et que faut-il ajuster ?

Dans les arts taoïstes, cette question ne trahit pas le chemin, elle en fait partie.

Une pratique qui nourrit la vitalité doit se voir dans le corps, pas seulement dans le bien-être ressenti pendant le cours. Un travail sur l'esprit se mesure à nos réactions ordinaires : l'attention, la patience, la façon dont on encaisse l'imprévu.

Vingt minutes de calme parfait sur un coussin, suivies d'un emportement à la première contrariété, ce n'est pas un progrès. C'est une pause.

Quand la stagnation dure, elle mérite quelques questions franches.

Est-ce que je pratique avec rigueur, ou est-ce que je répète une routine devenue confortable ?

La méthode convient-elle encore à mon tempérament, à ce que je vis aujourd'hui ? Et ne suis-je pas en train de demander à la méditation de régler ce qui relève d'une décision, d'une conversation difficile ou d'un médecin ?

Évaluer sa pratique n'a rien d'une défiance.

On peut commencer simplement : choisir un critère concret, le sommeil, la clarté dans ses choix, le temps qu'il faut pour retrouver son calme après un conflit, et l'observer honnêtement pendant quelques semaines.

Puis en parler à son enseignant, faits à l'appui. De son côté, un enseignant qui entend « ça ne m'aide pas » devrait y voir une information précieuse plutôt qu'une attaque. C'est souvent l'angle de la transmission qui doit s'ajuster, pas l'élève qui est en faute.

Un artisan qui travaille le même bois depuis quinze ans sans que rien ne prenne forme ne se dit pas qu'il manque de foi. Il regarde son outil, son geste, sa matière. Puis il change quelque chose.

Rester fidèle à une méthode qui ne nous transforme pas, c'est parfois de l'habitude, parfois de la loyauté, parfois la peine d'admettre des années sans retour.

Mais du gōng sans xiào, ce n'est plus une pratique, c'est une routine.

Quinze ans d'engagement ne sont pas perdus parce qu'on ose les évaluer. Ils risquent par contre de le devenir quand on refuse de le faire.

Bonne pratique et réflexion

Fabrice Jordan

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samedi 26 septembre 2026

Statues d'éveil

 Les statues de Rakan au Japon représentent les disciples de Bouddha ayant atteint l'éveil spirituel (aussi appelés arhats).

Qu'est-ce qu'un Rakan ?

Définition : Un disciple sage et digne de Bouddha.

Représentation : Sculptés en groupes (souvent 16, 500 ou 1 200).

Particularité : Chacun possède une expression unique (sourire, rire, visage pensif ou scène de la vie quotidienne).

Au temple Otagi Nenbutsu-ji, à Kyoto, environ 1200 statues de Rakan sont dispersées dans la végétation. Sculptées par des gens ordinaires sous la direction du moine Kocho Nishimura, elles sont toutes différentes : certaines prient, sourient ou rient, tandis que d’autres tiennent des objets évoquant la vie quotidienne.


Signifiant littéralement "le digne", le terme rakan est le titre le plus élevé attribué aux disciples du bouddhisme zen. Ces disciples sont parvenus à atteindre l’illumination par leur pratique ascétique et à raison de très nombreux efforts personnels. Le bouddhisme zen enseigne en effet que l'illumination s'obtient par un éclair de perspicacité ou par un long et rigoureux travail sur soi ainsi qu'une profonde prise de conscience. Ces pratiquants fidèles sont considérés comme les gardiens des enseignements du bouddha et honorés en tant que modèles dans la quête spirituelle individuelle. (Japan Experience)

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mercredi 9 septembre 2026

Wabi-Sabi (侘寂 — japonais)


Le wabi-sabi est un concept esthétique et spirituel qui célèbre l’imperfection des choses. Axée sur la notion de beauté et du temps qui passe, cette pensée touche l’univers de l’art, de la littérature et du développement personnel. Découvrez cette philosophie du bonheur inspiré des moines bouddhistes et du taoïsme.

Pour mieux comprendre le concept du wabi-sabi, intéressons-nous à son étymologie. Tout d’abord, ce mot se compose de deux idées : wabi et sabi.

Wabi traduit la simplicité, la nature et évoque la beauté dans sa forme la plus modeste. Les imperfections faisant partie de l’harmonie. C’est l’enchantement que l’on éprouve lorsque l’on regarde une fleur gracieuse à laquelle il manque un pétale, par exemple.

Sabi traduit l’usure naturelle par l’œuvre du temps ainsi que l’attrait pour les choses qui ont du vécu. Alors, on apprécie un meuble patiné, les petites marques du vieillissement, etc.

Le concept wabi-sabi célèbre la beauté de l’imperfection et de l’impermanence, reflet même du cycle de la vie. C’est un principe selon lequel l’harmonie réside dans le naturel et la spontanéité et non dans l’absence de défauts. Ainsi, l’asymétrie, l’impermanence, les déséquilibres, les formes incomplètes et les cassures viennent sublimer les choses. 

Le wabi-sabi c’est la plénitude que l’on ressent lorsque l’on contemple un paysage naturel, un bol en terre cuite d’aspect irrégulier ou encore lorsque l’on savoure un vin bonifié avec les années.

Aujourd’hui, la recherche de perfection envahit le monde moderne dans tous les domaines sans pour autant apporter satisfaction à ceux qui se démènent. Au Japon, pays des traditions et de la modernité, le wabi-sabi fait partie intégrante de la culture que ce soit dans la notion du beau ou dans la spiritualité.


Adopter le wabi-sabi au quotidien

👁 Changer son regard

Tout d’abord, apprenez à changer votre regard et prenez conscience de la beauté des choses imparfaites. Cette petite fissure dans le mur n’apporte-t-elle pas un peu plus de cachet à votre appartement ? Ces marques du temps, ces cicatrices ne sont-elles pas le reflet d’un vécu incroyablement riche et parsemé d’épreuves qui vous rend unique ?

🤦♀️ Se débarrasser du superflu

L’étape suivante consiste à retirer le superflu de votre vie. Débarrassez-vous de ce qui ne vous sert pas, des objets inutiles, des vêtements que vous ne portez jamais. Aussi, pourquoi ne pas essayer de vous passer de télévision ou de smartphone afin de revenir à l’essentiel et de vous tourner davantage vers les activités d’extérieur comme le jardinage ?

🍎 Consommer moins et mieux

Le wabi-sabi c’est aussi privilégier le commerce local, équitable et artisanal en consommant de manière raisonnée ; ne plus jeter à outrance, mais recycler tout ce que l’on peut.

😍 Éprouver de la gratitude

Plutôt que de passer du temps à penser à ce que vous n’avez pas et à critiquer les autres, pourquoi ne pas exprimer votre gratitude pour ce que la vie vous offre ? Vous avez peut-être la chance d’avoir une famille aimante, des amis sur qui compter, des collègues sympas et puis… vous n’êtes pas si mal que ça.

👍 Reconnaître ses qualités

Il vous arrive souvent de vous focaliser sur vos défauts. Sachez que cela ne vous aide pas à vous sentir bien ni à vous rendre meilleur. Et si vous faisiez plutôt la liste de vos qualités pour changer ?

❤️ L’acceptation et l’amour inconditionnel

Finalement pour être heureux, il suffit de s’aimer tel que nous sommes en acceptant nos imperfections et celles des autres. Cela demande également un certain lâcher-prise sur soi-même et sur l’environnement.

Le wabi-sabi ou l’art de l’imperfection révolutionne la conception du monde qui nous entoure. A travers cette philosophie qui prône le retour à l’essentiel se trouve probablement l’une des clés du bonheur. Que ce soit dans le domaine de l’art, de la spiritualité ou même de la psychologie, la philosophie wabi-sabi fait de nombreux adeptes. Et vous, êtes-vous prêt à l’adopter ?

Extraits du site Univers du Japon

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dimanche 12 juillet 2026

Cheminement spirituel

 La tapisserie de Bayeux sera exposée au British Museum de Londres après un voyage dans un caisson spécialement conçu pour éviter les vibrations du transport.

Cette immense broderie du XIe siècle, 70 m de longueur sur 50 cm de hauteur, qui montre des centaines de personnages et d’animaux, est exceptionnelle de créativité, de mouvement, un chef-d’œuvre inestimable qui fait partie depuis 2017 de la mémoire du monde à l’Unesco.



Lutte sanglante

On ne connaît pas l’artiste qui conçut le carton, mais les historiens s’accordent sur une armée de brodeurs, peut-être des artisans du sud de l’Angleterre. Et d’armée, de bataille, il en est question puisque la tapisserie présente une série de scènes racontant une lutte sanglante pour le trône d’Angleterre après la mort du roi Édouard le Confesseur. Prévoyant sa fin proche, le roi envoie son beau-frère Harold signifier à Guillaume, duc de Normandie, qu’il devient son héritier.

Plusieurs scènes montrent le voyage de Harold, ses mésaventures avec le duc de Bretagne, qui le retient prisonnier, et sa libération par Guillaume, à qui il prête serment de vassalité sur des saintes reliques. Mais, à la mort du roi, Harold s’empare du trône anglais, provoquant la guerre avec le duc de Normandie. Les scènes deviennent guerrières, les cavaliers et soldats en armure incendient des villes, coupent des têtes et des membres. Les images sont terribles, sanglantes, réalistes jusqu’au dégoût. La bataille de Hastings de 1066 donne la victoire à Guillaume le Conquérant, qui deviendra roi d’Angleterre.

Que devons-nous retenir de cette broderie troublante par sa beauté alors qu’elle montre un massacre ? Que peut-elle nous apprendre que nous ne sachions déjà sur la capacité des hommes à se battre pour exercer le pouvoir sur les autres ? Peut-être que la tapisserie, dans notre monde secoué par les conflits, tombe à pic.


La guerre, une métaphore

Elle est plus qu’un document sur une bataille historique. Certes, son réalisme est une mine de renseignements sur la façon de faire la guerre – les cavaliers, les fantassins, les armures, les casques –, mais elle cache son jeu. Son commanditaire serait le demi-frère de Guillaume, un évêque nommé Odon, qui inaugure la cathédrale de Bayeux avec la tapisserie. Un lieu sacré expose et met en avant une vision guerrière ! En réalité, ce qui est montré est moins la défaite anglaise que celle d’un homme félon qui trahit son serment sur les reliques et reçoit en retour une punition divine. Les soldats ennemis ne sont jamais ridiculisés et la broderie laisse une large place à l’histoire anglaise qu’elle honore.

Une autre épopée guerrière, celle du Mahabharata en Inde, montre deux clans opposés malgré des liens familiaux. La guerre devient une métaphore de ce qui se passe dans chaque cœur humain et de ce conflit universel que nous devons affronter en faisant un chemin de connaissance de nous-mêmes. D’une épopée à l’autre, il y a peut-être le partage d’un même cheminement spirituel qui nous permet de regarder la tapisserie de Bayeux avec d’autres yeux.

Paule Amblard- Historienne de l’art, spécialisée dans l’art médiéval et la symbolique chrétienne

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jeudi 4 juin 2026

Conscience vivante


 "On ne reproduit jamais un éveil ; on ne fait que collaborer étroitement au processus éveillant qui s’est mis en route. Dans la mesure où l’on y collabore de façon profonde, sincère, intelligente, on devient de plus en plus conducteur de ce processus, et on l’incarne de plus en plus. 

Il faut reconnaitre que la lumière, l’intelligence de l’éveil n’éclairent en fait que les lieux dont on a ouvert les portes en nous. Ensuite tout le travail consiste à coopérer avec cette dynamique de l’éveil, à ouvrir une à une les portes de toutes les zones obscures pour y faire s’engouffrer la lumière de l’éveil, la lumière de cette intelligence que l’on conserve en soi. Elle est vivante en moi. Au cœur de mon être, je me sais éveillé, je me sais libre, indéniablement. Pourtant, je sais que ce n’est pas suffisant, que je ne suis pas ce qu’en Inde on appelle un « réalisé », c’est a dire un homme définitivement établi dans l’éveil, et qu’il reste encore bien des domaines de ma conscience qui doivent être investis de cette qualité, visités par cette intelligence.

Il m‘est alors apparu évident que ce qui était au cœur de la voie du monde, dans la vie quotidienne, c‘était la relation, et que la pratique consistait à faire de cette relation un travail constant. C’est ce que j’ai appelé la pratique de la « relation consciente ». 

Je me suis rendu compte à quel point l’enseignement qui mettait en avant l’éveil comme le but ultime avait tendance a individualiser la démarche et à renforcer l’égoïsme de chacun. Dans mon enseignement, j’ai voulu au contraire que les personnes entrent en relation les unes avec les autres, qu’elles oublient un objectif personnel d’éveil, de libération, et reconnaissent qu’on ne peut grandir qu’ensemble, en prenant le risque de l’autre, en entrant en relation profonde avec l‘autre dans la mesure où celui-ci est l‘occasion d’aller voir ce qu’on n’est pas capable de voir tout seul. (...)

ll se passe quelque chose a partir du moment où l’on n’est plus obsédé par l’éveil et où l’on entre vraiment en relation avec ce qui est. C’est d’ailleurs là que j’ai compris la vraie signification du mot satsang, qui tient une grande place en Inde cela ne se limite pas à la fréquentation du guru, mais c’est élargir le guru à tout ce qui est et fréquenter le réel en tout et partout. Le grand enseignement, le vrai satsang, consiste à vivre en relation consciente avec tout ce qui est ; c’est l’occasion d’un grandir qui, par nature, est de la nature de l’éveil.

En sanskrit, Brahman signifie « grandir », « croître «. Cette dynamique, du fait qu’elle devient prioritaire, nous libère de l’objectif de l’éveil ; on prend peu a peu conscience de la nature réelle du grandir et on se rend compte que cette nature est la réalité. Quand le Christ dit : "Je suis le chemin, la vie, la vérité ", il ne dit pas " Je suis le bout du chemin ", mais " je suis le chemin ". C’est quand on entre dans un grandir constant, qu’on ne cherche plus à atteindre une destination finale, un but, qu’on l’appelle « éveil » ou autrement, que le grandir devient lui-même la conscience vivante dans laquelle tout est inclus. Saint Jean de la Croix disait : « Celui qui s’arrête en quelque chose cesse de se jeter dans le tout. » 

Yvan Amar

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mercredi 6 mai 2026

Remettre au lendemain, fatigue

 REMETTRE AU LENDEMAIN, FATIGUE

(extrait de Le Jardin du Dedans, couverture ci dessous)

Un précepte de base de l’écologie est de ne pas gaspiller les ressources énergétiques.
Dans la perspective de l’écologie intérieure, nous gagnons à nous interroger quant à notre gestion de nos énergies « subtiles ».
Les pensées inutiles sont grandes consommatrices d’énergie, la division intérieure l’est tout autant. Toute démarche écologique s’attache à identifier les racines de la pollution et du gaspillage. Pour ce qui est de la division intérieure et de la production de pensées inutiles, l’un des facteurs majeurs reste ce mécanisme fort répandu qu’on nomme la « procrastination ». je suis frappé de constater, au fil de mes relations amicales et professionnelles, à quel point cette « maladie » a pris des proportions endémiques. Beaucoup d’êtres humains s’engagent à faire quelque chose et tout simplement ne le font pas, ou tardent tant à le faire que cela en devient inepte.
Remettre au lendemain fatigue
Il n’y a pas de petite procrastination : que la « chose à faire » soit jugée « importante » ou anodine, le simple fait de ne pas respecter un engagement constitue une violence vis-à-vis de nous-même (sans compter la nuisance qu’elle peut causer aux autres). une violence si « ordinaire », si courante qu’elle passe inaperçue et que les conséquences en sont constamment minimisées, comme dans le cas des pollutions de tous les jours.
Que j’en sois pleinement conscient ou non, le fait de ne pas faire ce qu’il m’est demandé de faire, ce que je me suis engagé à faire, produit en moi une division intérieure sous forme de malaise diffus (« je devrais faire et je ne fais pas ») et de pensées « tendues vers » (« il faut que je fasse... »). Ce malaise et ces pensées, si vagues soient-ils, sont grands consommateurs d’énergie psychique. Chaque engagement non tenu, chaque acte procrastiné est un peu comme une casserole attachée à un fil, lui-même accroché à notre pantalon... de casserole en casserole, nous en venons à avancer dans un bruit psychique assourdissant. L’engagement non tenu, l’action demandée non accomplie et demandant toujours à l’être, ralentissent notre marche en avant et nous tirent vers l’arrière. Plus je procrastine, moins je peux être en paix, et tout simplement disponible à l’instant.

Jeune, j’étais comme tant d’autres un adepte du grand vague et de la procrastination. Le déclic s’est produit quand j’ai compris que faire ce que j’avais à faire dès que possible ne relevait pas d’une injonction morale mais d’une gestion intelligente de mon énergie, donc de mon intérêt profond et même de ma vie spirituelle. Toute personne ayant tenté de s’asseoir pour méditer remarquera un afflux de pensées ; elle remarquera aussi qu’une grande proportion de ces pensées a trait à des choses à faire...
il y a cinquante ans, quand j’ai commencé à la pratiquer, la méditation n’était pas à la mode, mais le mécanisme de procrastination étant, lui, indémodable, j’ai assez vite compris le lien concret entre ma manière de traiter mes petites affaires au quotidien et la qualité de ma vie intérieure.
« Ce que vous avez à faire, faites-le maintenant », disait Swami Prajnanpad.
Cette parole, en elle-même de bon sens, prononcée par un grand spirituel a eu sur moi un impact décisif. je ne prétends pas être devenu à cent pour cent fiable : l’erreur est humaine, l’humanité ne souffre pas la perfection. Mais avoir pris cette parole au sérieux a beaucoup contribué à ma possibilité de jouir de la paix ici et maintenant.
Faire ce qu’on doit faire maintenant ne signifie pas nécessairement tout de suite, toutes affaires cessantes, ce qui serait bien difficile dans un contexte où courriels, messages et appels ne cessent d’allonger la fameuse « liste » au fur et à mesure.
Le secret, très simple, consiste à ne pas laisser les choses dans le vague : tout noter, puis envisager même approximative- ment quand l’action pourra réalistement être accomplie. je peux être en paix ici et maintenant non pas parce que j’ai « tout fait » – ce qui relève de l’impossible, nous mourrons sans doute avec une longue liste de choses à faire – mais parce que ce que j’ai à faire,
Je sais que je le ferai et quand, ou à peu près quand.
On n’imagine pas l’énergie subtile ainsi économisée, la disponibilité à l’instant ainsi retrouvée et donc, oui... l’aptitude à la joie dans la relation non polluée à ce qui est ici et maintenant.

Gilles Farcet

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dimanche 26 octobre 2025

Les feux de paille


 Aujourd'hui, et de plus en plus, une grande partie des cheminants spirituels cherchent une forme d'intensité. 
Physique, au chaud ou au froid extrême, dans l'intensité de l'effort lui-même. Dans les émotions fortes, fussent elles d'amour et de compassion, qui ne sont souvent que des formes de sensiblerie convenues. Dans les états de conscience extraordinaires.

Alors on consomme, champignons, verdures de toute sorte, chants extatiques, rituels néo druidiques si possible au clair de lune. On cherche l'intensité avec le postulat conscient ou pas que celle-ci serait garante de  transformation ou de changement. Il n'en n'est malheureusement rien. Mais il faut des années de pratique pour s'en rendre compte. 

La transformation et le déploiement ne viennent pas de l'intensité, qui entraîne simplement le plus souvent un effet yoyo. Ils viennent non pas de l'intensité et de la motivation, mais de la persévérance.

Ils viennent de la cohérence interne d'une méthodologie éprouvée par des générations à laquelle le ou la pratiquante accepte de s'exposer avec courage et sur le long terme.

Pas d'une vague juxtaposition de 12 outils issus de 8 traditions incohérentes entre elles. Qu'on change quand un angle de notre ego risque d'être démasqué. 

Qu'on pratique cette juxtaposition pour soi est une chose, on n'expose que soi-même au principal risque d'un tel choix : la stagnation. Qu'on veuille en faire un chemin pour d'autres procède par contre d'une forme d'aveuglement.

Les feux de paille peuvent être très beaux, parfois fascinants.

Ils ne sont malheureusement pas de la même nature que le Feu alchimique, Transformateur, même s'ils peuvent faire illusion quelque temps. 

Bonne réflexion et pratique

Fabrice Jordan 

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lundi 10 février 2025

"S'éveiller à la réalité est la porte de la vie"

 


C’est l’histoire d’un brave homme qui se met en marche pour demander une parole de sagesse à maître Ikkyû. Pour toute réponse, le moine zen, calligraphe réputé, trace avec son pinceau un idéogramme signifiant « attention ». Le paysan venu de loin ne s’en satisfait pas et il revient peu après auprès du maître zen pour lui demander une autre parole de sagesse. Celui-ci reste un long moment en silence avant d’écrire de nouveau « attention ». La même scène se reproduit une troisième fois et le paysan reçoit de nouveau le même idéogramme.

L’attention est le mot-clé du bouddhisme zen, ce petit conte que j’aime beaucoup l’illustre bien. Mais toutes les voies spirituelles font retentir cet appel à l’attention. La philosophe Simone Weil écrivait par exemple : « Le péché, c’est l’inattention. » Je crois que cette phrase résume tout l’Évangile. Pour vivre l’expérience spirituelle, il est essentiel d’habiter la Présence. S’ouvrir et s’éveiller à la réalité est la porte de la vie. Il s’agit d’être totalement réceptif au réel, de l’accueillir tel qu’il est ; le réel empirique (les choses autour de moi que je vois, que j’entends, que je touche…) et le réel intérieur (ce qui grouille en moi, mes blessures, mes zones d’ombre, mes hostilités…).

Cette présence au réel n’a rien d’évident, surtout dans nos sociétés de l’accélération, de la culture du clip et du zapping. L’essor du « capitalisme attentionnel », ou capitalisme de la captation de l’attention, est en cela un drame qui produit des fruits de mort. Toutefois, j’ai l’espérance que de plus en plus de personnes vont se réveiller et refuser ce conditionnement insidieux des esprits via le tout numérique. Je pense en particulier, en disant cela, aux gens qui me remercient pour le bien que cela leur fait d’être soustraits aux distractions en tout genre pendant mes sessions de méditation dans l’esprit du zen que je n’ai jamais cessé d’animer.

Bernard Durel

source : magazine La Vie

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mardi 17 décembre 2024

Paix sans contraire


JÉSUS A DIT : « Je ne suis pas venu pour les bien portants, mais pour les malades » et, entre autres titres, le Bouddha a été appelé le « Grand Médecin ». Nous pouvons donc laisser de côté, du moins pour l’instant, les termes prestigieux d’Éveil, de Libération, d’Illumination et prendre appui sur le mot guérison.
La guérison et la santé physiques sont le champ d’action des médecins et des chirurgiens : diagnostic et thérapeutique. Même profanes, nous savons tous de quoi il s’agit : la toux persistante, l’arythmie cardiaque, les rhumatismes douloureux, sont les symptômes que nous cherchons à faire disparaître. Quand tous les symptômes pathologiques se sont dissipés, la santé fondamentale se révèle.
La santé psychique relève des psychiatres, des psychologues et des psychothérapeutes. Un vocabulaire professionnel précis définit et décrit les différentes pathologies. La guérison est envisagée soit par la chimie (les anxiolytiques, les antidépresseurs), soit par une intervention au niveau du psychisme lui-même : psychothérapie ne signifie pas guérison du psychisme mais par le psychisme, le premier exemple et le plus représentatif étant la psychanalyse freudienne.
Mais qu’en est-il de la guérison spirituelle et de la parfaite santé spirituelle ? Deux formules ont rencontré un certain succès : « la psychothérapie guérit l’ego, l’ascèse guérit de l’ego » ou « la psychothérapie guérit le mental, l’ascèse guérit du mental ». En vérité, tout ce qui n’est pas la paix intime, immuable, la joie non dépendante et l’amour qui n’a pas de contraire est pathologique du point de vue de la santé spirituelle. Depuis quatre millénaires, les descriptions traditionnelles du saint ou du sage sont, à cet égard, unanimes. Le christianisme promet la « paix qui dépasse toute compréhension » et la « joie parfaite ». Les termes shanti (paix) et ananda (joie) saturent la littérature sanscrite. Chacun, chacune peut donc se demander honnêtement et réalistement où il (elle) en est à cet égard – quels que soient ses «expériences spirituelles» et ses éclairs de «supra-conscience».
Arnaud Desjardins, La paix toujours présente
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mercredi 4 décembre 2024

Révolution pacifique

 


Qui a dit : « tu » ne tueras pas ?

Quelle femme ? Quel homme ? Quel Dieu ?

Seul un « je » peut dire « tu » et « tu » ne tueras pas.

Quel est ce « je » origine d’une telle conscience et d’une telle loi ?

Le « je » d’Abraham, de Moïse, de Yeshoua ? Le « je » de chacun de nous, quand nous sommes en bonne santé et de bonne humeur ?

Aujourd’hui, il paraît qu’il n’y a plus de « je », seulement des « on » qui se déclarent la guerre et se terrifient les uns les autres, avec leurs machines efficaces, leurs engrenages et agrégats de violence, de peur, de colère, de plainte qui emportent le « je » loin de lui-même, loin du beau « Je suis » calme et silencieux dont on a fini de rêver.

Pourquoi parlons-nous de « révolutions » et de « gardiens de la révolution », qu’elle soit islamique, française, sioniste, américaine et autres, toutes ces « révolutions » se font dans le sang ?

La véritable révolution qui littéralement veut dire « revenir à soi », « être de retour », revenir à « je », à « Je suis » ne semble pas encore née.

N’est-ce pas faire « un pas de plus », (ultreïa disaient les pèlerins) ? N’est-ce pas aller au-delà de tous ces « on » belliqueux et de toutes ces mémoires orgueilleuses et vengeresses pour découvrir un « je » libre, capable de dire : « je » ne tuerai pas et si « tu » le veux toi aussi, « tu » ne tueras pas ; toi aussi, tu seras libre, libre d’exister sans crainte ni convoitise.

Tant que « je » n’est pas en paix, « on » ne sera jamais en paix.

Encore une évidence que tout le monde sait et que personne ne fait.

Il faut un « je » pour le faire, « on » ne le fera pas à notre place.

 Jean-Yves Leloup, Décembre 2024

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vendredi 8 novembre 2024

Tout faire un peu plus lentement


Dans sa lettre d’octobre, Jacques nous invite à ne pas séparer dans notre quotidien « l’action, reliée aux intentions de l’être, et l’activité, orientée vers un but extérieur » ou encore « l’infaisable et le faire ». Pour ne pas se laisser emporter par l’activisme journalier, une indication est précieuse dans le zen : tout faire un peu plus lentement.

Indication donnée par K.G. Dürckheim à Jacques à la fin de l’une de leur première rencontre : « si vous voulez pénétrer le monde du zen, je vous invite, les jours à venir, à tout faire un peu plus lentement ». Il n’échappe à personne que la mode actuelle est à la performance, la vitesse et l’efficacité, quelle que soit l’activité.


Tout faire un peu plus lentement, avant de devenir un acte sacré, est un sacré apprentissage !

Je m’en suis rendu compte dans le domaine de la montagne que je connais bien ; j’ai pu sentir combien cette indication était finalement bien plus difficile à mettre en œuvre qu’une pratique habituelle, bien réglée et mécanique, basée sur la vitesse et la performance.

La montagne, lieu de contemplation par excellence, n’échappe pas à la règle. Trails, ultra-trails et courses diverses et variées fleurissent un peu partout dans les Alpes. Les yeux rivés sur le chronomètre ou la montre connectée, nous nous fions à ce que nous disent les instruments, et faisons peu de fi de ce que nous ressentons et de ce qui nous entoure.

Seuls comptent les chiffres que nous indique l’écran : gagner quelques minutes, quelques secondes, quelques mètres. Ces activités se situent principalement dans une optique crispée et volontariste, s’appuyant sur un instrument supplémentaire que l’on appelle « mon corps », au service des attentes et des objectifs du mental.

L’obsession du chronomètre, d’une distance à parcourir, d’une altitude à dépasser, c’est la toute-puissance du temps pensé et de l’espace pensé, ce qui se mesure, se contrôle, sur le temps vécu et l’espace vécu, insaisissable moment qui ne se goûte qu’au présent.

C’est la toute-puissance du mental et du corps outil sur la sensorialité du corps vivant.

Toujours ailleurs et plus tard, quand j’aurai accompli ceci ou cela … enfin la paix ? Rien n’est moins sûr.

Apprendre à ralentir, ce n’est pas s’engager dans une lenteur, mais juste ralentir un peu, très légèrement, changer ses habitudes, transformer sa mécanicité en acte plus conscient.

Cela ne se remarque pas de l’extérieur, ou à peine, mais intérieurement, il se passe quelque chose de très riche : l’initiation, l’invitation à la Présence.

Tout faire un peu plus lentement demande une grande attention, non plus aux instruments de mesure divers et variés, mais au corps, à ses rythmes et ses gestes vitaux.

Plus vigilant, plus à l’écoute de ma manière d’être, suis-je vraiment en train d’habiter ce que je suis en train de faire ? Etant présent à tout ce qui vient de l’extérieur, suis-je vraiment en train de répondre à ce que la situation propose, exige ?

Dans toute action, il est possible de redécouvrir et de nourrir une autre manière d’être, une autre relation au corps et au monde.

Par un retour attentif aux actions vitales, spontanées, naturelles du corps vivant, je peux commencer à sentir ce qui m’anime, me nourrit, me porte et me met en relation à ce qui m’entoure. Le corps n’est plus l’instrument du mental, mais devient le centre vital de l’action et donne sens, richesse et profondeur au geste pratiqué de manière plus juste ; plus juste parce que plus en accord avec les lois du vivant. Paradoxalement, cette démarche intime et intérieure me plonge au cœur de la relation au monde.

Quelles sont ces actions naturelles, spontanées qui n’ont rien à voir avec mon désir de performance ? Va-et-vient du souffle, rythme cardiaque ... Forme et tenue corporelles plus justes (les 4 attitudes dignes), actions sensorielles : ce que je sens, ressens, vois, entends …

Cette présence vitale est la source de ma vraie nature, en même temps que le lien qui m’ouvre à un regard neuf sur le monde, comme l’illustre ce dialogue rapporté par Jacques lors d’une promenade en forêt avec Dürckheim :


« - Jacques que voyez-vous là ?

- Je vois un arbre, un très bel arbre !

- C’est curieux, là où vous voyez un arbre, je vois un geste de la vie. »

Cela demande une grande vigilance de sentir que, quelle que soit l’action, je ne satisfais pas seulement une volonté d’utilité ou de mainmise sur le monde, que je ne maitrise pas qu’un savoir-faire, mais que l’activité engagée ouvre sur un savoir-être, une transparence à ma vraie nature. C’est ce que nous appelons dans le zen la pratique de la voie intérieure.

« L’exercice du savoir-faire est terminé lorsque le résultat extérieur est acquis, satisfaisant. L’exercice sur la voie commence seulement au moment où l’on sait faire ce que l’on a appris en pratiquant régulièrement ; l’exercice consiste alors en une répétition perpétuelle du même geste… » nous dit Dürckheim.

Cette indication peut nous sembler bien ennuyante, mais le mot -répétition- prend une tout autre signification si nous l’entendons dans le sens de renouvellement. L’épanouissement de l’être humain peut alors se trouver dans les activités les plus banales, et la libération du savoir-être se découvre au cœur même de la contrainte existentielle ; c’est la voie du zen.

Indubitablement et quotidiennement, nous sommes effectivement dans l’obligation de répéter des activités ayant un but extérieur certain, mais nous en oublions la plupart du temps le sens sacré : le contact avec la source de toute activité. C'est-à-dire la présence et la soumission aux actions corporelles vitales, impermanentes et infaisables, qui réactualisent notre manière d’être, nos gestes, à chaque instant, et nous maintiennent au contact de l’essentiel.

Seulement ainsi, soumis à un changement permanent, voulu par la vie, nous sommes une

Personne en devenir, interagissant avec l’Ensemble, un être « divinement humain ».

Si les lois du mental nous enferment dans un besoin de normes et de mesures, dans un savoir figé et limité à notre besoin de compréhension et de maîtrise de notre existence, les lois du corps vivant nous ouvrent à une connaissance illimitée ; illimitée parce que sans cesse renouvelée par l’acte d’être. Sortir de la banalité demande à prendre au sérieux l’instruction de tout faire un peu plus lentement, afin de faire l’expérience que « Le zen n’est pas un art de vivre, c’est devenir un artiste de la vie » D.T. Suzuki

Joël PAUL 

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mercredi 7 août 2024

Richesse...

 


Q : Je veux être riche mais mon vœu n'est jamais exaucé.

Ma Anandamayi : Vous recevez exactement ce qui vous est dû, rien de moins et rien de plus.

Ce qui gêne sur le chemin spirituel porte en soi les graines de souffrances futures. Pourtant, le chagrin et l'angoisse résultant de ces entraves sont le début d'un éveil à la conscience. S'il y a quelque chose à obtenir – quoi que ce soit, de quelque manière que ce soit – cela doit être obtenu de Lui seul. 

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dimanche 23 juin 2024

Ombre et lumière


Mordom. Il s’appelait Mordom. Il était terrible. En tout cas je l’imaginais tel. Quoi qu’il eût le pouvoir de se rendre invisible (je ne l’avais jamais vu et chacun n’en parlait que pour dire son absence), il ne semblait pas appartenir à la galaxie des super-héros. J’avais épluché bien des comics, espéré tomber sur une page où il serait vaincu par Superman ou terrassé par Spiderman…

Mais pour cela, encore fallait-il offrir prise. Apparaître. Or, de Mordom, nous ne connaissions que le nom. Et cela suffisait à susciter l’effroi. Peut-être ce nom n’était-il qu’une variante, à partir de la première syllabe, de cet autre ennemi invisible, et par-là invincible, ce professeur Moriarty que jamais Watson ne verra et que Sherlock Holmes n’affronte physiquement qu’une seule fois, et encore, le jour de sa mort…

Mordom a-t-il un corps ? A-t-il toutes ses dents ? De quelle couleur sont ses cheveux ? N’est-il pas le diable lui-même, dont les noms mystérieux suffisent à inspirer la crainte : Satan, Lucifer, Belzébuth, Béelzéboul, Légion… ? À mesure que je grandissais, celui que j’imaginais comme une grosse brute au visage sombre devenait plus diaphane. Bien plus tard, je reconnus l’impression que me laissait Mordom dans les figures évanescentes et non moins terrifiantes que l’on trouve des nouvelles de Lovecraft. Il y a Cthulhu, évidemment, l’affreuse créature tentaculaire. Il y a surtout Nyarlathotep, démon à l’identité flottante, ombre qui plane, monstre dont la forme est celle que lui donnera votre propre angoisse…

Relativiser l’épreuve

Un jour, j’ai compris. J’ai compris que quand les adultes rencontrent une épreuve, ils éprouvent le besoin de la mettre en perspective, de la replacer dans un champ plus large. Bref de la relativiser. Ou bien de relativiser l’épreuve de leurs congénères, afin de n’avoir pas à s’y intéresser ou à les consoler. J’ai aussi compris que ce qui me distinguait d’un adulte était précisément ce recul qu’on acquiert face à la contrariété. Ce jour où j’ai compris, c’était avant l’école.

Ma mère revenait de la boulangerie. « Cette nuit, quelqu’un a visité notre voiture ! », nous annonce-t-elle. L’inconnu a pris un paquet de cigarettes qui traînait là et piqué la monnaie du parking dans la boîte à gants. « Bah, il n’y a pas mort d’homme. » Non pas le Mordom dont la présence aurait signifié pire que toutes les effractions. Non, seulement une façon de dire que ce n’est pas grave. Je me souviens : le pain était là, tout frais, mais il n’y avait plus de chocolat en poudre pour mettre dans mon lait. Comme il n’y a pas non plus mort d’homme, on m’a demandé de retenir mes larmes.


Sous un fond de grâce

Mordom n’est parti pas comme ça. Le pouvait-il seulement, lui qui jamais n’est venu ? Car jamais je n’entendis dire : « Il y a mort d’homme ! » Mordom m’a laissé sa leçon de sagesse. Quand il m’arrive aujourd’hui un peu plus qu’un lait chaud sans poudre chocolatée, ou qu’une visite de la boîte à gants, quand vraiment le bât me blesse, je sens avec une acuité particulière l’absence d’un mal qui fût pire.

Mordom a fait mieux. Il m’a confié une lumière pour éclairer sous un jour plus favorable mes épreuves. Relativiser l’adversité non en la maximisant par imagination peut mener à se rendre insensible. Plus sage encore est de reconnaître que l’épreuve n’a jamais lieu que sous un fond de grâce. On ne tombe malade que d’être en vie. Il n’y a de tension en famille que parce qu’il y a là une famille assez unie pour vivre les tensions. Nos disputes en couple écrivent l’histoire d’amour sans laquelle elles n’existeraient pas. Etc.

Mordom est devenu Rich. Car tout ça, n’est-ce pas, ce sont les problèmes de Rich.

 

Par Martin Steffens. 

Professeur de philosophie en classe préparatoire, il a notamment publié Petit traité de la joie. Consentir à la vie, Rien que l’amour. Repères pour le martyre qui vient, l’Amour vrai. Au seuil de l’autre (Salvator), et Faire face. Le visage de la crise sanitaire (Première Partie). Dernier ouvrage paru : Dieu, après la peur (Salvator).

source : La Vie 

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mardi 21 mai 2024

Cheikh Bentounes: «Passer de la culture du 'je’ à celle du 'nous’»


Initiateur de la Journée internationale du vivre-ensemble en paix (JIVEP), célébrée le 16 mai, le cheikh Khaled Bentounes est présent à Genève pour sa 7e édition qui a pour thème «La paix au cœur de l’éducation». Guide spirituel soufi, il travaille à resserrer les liens de fraternité entre cultures, traditions et religions. Pour lui, le vivre-ensemble et le faire ensemble vont de pair et l’éducation à la paix est le germe d’un monde réconcilié.

Geneviève de Simone-Cornet, pour cath.ch

Vous êtes le guide spirituel de la confrérie soufie Alâwiyya. Quelles valeurs promeut votre confrérie?


Khaled Bentounes: Les valeurs que promeut le soufisme, et ce depuis des siècles, c’est d’abord l’expérience: goûter la réalité divine, qui nous dépasse, et essayer d’en être les témoins vivants. Ne dire et ne faire que ce qui passe par l’expérience sinon nous tombons dans le piège de l’ego: nous pensons que la vérité nous appartient alors que nous lui appartenons.

Puis, nous réfléchissons à la façon de maintenir les liens entre les cultures, les traditions, les religions. Pour nous, les êtres humains sont les lettres du même alphabet. Chacun est à respecter en tant que tel: il ressent l’appel divin à sa façon et on ne peut s’immiscer dans son intimité. C’est sa façon d’agir, son comportement, sa bienveillance, son humanité, qui nous montrent la réalité de son intériorité: un être humain se révèle par ses actions.

Comment assumez-vous votre rôle de guide spirituel?

Cette fonction m’a été léguée par les sages de l’ordre soufi. Je m’efforce de tout faire pour préserver ce patrimoine spirituel, qui a son siège dans le cœur, des troubles, des incertitudes et des doutes de notre époque. Car nous vivons une période de l’histoire de l’humanité où le matérialisme s’est incrusté dans nos vies au quotidien.

«Comment retrouver cette notion où chacun de nous fait partie du tout qu’est l’humanité?»

Je fais en sorte, avec mes faibles moyens et dans la mesure de mes possibilités, de tisser des liens entre les humains de cultures, de religions, de philosophies et d’intérêts divers dans un monde de plus en plus déstabilisé, traversé de crises sociales, politiques et de sens au goût amer. Sans oublier la crise climatique, qui menace l’humanité entière. Et les premiers touchés sont nos enfants et nos petits-enfants.

Vous êtes l’initiateur de la Journée internationale du vivre-ensemble en paix (JIVEP), adoptée le 8 décembre 2017 par l’Assemblée générale des Nations unies. De quelle intuition est née cette journée?

La JIVEP a été acceptée à l’unanimité des 193 Etats membres: c’est une chose exceptionnelle alors que personne n’y croyait!

L’intuition de cette journée remonte aux écrits philosophiques de mon arrière-grand-père, dans les années 1920. Il décrivait alors l’humanité comme un corps dont chaque être est une cellule et chaque nation un membre. Il disait que l’on ne peut accorder une prééminence à un membre, que l’humanité est un tout où chacun, en travaillant pour lui-même, travaille pour le corps entier.

Comment retrouver cette notion où chacun de nous fait partie du tout qu’est l’humanité? Cette question nous a poussés à oser l’aventure de la JIVEP. Et c’est au Congrès international féminin pour une culture de paix qui s’est tenu à Oran en 2014 sur le thème «Parole aux femmes» que la décision a été prise de demander aux Nations unies de célébrer une journée du vivre-ensemble en paix.

«Le vivre-ensemble est le faire ensemble: car le premier ne peut exister sans le second»

La JIVEP a bénéficié d’un concours de circonstances: car le 8 décembre 2017, alors que le monde vivait sous la menace d’un conflit entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, se réunissaient simultanément le Conseil de sécurité, qui débattait de cette menace, et l’Assemblée générale, qui statuait sur cette journée. Ce jour-là, j’ai senti que l’humain l’avait emporté sur l’aspect politique: la crainte d’un conflit qui pouvait être nucléaire a permis de faire l’unité. Ainsi, parfois, les chocs sont salutaires.

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source : Cath.ch

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lundi 6 mai 2024

La séparation avec soi


Le lien à soi est aussi en souffrance, et il est, lui aussi, à restaurer. Il s’agit de la relation que Ion a avec son propre cœur, un cœur entendu au-delà même de la capacité à ressentir ou éprouver quelque chose, comme un organe spirituel qui nous relie à l’infini, à l’infiniment plus grand que soi, à ce qui est au-delà de l’espace et du temps, à l’origine de toutes choses. Mais, là encore, quelle éducation à trouver son cœur recevons-nous ? Qui nous apprend à vivre selon ce qui jaillit de ce cœur ? Quel exercice spirituel pratiqué au quotidien peut libérer dans notre existence tout entière sa source de vie, d’amour et de puissance ? Car le cœur n’est pas seulement un organe physique, sensible. Il nous relie à une profondeur à côté de laquelle la profondeur de l’univers lui-même n’est qu’une surface. Et du côté de cette profondeur, de cette origine, il y a une fontaine de miséricorde, issue d’une source mystérieuse d’où surgissent l’univers et son harmonie... Mais laquelle de nos méditations nous apprend à creuser assez profond pour libérer son jaillissement ?

Nous vivons des existences qui, hélas, sont rarement alignées entre ce plus profond intérieur et l’extérieur, où l’eau fondamentale ne s’écoule pas de nos cœurs à nos pensées jusqu’à nos actes, nos engagements, si sincères soient-ils. Nous ressentons dès lors comme une souffrance, entre ce que nous sommes et ce que nous faisons, et nous remplissons ce vide avec des consommations extérieures. Nous souffrons aussi d’une société qui ne nous donne pas l’occasion, dans notre travail, de chercher puis de libérer et d’engager la ressource de ce moi si profond, mais qui nous conditionne et nous condamne à ne vivre qu’en surface de nous-mêmes. Ainsi, nous restons si faibles, si fragiles, que nous devenons une proie toujours plus facile pour toutes les dominations, exploitations, aliénations, illusions qui prolifèrent dans le monde d’aujourd’hui.

Pour résister à cela, pour être plus forts que ce qui nous me, nos grands liens sont des canaux. Ils nous relient à des énergies sans lesquelles nous serons, hélas !, toujours plus impuissants et deviendrons plus encore des proies pour les prédateurs de toutes les dominations, de toutes les aliénations, à commencer par les aliénations consuméristes, mais aussi les aliénations politiques. L’enjeu du spirituel, c’est-à-dire l’enjeu de la puissance des liens, est inséparablement un enjeu politique. Voilà pourquoi il est urgent et nécessaire, me semble-t-il, que nous réfléchissions ensemble, que nous méditions ensemble, à partir de la ressource la plus intérieure, à la façon dont nous allons pouvoir reconstruire des vies authentiquement humaines, retisser nos liens essentiels, nos liens de vitalité, nos liens de lucidité, nos liens de lumière, les liens qui nous engagent dans le monde de façon à la fois intelligente, généreuse et amoureuse.

Abdennour Bidar - La puissance des liens

De Ilios Kotsou, Caroline Lesire, Christophe André, Abdennour Bidar, Fabienne Brugère, Rébecca Shankland, Matthieu Ricard

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dimanche 28 janvier 2024

samedi 27 janvier 2024

L'œuvre de la maturité


 "Dans l'avancée de la maturité et l'approche de la vieillesse, il est un ... phénomène qui frappe :  le rajeunissement progressif du cœur et de l'âme.

Depuis toujours, je pressentais que la nature ne pouvait pas vouloir la déchéance de l'homme.   Aujourd'hui, je le sais.

Si la deuxième moitié de l'existence ne recelait pas un projet, nous serions éliminés - comme le sont certains animaux - après le cycle de la fécondité.

Ce projet qui nous est confié est invisible à l'œil.

J'aurais la tâche légère si je me plaignais de maux de dents : même si j'étais la seule à pouvoir vérifier mes dires, personne ne douterait de ce que j'avance.   Mais si j'affirme que mon âme et mon cœur rajeunissent de jour en jour, je ne serais pas étonnée que certains n'y voient qu'une licence poétique. Ou un sujet d'agacement. Et pourtant!

Dans la jeunesse, l'âme n'est pas jeune.   Elle est percluse du rhumatisme des modes, plie sous les idéologies, les normes en vigueur.  L'Alzheimer juvénile la ronge :  l'oubli de tout ce que l'enfant savait encore sur le sens profond des choses.  La jeunesse transbahute tous les préjugés qu'on lui a inculqués, les jugements féroces, les catégories assassines. Elle est souvent dure comme le monde qui l'accueille. Sa lumière est sous le boisseau.

Ce long travail de la libération de l'intelligence, ce déminage du terrain après tant d'années d'occupation étrangère sont l'œuvre de la maturité.  Quand l'obligation de faire un avec sa génération n'est plus une question de survie, on peut enfin écarter les œillères, laisser venir la clarté. Comme dans les grandes forêts où l'automne, en dépouillant les branches, donne le ciel à voir.

"Il faut toute une vie, écrit Jean Sulivan, pour élargir son cœur, ses opinions, pour conquérir sa liberté spirituelle."

Toute une vie.

Voilà une chance à ne pas manquer."

Christiane Singer - N'oublie pas les chevaux écumants du passé

Image:  Portrait d'un vieillard, de Rembrandt

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mardi 9 janvier 2024

Non connaissance.


 Betty Quirion : Dans un total abandon, comme une fiancée promise à un inconnu, j'ai accueilli la non-connaissance : ne pas savoir intellectuellement, ne pas comprendre le processus et ne pas marchander le temps ; plonger dans le vide, seule...

Un sage qu'elle a rencontré : Tu sais Betty, la souffrance que tu as vécue, et que tu vis encore, ressemble à un voltage électrique qui ajuste ton corps graduellement pour ce que j'appelle "le grand rendez-vous avec la vérité". Cette énergie, qui sera ta demeure, est d'une telle force que si tu y avais accès maintenant, ton corps brûlerait ! Sois patiente ! Tu ne le sais pas encore, mais un évènement, interprété comme spirituel et exceptionnel, semblera t'arriver. Mais toi, Betty, telle que tu te conçois actuellement, tu ne seras même pas là pour t'en rendre compte.

Betty : Si le temps n'existe pas, pourquoi attendre qu'il arrive je ne sais trop quoi ?

Sage : Tu poses la question à partir de ta demeure actuelle : le temps. C'est ta volonté personnelle qui parle, car tu te crois un être de volonté qui a un pouvoir personnel, et c'est à partir de ce point de vue là que tu poses une question. Tu crois encore en ta personne. Et c'est parfait ! Ton corps n'est pas encore prêt. Des ouvertures se font depuis ton enfance, et ta volonté personnelle les referme aussitôt. Actuellement tu souffres, car tu prends tout personnellement ; mais ce n'est rien cette souffrance, ne t'en soucie pas. 

(La Fraîcheur de l'instant, la fin d'un rêve d'individualité)

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