On n’y voit plus rien. Ça vocifère de partout. Le monde qu’on laisse se déployer tout autour – et en nous – fait un bruit aveuglant. Poisseux. On se demande chaque jour quelle plume on va perdre encore dans le carnaval triste à pleurer.
Et soudain, ta voix, mon ami, mon frère, toi le veilleur du « Dieu qui se fait jour ». Que dis-tu ? À quel visage me reconduis-tu ? Tu n’as pas d’autre ambassade que la boue de tes souliers et la franchise de tes mains. Tu ne viens pas démontrer. Tu ne fais pas, comme tant d’autres, du nom de Dieu un marteau pour cogner sur les dernières forces qui nous restent.
Tes livres ? Des lettres qu’on écrit à l’aube ou le soir, avant ou après une journée de labeur. Parce que les mots ne sont rien s’ils ne sentent pas la terre, la pudeur animale et la vieille patience des hommes. Les paroles n’ouvrent pas les portes verrouillées qui nous font mourir à petit feu, si elles ne sont pas nues et pauvres comme une enfance face à la nuit.
Toi, mon ami, mon frère, tu sais écouter ce que le savoir a oublié de savoir. Ce que les certitudes cachent : ce halo de lumière et d’espérance qui se tient, palpitant, là où leur tranchant s’attendrit. Tu viens nous redonner des nouvelles d’une joie qu’on ne trouve qu’à l’intersection de la frugalité et de l’émerveillement.
Un visage à habiter
Le monde existe. Existe vraiment. Il n’a rien à voir, dans sa simplicité désarmante, avec cette parodie hurlante que nous appelons le monde.
Tu ne promets rien, mon ami, mon frère, tu dis, ce que tu as sous les yeux, ce qui se laisse entrevoir, dans le battement de l’instant. Tu dis et, par ce simple geste, élémentaire, tu donnes. Quoi ? Un commencement, une aurore, un pas de confiance. Tu nous redonnes un paysage à habiter, une amitié à vivre, une lumière aimante posée paisiblement sur le monde.
Toi, mon ami, mon frère, tu n’es pas de ceux qui se paient en passant. Si tu le pouvais, tu ne dirais pas ton nom. Comme les bâtisseurs d’oratoires ou de chapelles ne le clamaient pas. Tu parles et c’est le premier matin. Tu parles et je suis de nouveau un homme. Tu parles et le ciel existe. Tu parles et Dieu est là, dans l’arche émue des solitudes.
Tu fais entrer dans les mots l’évangile du monde : « Qu’est-ce que la pénombre ? La lumière qui ne fait pas de peine à la nuit ; la lumière dont la nuit demeure l’aînée. » Le murmure du monde : « Sans la jachère obscure qui l’entoure, l’étoile pourrait-elle respirer ? » L’ivresse rêveuse du monde : « Coloriage – Le ciel de mai a posé un cierge rose sur chaque pagode verte des marronniers, avec application, en tirant la langue, et d’une main d’enfant. »
Comme tu nous redonnes un monde à accueillir, tu nous rouvres le chemin de toute notre humanité à vivre, à comprendre, à aimer : « Dans un regard – transfiguré – que nous porterions les uns sur les autres, nous nous verrions auréolés de ces auréoles grises que sont nos vies. Et nous devrions nous échanger ces auréoles, parfois, pour les embrasser, car c’est avec cela qu’il fait jour. »
Toi, mon ami, mon frère, tu prends les grands mots intimidants et tu nous fais voir que chaque jour nos pressentiments nous en rapprochent : « L’éternel n’est point ce qui dépasse le temps, mais ce qui le traverse ; non point l’outre-temps, mais l’entre-temps ; non point le trépas du temps, mais sa plus vive vie. »
C’est parce que nous sommes enfermés dans notre manège que nous ne voyons plus rien. C’est parce que nous avons l’oreille collée à la mauvaise vitre que la vocifération nous rend sourds : « Tout, absolument tout est possible, dès l’instant que l’on passe le mur de soi, comme on passerait le mur du son. »
Tu t’appelles François Cassingena-Trévedy, mon ami, mon frère. Et ton livre porte un titre aussi beau que ta vie : Douze constellations pour une année d’éveil (Albin Michel, 2026).
Emmanuel Godo
Emmanuel Godo, poète, a publié récemment Avec les grands livres, actualité des classiques (Éditions de L’Observatoire).
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