Un ami confie avoir trouvé chez lui des punaises de lit et nous voilà taraudé par l’impression qu’elles se cachent partout : dans les trains, notre matelas, les salles de cinéma. La moindre micro tache brune nous fait bondir, suspicieux… au point même d’être pris par des démangeaisons ! Pourtant, ces insectes n’envahissent pas le monde : c’est seulement notre attention qui s’affole.
De la même manière, si quelqu’un s’adresse à nous en employant un mot inattendu, jusqu’alors inconnu, il se grave dans notre esprit, on se surprend à l’entendre partout et, pour finir, à l’utiliser soi-même… Les algorithmes des réseaux sociaux amplifient ce phénomène : il suffit de s’arrêter quelques secondes sur une image de canapé, pour que la toile tout entière nous inonde de publicités pour des fauteuils semblant plus confortables les uns que les autres. Il semble alors que le monde s’est transformé en gigantesque entreprise de sofas !
Le syndrome Baader-Meinhof
Ce phénomène, les psychologues l’appellent le syndrome Baader-Meinhof, ou l’illusion de fréquence. Il désigne cette impression que tout à coup, un mot, une idée ou une chose deviennent omniprésents, simplement parce que notre cerveau a décidé d’y prêter attention. Avant, nous ne voyions rien ; maintenant, nous ne voyons plus que cela. Qu’est ce qui a changé ? En réalité, rien. Seulement notre attention sélective qui s’est activée. Le regard s’est ouvert.
Ce phénomène m’évoque quelque chose de la vie intérieure. Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que notre attention le filtre. Ce qui devient signifiant pour nous se met à éclairer tout le reste. Lorsqu’une expérience, une émotion ou une rencontre nous marque, elle ouvre en nous une sensibilité nouvelle.
Et soudainement, nous repérons mille signes que nous n’aurions jamais vus auparavant. Le monde semble se mettre à parler autrement. Les événements trouvent un nouveau sens. Nous nous ouvrons à une nouvelle lecture de la vie. La peur nous a marqués ? Tout devient menaçant. Nous cultivons la gratitude ? Tout devient occasion de bénédictions. Nous découvrons que nous sommes aimés ? Tous les êtres deviennent des candidats à notre amour.
Quand une Parole de Dieu ou un appel intérieur deviennent notre « trésor », notre regard se met à en percevoir les signes partout. Dieu ne « parle » pourtant pas plus qu’avant, mais nous devenons capables d’écouter, jusqu’à nous dire : « il y a là, dans ce qui advient, quelque chose de lui pour moi ». Mystère de la foi : notre cœur s’accorde à sa fréquence.
Se réjouir des étoiles qui s’allument
L’Avent qui débute ces jours-ci nous place dans cette dynamique du syndrome Baader-Meinhof ! Le Christ vient, certes – mais, il ne vient pas plus qu’avant puisqu’il est déjà là.
Vivre l’Avent, ne consiste pas à chercher frénétiquement à en faire plus, mais plutôt à vivre dans le désir de tout voir autrement. Il s’agit tout simplement de laisser l’Esprit de Dieu éveiller nos regards, comme on ajuste la focale d’un appareil photo pour que l’image devienne nette. Alors le monde devient tout autre, transparent à la divine présence : les événements se découvrent tels des passages de Dieu dans notre histoire. C’est ce qu’a vécu Marie, la mère de Jésus : elle a un jour entendu dans l’histoire du peuple d’Israël un passage de Dieu. Et tout est devenu pour elle passage de Dieu dans sa propre existence.
Ainsi, il est temps en cet Avent de ne plus se laisser tromper par des punaises fantasmatiques, mais plutôt de se réjouir des étoiles qui s’allument. De découvrir cette épidémie de présence de ce Dieu que l’on croyait rare et qui pourtant se niche déjà dans le secret du quotidien.
Raphaël Buyse


