dimanche 17 mai 2026

Silence


rien ne vient
qui ne soit déjà là.
à l'approche du silence
tout nous parle de lui.
son chant concède avoir été
et n'être pas encore.
serait-ce possible d'en vivre ?
de ne rien rompre de sa présence ?
on ne peut pas savoir.
on vibre.
on s'abandonne.
on se déchire
jusqu'à le reconnaître.

Pierre Warrant - Calligraphie du silence (Ed. Abrapalabra)

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samedi 16 mai 2026

La pollution des opinions

(Texte extrait de Le Jardin du dedans)

L’écologie intérieure doit elle aussi se préoccuper des facteurs de pollution, les identifier et tenter d’en réduire les émissions.
Parmi les polluants divers qui agissent sur notre climat interne, il y a... nos opinions, ou plutôt la relation passionnelle que nous entretenons la plupart du temps avec elles.
Un adage zen dit « La voie consiste en ceci : cessez de chérir des opinions. » notons bien que le proverbe ne nous invite pas à ne plus avoir d’opinions mais à ne plus les chérir.
Ce que l’on « chérit », c’est ce à quoi on est attaché, identifié, tel Harpagon à sa « chère cassette ». attaché au point de faire passer l’objet de notre attachement avant la relation à l’autre. L’autre, l’avare s’en fiche. Ce qui prime, c’est sa cassette... avoir des opinions est normal et sans doute nécessaire. Si j’ai des opinions, il est naturel que, quand l’occasion m’en est donnée, je sois prêt à les exposer, voire à les défendre et pourquoi pas, à m’engager pour elles. Mais dans quelle mesure suis-je si identifié et attaché à mes opinions que cet attachement et cette identification m’interdisent non seulement la compassion mais même la compréhension ou ne serait-ce que l’écoute vis-à-vis de celui qui en affirme d’autres ?

Dans quelle mesure mon attachement et mon identification à mes opinions constituent-ils un rempart face à la différence, comme un rideau de fer gardé nuit et jour par des soldats prêts à tirer ? En ces temps (mais n’en fut-il pas toujours ainsi ?) où la politique enflamme les passions, il n’est pas rare de voir des amis, des membres d’une famille ou des collègues franchir la ligne qui sépare la discussion ouverte de l’affrontement stérile et destructeur.
Outre le fait que la plupart des discussions politiques sont en vérité l’expression en surface d’émotions infantiles refoulées, d’où l’intransigeance que nous y mettons, la question fondamentale n’est pas : « es-tu ou non d’accord avec moi ? » (Mes opinions sont à mes yeux nécessairement « les bonnes », l’une des devises de l’ego étant « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».)
Non, la question essentielle est celle-ci :
dans quelle mesure la défense de mes opinions prévaut-elle sur mon humanité, ma capacité d’accueil ? si nous avons une sensibilité écologique, quoi que cela veuille dire, nous professons des opinions « généreuses », des valeurs de tolérance et de respect des différences. Or, prenons un exemple quelque peu extrême : dans quelle mesure puis-je rester intérieurement ouvert face un individu professant des opinions climato-sceptiques, ou une intolérance vis-à-vis de minorités ?

Rester intérieurement ouvert ne signifie pas tolérer ; cela n’interdit pas de prendre position – si possible en actes. Mais il m’arrive souvent de frémir en sentant la haine que vouent certains chantres de la « tolérance » à ceux qui, à leurs yeux, font preuve d’intolérance... Rester ouvert signifie ne pas réduire l’autre, cette personne humaine, à ses seules opinions, lesquelles ne sont souvent qu’une façade, une stratégie de défense parmi d’autres.

Ne pas juger, c’est comprendre, entendre. Or, ce qu’il y a à entendre derrière des opinions brandies en étendard, c’est presque toujours une peur, une souffrance.
C’est toujours au nom de « principes » considérés comme non négociables que l’on en vient à nier les personnes individuelles et leurs souffrances. Les passions sont toujours promptes à se déchaîner. il est donc toujours d’actualité de voir et d’écouter plus profond que nos chères opinions... sans pour autant y renoncer !

Gilles Farcet

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jeudi 14 mai 2026

Bêtise utile

 Le maître n'en a-t-il pas marre de lutter contre la stupidité humaine ?

Question de Fabian Roiz

La réponse de Prabhuji :

Non mon ami on ne se fatigue pas car en réalité on ne se bat pas directement contre.

Dès que vous commencez à lutter contre la stupidité humaine, vous en faites déjà partie. La folie aime la bataille parce qu'elle se nourrit d'opposition, s'engraisse d'arguments, se parfume d'idéologies et sort dans la rue fièrement en disant : « Regarde, j'ai raison ! ”

Et ne pensez pas que l'imbécilité est un manque d'intelligence, parce qu'elle a parfois un doctorat, une cravate, une chaire, un drapeau, un livre sacré sous son bras. Hannah Arendt a vu quelque chose de terrible là-dedans : le mal peut devenir banal quand la pensée s'endort. Un monstre n'est pas nécessaire ; un fonctionnaire obéissant suffit, un esprit qui répète des slogans, une conscience qui a renoncé à examiner ce qu'il fait. La stupidité la plus dangereuse ne crie pas toujours ; parfois elle signe des documents, donne des phrases, prêche des sermons et parle avec une grammaire impeccable.

Pour sa part, le sage ne se bat pas, mais allume seulement une lampe, rien de plus, et l'obscurité, au lieu de se sentir offensée, disparaît tout simplement. Il n'est pas nécessaire d'essayer de le frapper avec un bâton ou de le tirer avec un fusil de chasse. Imaginez un homme entrant dans une pièce sombre avec une épée en criant : « Obscurité, sortez d'ici ! ” Il me semble que, si c'était possible, l'obscurité éclaterait de rire. Une petite flamme suffit, une petite allumette, pour que l'obscurité qui semblait si vaste ne soit plus là. Parce que la bêtise humaine n'est pas une substance, mais une absence de conscience. Je ne vous conseille pas de la détester, car dès que vous le détester, vous en devenez contaminé ; si vous le méprisez, vous devenez arrogant et fier, et si vous voulez corriger les autres, vous devenez un réformateur professionnel, l'une des pathologies les plus respectables de l'asile humaine. Spinoza a appris que rien n'est compris alors qu'il est détesté. Haïr, c'est rester asservi de ce qui est rejeté. La vraie liberté commence quand une passion cesse de nous traîner et devient un objet de compréhension. Par conséquent, comprendre la stupidité ne signifie pas la justifier ; cela signifie l'empêcher de nous entrer sous une forme raffinée de ressentiment.

Regarde, le piège c'est de croire que la stupidité humaine n'est là que chez les autres, chez les autres. L'ego dira toujours : « Ce sont eux les stupides. ” Et en cet instant le plus grand idiot est né : celui qui croit être libre de la stupidité. Nous savons tous que dans notre société, les stupides sont la majorité. Cependant, aucun d'entre nous n'a jamais eu le plaisir de voir l'un d'entre eux se présenter comme tel, reconnaissant sa propre stupidité. Au contraire, bien que nous sachions que les cons sont majoritaires, nous nous considérons tous comme faisant partie de cette minorité lucide.

La vraie révolution commence quand on est capable de rire de sa propre bêtise. Parce qu'alors il y a de l'espoir, parce que celui qui peut se permettre d'accepter qu'il a été con n'est plus complètement con. Quiconque agit de cette façon a ouvert une petite fenêtre par laquelle l'air frais commence à entrer.

Fatigue ? Eh bien, la vérité est que, même si le corps et l'esprit peuvent être très fatigués, la conscience ne s'épuise pas car, au lieu de pousser la rivière, elle coule avec. La conscience ne s'efforce pas de transformer les pierres en roses, mais n'offre que soleil, terre, pluie, espace. Certaines graines se réveillent, tandis que d'autres continuent à dormir ; l'existence n'est pas pressée, les seuls pressés sont les politiciens, les névrosés et les promoteurs de croyances.

Le désir de sauver l'humanité peut être une forme égoïque extrêmement subtile. Les sauveurs du monde sont ceux qui lui ont fait le plus de mal ; l'humanité a déjà assez souffert de ses sauveurs.

Mieux vaut s'asseoir en silence, aimer quelqu'un sans le posséder, dire une vérité sans violence, rire sans raison, méditer sans attendre de récompense, et croyez-moi, ce parfum peut voyager bien plus loin que mille discours.

Ne jamais lutter contre la bêtise humaine mon ami. Soyez si conscient que votre présence même devient une question inconfortable ; soyez si vivant que les respectables morts se sentent perturbés. Vivez si librement que votre liberté fait que les cages commencent à se soupçonner.

Et quand vous vous retrouvez face à face avec une stupidité personnalisée, souriez et observez avec compassion, car peut-être derrière, peut-être que vous ne trouverez-vous qu'un enfant effrayé portant une armure lourde. Peut-être que vous ne trouverez que quelqu'un qui n'a jamais été aimé. Et peut-être que vous n'y trouverez qu'avec un autre masque.

Alors il n'y a pas de fatigue, car parfois, mon ami, même la bêtise a son utilité, comme la boue dont peut naître le lotus. Sans boue il n'y aurait pas de lotus, sans nuit même pas une seule étoile, et sans une humanité endormie, où pourrait-il fleurir le réveil ? 

Prabhuji

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mercredi 13 mai 2026

Phytospiritualité vous conseille ce documentaire

 Alimentation conseillée

Un documentaire qui pose les bonnes solutions !


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Attendre ?

 "C'est ce que nous attendons de la vie qui nous gâche ce qu'elle nous donne."

Paul de Roux 1937-1976 - Carnet - Au jour le jour tome 4

peinture: Claude Monet 1840-1926 - La pluie 1886 

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mardi 12 mai 2026

Priorité intérieure

Janus et Bellone


 "Avant tout, cette méditation semble avoir deux visages, comme Janus. Elle regarde simultanément vers Celui qui voit, à l'intérieur, et vers ce qui est vu, à l'extérieur. 


Cependant, et tout en sachant que Rien ne les sépare, elle accorde la priorité à ce qui est intérieur, car c'est là que tout ce qui est extérieur prend son sens. " 


Douglas Harding


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lundi 11 mai 2026

Satisfaction

 


« Le fait d’éprouver de la joie à faire le bien d’autrui, ou d’en retirer de surcroît des bienfaits pour soi-même, ne rend pas, en soi, un acte égoïste. L’altruisme authentique n’exige pas que l’on souffre en aidant les autres et ne perd pas son authenticité s’il s’accompagne d’un sentiment de profonde satisfaction. De plus, la notion même de sacrifice est très relative : ce qui apparaît comme un sacrifice à certains est ressenti comme un accomplissement par d’autres. »

Matthieu Ricard - Plaidoyer pour l'altruisme
📸 : Lumières du matin en Himalaya, Namo Buddha, Nepal, mai 2020

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dimanche 10 mai 2026

« Ici, on peut apporter son casse-croûte »

 Nouveau bistrot dans le village. On lit sur la vitrine : « Ici, on peut apporter son casse-croûte. » C’est un lieu sans chichis. Chacun vient comme il est, avec dans sa besace ce qui devrait le rassasier. On peut y apporter aussi sa petite tranche de vie : elle se partage sur le zinc.

L’auberge du Bon Dieu doit ressembler à ça. Il ne faut pas s’attendre à des étoiles. Il n’est pas rare que la vie apportée en millefeuilles avec ses prières en miettes ait certains jours un petit goût de vieux : non pas que ce soit immangeable, c’est seulement un peu rassis. Vieilles croûtes bien emballées des habitudes de l’avant-veille que l’on transporte de jour en jour, de ces itinéraires tellement balisés qu’on ne risque plus de se perdre ni de trouver quoi que ce soit de neuf.

Croûtes du cœur : sécheresses installées, pardons remis à plus tard, élans qu’on a rangés parce qu’ils dérangeaient nos agendas. Allez, croûtes de l’Église aussi quand elle oublie qu’elle est une table ouverte et se transforme en une salle à manger où chacun mange toujours à la même place. À ce comptoir, il n’est pas rare que l’on consomme sans appétit.

Rompre ce qui enferme

Au bistrot de la vie, Jésus ne fait pas que bénir nos repas. Il casse la croûte en s’attaquant à ce qui durcit, à ce qui commence à moisir sous le papier bien plié de nos certitudes : « Est-ce que cela te nourrit encore vraiment ? » se risque-t-il à dire…

Avec le pain, il rompt aussi tout ce qui enferme. Il casse la croûte des évidences, quand tout le monde pense savoir qui a sa place à table et qui ferait mieux d’aller manger ailleurs. Il casse la croûte des pratiques installées : ces « on a toujours fait comme ça » qui tiennent parfois lieu d’Évangile, faute de mieux. Il casse la croûte de nos sécurités spirituelles : cette petite religion transportable dans des boîtes à tartines desquelles rien ne déborde plus jamais.

Pour que sa vie circule

Osons le dire : il ne respecte pas toujours ce que nous mettons sur le comptoir. Il pousse l’impertinence jusqu’à ce geste que nous avons bien trop domestiqué : l’eucharistie. Il y a quelque chose d’incongru à l’appeler « repas » quand elle devient ce moment correct et maîtrisé, où tout doit être en ordre, calibré et prévu. Chacun s’avance, reçoit et retourne à sa place. Mais si l’on gratte un peu la croûte, on redécouvre le geste bouleversant de Jésus : il prend le pain, il rend grâce, il le rompt et le donne. Nous n’avons pas le choix : pour que sa vie circule, il faut casser la croûte.

À quelques jours de l’Ascension et de la Pentecôte, il vient mettre du désordre dans nos affaires. Il disparaît du paysage : drôle de façon de faire au moment où l’on pourrait le tenir en certitudes. Comme s’il cassait la dernière croûte : celle d’un Dieu que l’on pourrait garder sous la main.

Quand l’Esprit s’en mêle

Et puis l’Esprit s’en mêle : finies les tables alignées, finie l’allée centrale par laquelle il nous faut avancer avant de rejoindre nos places par les allées latérales ! Finie la langue unique. Ça parle dans tous les sens, ça sort, ça bouge, ça déborde.

Ce « casseur de croûtes » travaille de l’intérieur pour fissurer ce qui s’est refermé. Il ouvre des brèches. Il remet du mouvement. Il refuse le tel quel. Il nous laisse une étrange promesse : notre pain quotidien peut devenir rassasiant, à condition de consentir à ce qu’il soit rompu. Si vous allez dans mon bistrot, ne soyez pas surpris de voir un inconnu s’asseoir à votre table et avec vous casser la croûte. Laissez-le vous apprendre à savourer la foi et à goûter la vie tout autrement. 

Raphaël Buyse

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samedi 9 mai 2026

vendredi 8 mai 2026

S'arrêter de vivre

 Traduction d'un post de Jeff Foster par Fabrice Jordan

NE DEVIENS PAS UN ZOMBIE SPIRITUEL !

J’ai rencontré beaucoup de personnes spirituelles au fil des années. Des enseignants. Des élèves. Des chercheurs.

Ils semblent très calmes. Très « présents ».

Et pourtant… quelque chose d’important semble manquer.

C’est comme s’ils avaient perdu leur vitalité, leur tranchant. Leur humour. Leur maladresse. Leur spontanéité. Leur passion.

Toutes les aspérités ont été lissées.

C’est comme s’ils n’avaient plus de personnalité.

Plus d’individualité.

À la place, il ne reste qu’une sorte de neutralité prudente, polie, légèrement absente.

Ils appellent ça la paix. Ils appellent ça l’éveil.

Ils appellent ça « l’écoute profonde sans jugement ».

Ils appellent ça « l’absence de soi ». Je n’y crois pas.

Quelque part en chemin, la spiritualité est profondément mal comprise.

On entend que l’ego est faux. Que la persona est un masque. Que juger est mauvais. Que les opinions sont non spirituelles. Que rien n’est bon ni mauvais.

Alors : repose-toi simplement dans la conscience. Écoute simplement. Reçois simplement. Sois simplement. Vis dans l’immobilité.

Ce sont de belles idées, bien sûr. Certaines peuvent transformer une vie.

Mais prises trop littéralement, elles peuvent commencer à aspirer la vie hors de toi. C’est le côté sombre de la spiritualité.

Les gens commencent à s’auto-censurer. À se lisser. À cacher tout ce qui semble trop intense, trop tranchant, trop humain, trop brut, trop audacieux, trop imparfait.

Et peu à peu, quelque chose d’essentiel disparaît.

Leur humour. Leur maladresse. Leur honnêteté. Et surtout, leur vulnérabilité.

Ce qui reste peut sembler très « paisible ». Mais souvent, cela paraît figé. Engourdi. Éteint.

J’ai rencontré trop de « zombies spirituels ». Bon sang, j’en ai été un moi-même !

Voix douce. Mots mesurés. Aucune opinion.


Aucun risque. 
Aucun véritable contact. Aucune vie.

Les personnes les plus vivantes, enracinées, réellement heureuses que je connaisse débordent de personnalité. Elles rient, elles se trompent, elles ont des opinions, elles montrent leur vulnérabilité, elles ressentent pleinement.

Elles n’ont pas disparu. Elles se sont éveillées à la vie.

Oui, certaines parties de la personnalité tombent. Le faux, le défensif, le théâtral, l’inconscient, l’inauthentique, le conditionné aveuglément.

Mais pas tout. C’est là le point crucial.

Pas tout. Une personnalité saine et vivante demeure.

Tu n’es pas ici pour t’effacer au nom de la spiritualité.

Tu es ici pour être réel. Pour être humain. Un peu désordonné, un peu maladroit, un peu sauvage, un peu indompté.

Un peu foutrement bizarre.

Alors garde ton humour. Garde ton tranchant. Garde ta vulnérabilité. Garde ta passion.

Ne laisse pas ta spiritualité faire de toi un mort-vivant.

Laisse-la t’ouvrir.

Laisse-la réellement te ramener à la vie.

Jeff Foster

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jeudi 7 mai 2026

Simple témoin

 

Soyons témoin devant cette vidéo avec Mooji :

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mercredi 6 mai 2026

Remettre au lendemain, fatigue

 REMETTRE AU LENDEMAIN, FATIGUE

(extrait de Le Jardin du Dedans, couverture ci dessous)

Un précepte de base de l’écologie est de ne pas gaspiller les ressources énergétiques.
Dans la perspective de l’écologie intérieure, nous gagnons à nous interroger quant à notre gestion de nos énergies « subtiles ».
Les pensées inutiles sont grandes consommatrices d’énergie, la division intérieure l’est tout autant. Toute démarche écologique s’attache à identifier les racines de la pollution et du gaspillage. Pour ce qui est de la division intérieure et de la production de pensées inutiles, l’un des facteurs majeurs reste ce mécanisme fort répandu qu’on nomme la « procrastination ». je suis frappé de constater, au fil de mes relations amicales et professionnelles, à quel point cette « maladie » a pris des proportions endémiques. Beaucoup d’êtres humains s’engagent à faire quelque chose et tout simplement ne le font pas, ou tardent tant à le faire que cela en devient inepte.
Remettre au lendemain fatigue
Il n’y a pas de petite procrastination : que la « chose à faire » soit jugée « importante » ou anodine, le simple fait de ne pas respecter un engagement constitue une violence vis-à-vis de nous-même (sans compter la nuisance qu’elle peut causer aux autres). une violence si « ordinaire », si courante qu’elle passe inaperçue et que les conséquences en sont constamment minimisées, comme dans le cas des pollutions de tous les jours.
Que j’en sois pleinement conscient ou non, le fait de ne pas faire ce qu’il m’est demandé de faire, ce que je me suis engagé à faire, produit en moi une division intérieure sous forme de malaise diffus (« je devrais faire et je ne fais pas ») et de pensées « tendues vers » (« il faut que je fasse... »). Ce malaise et ces pensées, si vagues soient-ils, sont grands consommateurs d’énergie psychique. Chaque engagement non tenu, chaque acte procrastiné est un peu comme une casserole attachée à un fil, lui-même accroché à notre pantalon... de casserole en casserole, nous en venons à avancer dans un bruit psychique assourdissant. L’engagement non tenu, l’action demandée non accomplie et demandant toujours à l’être, ralentissent notre marche en avant et nous tirent vers l’arrière. Plus je procrastine, moins je peux être en paix, et tout simplement disponible à l’instant.

Jeune, j’étais comme tant d’autres un adepte du grand vague et de la procrastination. Le déclic s’est produit quand j’ai compris que faire ce que j’avais à faire dès que possible ne relevait pas d’une injonction morale mais d’une gestion intelligente de mon énergie, donc de mon intérêt profond et même de ma vie spirituelle. Toute personne ayant tenté de s’asseoir pour méditer remarquera un afflux de pensées ; elle remarquera aussi qu’une grande proportion de ces pensées a trait à des choses à faire...
il y a cinquante ans, quand j’ai commencé à la pratiquer, la méditation n’était pas à la mode, mais le mécanisme de procrastination étant, lui, indémodable, j’ai assez vite compris le lien concret entre ma manière de traiter mes petites affaires au quotidien et la qualité de ma vie intérieure.
« Ce que vous avez à faire, faites-le maintenant », disait Swami Prajnanpad.
Cette parole, en elle-même de bon sens, prononcée par un grand spirituel a eu sur moi un impact décisif. je ne prétends pas être devenu à cent pour cent fiable : l’erreur est humaine, l’humanité ne souffre pas la perfection. Mais avoir pris cette parole au sérieux a beaucoup contribué à ma possibilité de jouir de la paix ici et maintenant.
Faire ce qu’on doit faire maintenant ne signifie pas nécessairement tout de suite, toutes affaires cessantes, ce qui serait bien difficile dans un contexte où courriels, messages et appels ne cessent d’allonger la fameuse « liste » au fur et à mesure.
Le secret, très simple, consiste à ne pas laisser les choses dans le vague : tout noter, puis envisager même approximative- ment quand l’action pourra réalistement être accomplie. je peux être en paix ici et maintenant non pas parce que j’ai « tout fait » – ce qui relève de l’impossible, nous mourrons sans doute avec une longue liste de choses à faire – mais parce que ce que j’ai à faire,
Je sais que je le ferai et quand, ou à peu près quand.
On n’imagine pas l’énergie subtile ainsi économisée, la disponibilité à l’instant ainsi retrouvée et donc, oui... l’aptitude à la joie dans la relation non polluée à ce qui est ici et maintenant.

Gilles Farcet

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mardi 5 mai 2026

Je nous

 Les genoux sont les articulations sur lesquelles je m’agenouille, je m’abandonne à la hiérarchie normale ou à ce qui est au-dessus de moi et aussi au mouvement et à la direction qui prennent place. Lorsque je marche, les genoux entraînent tout le corps dans le mouvement. Les genoux manifestent donc mon degré de flexibilité et servent à amortir les chocs quand la pression est trop forte. Ils représentent aussi mon degré de persévérance mais aussi d’indécision. Ils seront affectés si je me dévalorise par rapport à mon physique ou mes performances sportives. Si j’ai de la difficulté à plier les genoux, je démontre par là une certaine rigidité. Cela peut venir de mon ego qui est très fort et qui est orgueilleux. J’ai peur de perdre ma liberté. Un genou qui plie facilement est un signe d’humilité et de flexibilité.

Cela indique que j’ai de la facilité à écouter ma voix intérieure. Les genoux sont nécessaires pour maintenir ma position sociale et mon statut. De bons genoux indiquent que je suis ouvert à mon entourage et aux changements.




Si je veux éliminer les malaises qui affectent mes genoux, je dois accepter de m’ouvrir au monde qui m’entoure et accepter d’avoir à changer ma manière d’être sur certains aspects. Je prends conscience de la colère que je porte depuis des années et que je réprime. J’ai à apprendre à aller avec le courant, à laisser aller mes vieilles façons de penser.
J’accepte de m’agenouiller devant quelqu’un ou devant une situation, ou peut-être tout simplement devant la vie en général, afin de pouvoir recevoir de l’aide et de m’ouvrir à une nouvelle réalité que je ne pouvais voir avant puisque j’étais emprisonné dans mon propre univers. Et j’ai tout le potentiel nécessaire pour accepter de nouvelles responsabilités. Si je vis de la frustration et de la culpabilité parce que je me rends compte que je veux toujours avoir raison et que mon désir d’une puissance sociale supérieure est insatiable, je m’arrête et je me questionne sur mes vraies valeurs afin de revenir à l’essentiel et afin de me permettre de revenir dans mon cœur au lieu de laisser mon côté rationnel tout décider. Je me donne ainsi la permission de faire vivre la créativité en moi et je redonne pouvoir à mon intuition qui sait ce qui est bon pour moi. Je suis désormais protégé par mon autorité intérieure. J’ai maintenant la capacité de rebondir dans n’importe quelle situation !

texte tiré de : Le  Grand Dictionnaire des Malaises et des Maladies de Jacques Martel
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lundi 4 mai 2026

Tout fait partie de ton chemin

Mirmande, une entrevue avec Jacques Castermane :

« - Jacques, est-ce que tu me sens vraiment engagé sur la Voie ?

Est-ce que je pratique suffisamment bien, suffisamment intensément, pour progresser et assurer une juste transmission de l’enseignement ? (Sous-entendu : est-ce que je suis prêt ? Est-ce que j’en fais assez ?)

- Joël, quitte l’idée que tu dois être prêt ; on n’est jamais prêt.

A trop vouloir faire ou provoquer les choses, tu ne laisses pas la place à ce qui se fait. Tout fait partie de ton chemin ». Ces propos, qui me sont revenus suite à la dernière lettre d’avril (relation au maitre), montrent que les réponses d’un maitre sortent de l’entendement habituel et de tout esprit volontariste d’acquisition et de réussite.

A mes inquiétudes de ne pas être assez « performant », à mon besoin d’être rassuré - preuves que le mental est toujours à l’œuvre même après des années de pratique - cette réponse m’invite à me positionner à un autre niveau de présence et d’attention.

La véritable confiance n’a rien à voir avec un sentiment passager de perfection ou de réussite existentielle, mais se nourrit de ce lien à « ce qui se fait » ou « l’infaisable », substrat intemporel et universel de nos existences.

Par ce lien, l’être humain n’est plus seulement le jouet des hauts et des bas de son existence ou des caprices de son mental, mais redevient conscient d’être porté et animé par le souffle d’une Vie plus vaste. Jacques rappelle que pratiquer sur la Voie n’est passe construire un avenir maitrisé et serein selon ses propres critères de réussite, mais remet en cause tout un monde de croyances et d’idéaux qui empêche de « laisser la place à ce qui se fait ».

La Voie n’est pas un chemin à suivre, mais un chemin à tracer dans l’acceptation pleine et entière de notre existence et de notre Personne, singulières et uniques. S’ouvrir à « ce qui se fait » ou « l’infaisable », c’est admettre la dimension universelle de notre vie ; accepter que « tout fasse partie de notre chemin », c’est admettre et assumer ce que notre existence a d’unique.

Au sujet de cette voie de transformation qu’est le zen, Durckheim parle d’un « processus de libération de l’individualité créatrice ». « Tout fait partie de ton chemin » est une invitation à quitter le syndrome du bon élève, du pratiquant efficace et performant rêvant d’atteindre, selon certains critères personnels, moraux ou sociétaux, un « bon » niveau de sagesse ou de calme.

Une invitation à ne plus faire de différence entre des moments que nous considérerions comme profanes et d’autres plus spirituels. La totalité de notre existence et de notre personne est incluse dans ce que l’on appelle la VOIE. L’extraordinaire se niche au cœur de l’ordinaire, l’infaisable agit sans arrêt au cœur de nos activités quotidiennes, et nous le redécouvrons si nous apprenons à voir et sentir « ce Tout Autre, ce plus profond que j’appelle notre être essentiel…

Retrouver une vie qui se réalise sur le plan terrestre sans perdre le fil d’or qui la relie à l’être essentiel, témoigner dans le monde de cet être et de son influence, c’est reconstituer l’Homme tel qu’il est dans sa plénitude. La Voie de la transformation est un chemin de devenir sans fin, chemin contraire à tous les principes du moi existentiel qui s’oppose à la transformation par l’attachement à tout ce qui est statique, ce qui veut demeurer, s’établir, ce qui est fixé ou ce qui semble solidement acquis. » K.G. Dürckheim – L’expérience de la transcendance

« Ce qui se fait » ou « L’infaisable » ?

En ce moment, quoique nous fassions, nous sommes engagés dans une activité existentielle plus ou moins importante, utile, urgente, avec des attentes de résultats et leurs cortèges de pensées et de projections : désirs, peurs et refus multiples et variés.

En général, ce sont ces aspects de l’activité qui retiennent toute notre attention. Mais suis-je attentif à ce qui permet, ce qui soutient cette activité : ce qui ne vient pas d’un « devoir faire », le tout simple, ce qui est déjà là et qui nous attend ?

En ce moment, j’inspire, j’expire … je suis dans une certaine forme et tenue corporelles … Je suis assis, debout, en train de marcher, allongé … Des actions auxquelles on ne prête que peu d’intérêt nommées « attitudes dignes » dans le zen. Considérées comme sacrées, ces actions ont le pouvoir de nous relier à ce qui se fait hors de notre volonté, de notre conscience ordinaire.

Approches du réel par la sensation, ces actions nous invitent à prendre au sérieux une vie prémentale vaste et sensible : les intentions du corps vivant ou « intentions de l’être ». La possibilité d’un rythme plus juste, d’une forme et d’une tenue plus justes, d’une respiration plus naturelle, d’un geste unifié, apaisé et vivant : telles sont les intentions et la proposition que nous fait la Vie à chaque instant.

Dans toutes nos activités existentielles, essayons de garder ce contact avec « l’infaisable », veillons à laisser transparaitre un geste plus digne ; digne parce que plus respectueux de la Grande Vie qui nous anime, qui nous respire.

Loin de toute posture imposée, un geste vivant se crée, évolue, se transforme instant après instant. L’attention à ces actions vitales infaisables est le cœur du zen.

« On ne pratique pas le zen pour maitriser sa vie, mais pour s’unir à la Vie » K.G. Dürckheim

Joël PAUL

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dimanche 3 mai 2026

Crime en rappel


Il n'y a qu'un crime, c'est de désespérer du monde. Nous sommes appelés à pleins poumons à faire neuf ce qui était vieux, à croire à la montée de la sève dans le vieux tronc de l'arbre de vie. Nous sommes appelés à renaître, à congédier en nous le vieillard amer !
 

Christiane Singer - Derniers fragments d'un long voyage




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samedi 2 mai 2026

Deux pleines lunes

 Et voilà qu’en ce 1er mai, une fois les clochettes du muguet fermées et la nuit tombée, Dame lune pleine et ronde viendra en majesté ouvrir le bal de mai, puis en son dernier jour, le 31, viendra le refermer ! 

Deux pleines Lunes en ce joli mai !

Celle de cette nuit s’annonce comme une des plus puissantes de l’année. C’est la pleine lune des fleurs- il suffit de regarder les jardins-, une pleine lune en Scorpion dans le signe zodiacal du Taureau.

Mais c’est aussi pour les bouddhistes la pleine lune et la fête du Wesak, le point culminant de l’année spirituelle. 

La légende raconte qu’au cours d’une cérémonie sacrée, le Bouddha, le Christ et les Êtres Illuminés au cœur de toute foi, offrent au monde une bénédiction particulière. Quand nous nous relions à cet évènement, une grande chaîne de lumière est créée et élève toute vie.

Quelques soient nos croyances, notre foi ou l’ouverture de nos esprits, peut-être pouvons nous simplement cette nuit, ouvrir les portes de nos cœurs et laisser la sagesse, la lumière et l’amour s’y déverser.

Jolie nuit de pleine lune à TOUS

Elisabeth Kuhn

peinture: Takashima Yajuro 1890 – 1975 - the moon 1963

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jeudi 30 avril 2026

S'attarder



"Tant qu'il y aura une aurore qui annonce le jour;
un oiseau qui se gonfle de chant,
une fleur qui embaume l'air,
un visage qui nous émeut,
une main qui esquisse un geste de tendresse,
nous nous attarderons sur cette terre si souvent dévastée."
François Cheng



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mercredi 29 avril 2026

Vous n'êtes pas libres


"La preuve que vous n’êtes pas libres, puisqu’il s’agit de libération, ce sont les émotions. Grandes ou petites, intenses ou minimes, fréquentes ou plus rares, éphémères ou durables, ce sont les émotions. Et pourquoi est-ce que vous n’êtes pas libres de vos émotions ? Parce que vous ne les connaissez pas. Libération par la connaissance signifie qu’on est libre de ce qu’on connaît réellement ; et connaître, c’est être – consciemment. Si vous voulez être libres 
de vos émotions, il faut avoir la connaissance réelle, immédiate, de vos émotions. Et c’est ce qu’il y a de plus rare. Quelqu’un peut avoir passé sa vie dans les désespoirs, les angoisses, les anxiétés, les colères et les jalousies, sans connaissance réelle de ses émotions. Et on peut pratiquer beaucoup d’ascèses yogiques ou méditatives sans avoir la connaissance réelle des émotions, parce que, lorsque les émotions sont là, il n’y a plus de méditation et, quand la méditation est là, il n’y a pas d’émotion. (...)

Comment pouvez-vous être vraiment libre de ces émotions en les connaissant ? Comment pouvez-vous les connaître ? En étant, sans dualité, ému. Là je soulève une grosse question. Pratiquement, depuis votre enfance, on vous a empêchés d’être émus. On vous a reproché vos émotions. L’expression de vos émotions gênait les uns et les autres, les mettait mal à l’aise. On vous a fait honte de pleurer. On vous a répété : « Allons souris, ne sois pas triste, si

tu voyais quelle tête tu as quand tu es triste ! Si tu veux être aimable et charmant, sois souriant ! Quelqu’un de triste ennuie tout le monde. » Ce qui fait que, tout en étant toujours emporté à longueur d’année par les émotions, on ne les vit plus jamais pleinement, totalement, consciemment – « sans un second », c’est-à-dire sans créer autre chose que l’émotion :je ne devrais pas être ému, je ne suis pas content d’être ému ; que c’est pénible d’être malheureux ; j’en ai assez d’être toujours triste, j’en ai assez de souffrir. Je suis en train de me ridiculiser, etc.

Je suis bien d’accord que les conditions de l’existence ne permettent pas d’exprimer les émotions n’importe où, n’importe quand, à tort et à travers. Autant que possible, vous cherchez à éviter de montrer votre désespoir à vos propres enfants ou d’avoir des colères trop violentes dans l’entreprise où vous travaillez car elles finiraient par vous faire du tort. Mais vous arrivez à cette impasse, de fuir perpétuellement les émotions qui continueront à s’accrocher à vous d’autant plus que vous les fuirez.

Il faut que vous voyiez en face cette vérité : je ne peux être libre des émotions que si j’en ai la connaissance véritable ; et connaître, c’est être. Je ne peux avoir la connaissance de la tristesse que si je suis pleinement, parfaitement triste. Et, plus difficile : je ne peux avoir la connaissance de la colère que si je suis pleinement, parfaitement en colère. Comment allez-vous être pleinement et parfaitement en colère sans exprimer celle-ci – par conséquent sans risquer de frapper, de blesser et vous retrouver devant un tribunal où vous aura traîné votre victime ?

Quelle que soit la difficulté de connaître les émotions, de connaître la colère en étant en colère, de connaître l’angoisse en étant angoissé, vous devez vous rendre compte qu’il n’y a pas d’autre issue. Alors... est-ce vraiment sans issue ? Tout dépend de votre certitude à cet égard et de votre attitude intérieure. Et vous pouvez sentir la valeur de ces trois termes, que j’ai bien souvent utilisés : expression, répression et contrôle. L’expression, le mot le dit bien, c’est ex – au dehors – pression : pousser au-dehors ce qui nous opprime ou nous oppresse. Réprimer, c’est l’enfouir à l’intérieur.

Est-ce qu’il n’y a pas d’autres possibilités que l’expression ? Dans certains contextes, dans certaines conditions, il faut exprimer et une ascèse complète comprend toujours, parmi ses différentes parties, une possibilité de connaître les émotions en les laissant s’exprimer. Mais ce n’est pas la seule possibilité d’être ému, donc de connaître réellement l’émotion. Ce qui doit être éliminé, c’est le mensonge de la répression, la tentative de suppression car c’est une tentative vaine. Toute émotion – un bonheur momentané ou une souffrance – est toujours une forme prise par l’énergie fondamentale en vous, comme une grande vague qui se lève avant de retomber. Si vous pouvez être ému, tout en contrôlant, c’est-à-dire en ne manifestant pas ou peu – mais sans refuser – vous pourrez être consciemment ému et avoir une connaissance de l’émotion. Simplement, vous ne l’exprimerez pas au-dehors. La tragédie de l’émotion, c’est le refus ; c’est le denial – la négation ; c’est la tentative de répression. Et cette tentative est à peu près permanente ; c’est pour cela qu’il y a si peu de progrès sur le chemin. Les émotions pénibles ou douloureuses sont fondamentalement refusées ; par conséquent, vous n’êtes plus unifié dans l’émotion. Une dualité se crée ; je ne devrais pas être ému. L’émotion est elle-même le fruit d’un premier refus : ce fait ne devrait pas être ce qu’il est. Et l’émotion

pénible est à son tour refusée, plus ou moins explicitement, plus ou moins consciemment ; tout votre être souffre de souffrir et crée un second conflit entre l’émotion et vous.

Dans le conflit, il n’y a aucune connaissance possible de l’émotion. (...) Si vous pouvez, quand vous êtes ému, être vraiment ému – c’est-à-dire accepter complètement la réalité de l’émotion, sans créer un second (je ne devrais pas être ému) –, vous pouvez être ému sans dualité et, dans la plupart des cas, vous pouvez en même temps contrôler. Seulement, aujourd’hui, vous confondez encore le contrôle et la répression. Ce que vous appelez contrôler, c’est réprimer. Vous réussissez à ne pas vous mettre en colère ou à sourire malgré vos malheurs, sur la base irrémédiablement mensongère d’une dualité : je ne devrais pas être ému ; je suis triste, mais je ne suis pas d’accord pour être triste. (...) 

Il n’y a pas que l’expression pleine et entière des émotions qui permet de s’en libérer (...) Si vous le voulez vraiment, vous pourrez être ému tout en contrôlant. Cela n’a rien à voir avec la répression. Je suis triste – un, sans un second ; je suis triste et il n’y a rien à rajouter à cette tristesse. Ici, maintenant, je suis triste. De cette façon seulement, vous pouvez avoir une connaissance réelle des émotions ; et seule cette connaissance conduit à la liberté. Vous n’avez pas la preuve que c’est vrai parce que vous ne l’avez pas tenté. Jusqu’à aujourd’hui, vous avez vécu vos émotions sans en avoir la connaissance réelle puisque vous ne les avez pas vécues unifié et conscient, et que vous êtes entouré de gens qui les ont toujours vécues divisés, souffrant de souffrir et rajoutant dualité sur dualité. Je souffre, je souffre de souffrir, je souffre de souffrir de souffrir, je souffre de souffrir de souffrir de souffrir de souffrir... L’émotion n’est faite que de refus. Ou, au contraire, dans les émotions dites heureuses, je suis heureux ; je suis heureux d’être heureux, je suis heureux d’être heureux d’être heureux – vous en rajoutez également. Donc, réentendez cette phrase : « libération par la connaissance ». Et entendez-la dans son sens concret, réel : c’est la connaissance qui nous libère. Nous ne sommes pas libres et nous ne serons jamais libres de ce que nous ne connaissons pas."

Arnaud Desjardins, extraits de "Au Delà du Moi", pp. 86-90

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mardi 28 avril 2026

Ecoute du corps

 

Le corps possède sa propre intelligence ; il sait quand il est fatigué et qu'il a besoin de repos. En général, je fais deux heures de yoga par jour, mais ce matin, j'étais fatigué. J'avais préparé mon tapis et tout le matériel pour ma séance, et mon corps m'a dit : "Non, désolé." J'ai répondu : "D'accord", et je suis retourné me coucher. 

Ce n'est pas de la paresse. Mon corps m'a dit : "Laisse-moi tranquille, tu as beaucoup parlé hier, tu as vu beaucoup de monde, tu as marché et tu es fatigué." Ma pensée m'a alors dit : "Tu dois te lever et faire tes exercices, c'est bon pour toi, tu en fais tous les jours, c'est devenu une habitude. Ne te relâche pas, tu vas devenir paresseux ! Continue !" 

Ce qui signifie que c'est ma pensée qui fait de moi un paresseux, et non mon corps.

~ Jiddu Krishnamurti 

The Awakening of Intelligence - (via Krishnamurti Foundation Trust)


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lundi 27 avril 2026

Progrès spirituel

 LE VRAI PROGRÈS SPIRITUEL N’EST PAS CE QUE L’ON CROIT

Il y a aujourd’hui une confusion massive entre trois choses qui n’ont rien à voir : vivre un état de conscience, évoluer psychologiquement, et progresser spirituellement.
On les mélange, on les empile, et on finit par appeler “éveil” à peu près n’importe quelle expérience un peu intense ou un peu lucide.
Le problème, c’est que ces trois dimensions n’obéissent pas aux mêmes lois. Et surtout, elles ne produisent pas les mêmes effets dans une vie.
Un état de conscience, d’abord, ne prouve rien. On peut vivre une expérience d’unité, de silence profond, de disparition du “moi”… et redevenir exactement la même personne quelques heures plus tard. Plus calme momentanément, peut-être. Mais structurellement identique.
L’histoire des traditions est remplie de gens ayant vécu des expériences dites “éveillées” sans que leur comportement, leur éthique ou leur capacité relationnelle n’en soient réellement transformés.
L’expérience touche l’état. Le progrès touche la structure.
La confusion commence souvent ici : on prend l’intensité d’une expérience pour un signe d’évolution. Alors que c’est souvent juste une ouverture ponctuelle — parfois même une fuite raffinée.
Deuxième confusion : la psychologie.
Travailler sur ses blessures, comprendre ses schémas, réguler ses émotions — c’est utile, et très souvent nécessaire.
Mais ce n’est pas encore du spirituel. C’est du réajustement de fonctionnement. On peut devenir beaucoup plus stable, plus conscient de soi, plus “fonctionnel”… tout en restant entièrement guidé par ses émotions : ses peurs, ses attachements, etc... ou ses besoins de contrôle, simplement de manière plus subtile.
Le psychologique améliore l’ego. Le spirituel modifie le rapport à l’ego. Ne pas confondre.
Troisième point, souvent mal compris : on ne change pas de caractère.
C'est peut-être ce qui étonne le plus les gens, mais c'est ce que je constate sur moi et sur les très nombreux maîtres et cheminants rencontrés.
Un impatient reste un impatient. Un colérique reste un colérique. Un anxieux reste un anxieux. Croire qu’un chemin spirituel va lisser le tempérament, c’est projeter un idéal moral ou social — pas décrire une réalité. Ça peut éventuellement adoucir le caractère, mais pas plus.
Ce qui change, ce n’est pas la nature des mouvements internes, mais le fait qu’ils ne décident plus à notre place.
L’impatience peut être là, mais elle ne prend plus le volant. La peur peut surgir, mais elle ne structure plus les choix.
La colère peut apparaître, mais elle ne dicte plus la manière d’agir. On peut alors commencer à parler de progrès.
Alors quels sont les vrais critères ?
D’abord, la désidentification réelle — pas conceptuelle.
Pas “on sait que l’on n’est pas ses pensées”, mais une capacité concrète à ne pas leur obéir automatiquement. À sentir l’impulsion… et à ne pas être entraîné.
Ensuite, la stabilité dans la durée.
Pas des pics, pas des états exceptionnels, mais une transformation qui tient dans le quotidien, et surtout dans les moments sans intensité, sans inspiration, sans “énergie particulière”. Le progrès spirituel se voit surtout quand rien n’est extraordinaire.
Troisième critère : la cohérence dans la relation.
C’est facile d’être “aligné” seul, dans un cadre maîtrisé. Beaucoup plus difficile dans le lien à l’autre, là où les enjeux d’image, de pouvoir, d’attachement ou de rejet se rejouent. Si le travail ne passe pas l’épreuve du relationnel, il reste superficiel.
Quatrième point : la diminution de l’auto-illusion.
Pas au sens moral, mais au sens structurel. Moins de justifications internes, moins de récits pour se protéger, moins de distorsions pour maintenir une image de soi. Une forme de lucidité plus nue, parfois inconfortable.
Enfin — et c’est peut-être le plus exigeant — une capacité croissante à rester en contact avec ce qui est réel, même quand ce n’est pas avantageux pour soi.
Pas seulement voir. Mais ne pas ensuite détourner le regard. Et ne pas réorganiser le narratif pour qu’il soit plus supportable une fois qu'on a vu.
Le progrès spirituel ne consiste pas à devenir plus “agréable”, plus lisse, plus confortable — ni pour soi, ni pour les autres.
Il consiste à devenir plus lucide, plus stable, et moins manipulé par ses propres mouvements internes.
Et c’est pour ça qu’il est rare.
Parce qu’au fond, beaucoup de démarches cherchent une amélioration d’état, un apaisement, une expansion…
Mais beaucoup moins acceptent une transformation de la position intérieure, là où il ne s’agit plus de se sentir mieux — mais de ne plus se mentir.
Dans la vision taoïste, cela rejoint directement la notion de Xuán (玄).
Le Xuán est souvent traduit par “mystère”, mais cette traduction est trompeuse si on la comprend comme quelque chose de vague ou d’ésotérique.
Le caractère 玄 contient une clé essentielle : celle du fil de soie (糸/纟), quelque chose de fin, de presque invisible, un fil extrêmement subtil qui relie et structure en profondeur.
Le Xuán, c’est le “tout petit” — non pas au sens de faible, mais au sens de fondamental. Ce qui est si fin qu’on ne le voit pas, mais qui conditionne tout le reste.
Le progrès spirituel, dans cette perspective, n’est pas une montée vers des états élevés.
C’est une descente vers ce niveau de finesse.
Plus on se rapproche du Xuán, plus on devient sensible à ce qui, en soi, est habituellement invisible : micro-impulsions, micro-attachements, micro-déformations du réel. Et c’est précisément ce raffinement qui permet de ne plus être piloté par ces mouvements.
Ce n’est pas une fuite du réel.
C’est une pénétration plus profonde du réel.
Beaucoup se trompent sur le Xuán Xué (玄学), souvent traduit par “magie taoïste”.
Si on comprend le Xuán comme ce niveau fondamental de structuration, alors agir sur le Xuán — ce que fait le Xuán Xué — n’est pas une fuite dans le surnaturel. C’est intervenir directement à la racine des configurations.
Autrement dit :
ce n’est pas contourner le réel.
C’est agir là où le réel se FORME. C'est prendre part à la danse de l'émergence de ce réel en se mettant consciemment dans l'équation.
Il n’y a donc aucune contradiction entre une voie qui rend “de plus en plus réel” et une pratique qui agit sur le Xuán.
Le vrai progrès spirituel ne consiste pas à s’éloigner du monde, ni à s’élever au-dessus. Il consiste à entrer dans une relation plus précise, plus sobre, et plus directe avec ce qui est.
Il est paradoxalement moins spectaculaire, mais infiniment plus opérant.
Bonne réflexion et pratique
Fabrice Jordan

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