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vendredi 18 septembre 2026

Vie intérieure

LE MONDE COMMENCE AUJOURD'HUI 

extrait - Jacques Lusseyran


" Les yeux créent les couleurs. L’homme fait et défait les paysages. Laissez-moi vous dire ces choses, elles sont trop peu connues et, venant d’un aveugle, elles ont une petite chance de plus de retenir votre attention.

Les yeux font les couleurs. Bien sûr pas les yeux physiques, ceux de l’ophtalmologie. Ces deux organes confus et fragiles en avant de la tête ne sont, après tout, que des miroirs. Les deux miroirs brisés, les yeux continuent de vivre.

Ceux dont je veux parler, les vrais yeux, travaillent au-dedans de nous. Tant pis si le vocabulaire fait défaut, s’il est faible : voir, c’est un acte fondamental de la vie, un acte indéchirable, indestructible, indépendant des outils physiques dont il se sert. Voir, c’est un mouvement de la vie fait en nous avant les objets, avant toute détermination extérieure. Avant les objets et après eux si, par accident, les instruments matériels de la rencontre viennent à manquer. C’est au-dedans de vous que vous voyez.

Si la lumière intérieure ne nous était pas donnée d’abord, et par conséquent les couleurs aussi qui sont la monnaie de la lumière, jamais nous ne pourrions admirer les couleurs du monde.

Voilà ce que je sais après vingt-cinq ans de cécité. Voilà pourquoi je puis vous parler, sans honte ni défi, de ma nouvelle province, de ma Virginie."

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"La vie intérieure, c’est savoir que la paix n’est pas dans le monde, mais dans le regard de paix que nous portons sur le monde. C’est savoir que la joie n’est pas dans le monde comme des dragées dans une bonbonnière, et qu’il suffit d’attendre qu’une société enfin parfaite, ou des appareils, enfin complets, remplissent la bonbonnière. C’est savoir que la joie n’est jamais pour demain, mais pour aujourd’hui, ou alors qu’elle ne sera pas. Être bien sûr que les événements, même les plus doux, la campagne, même la plus fleurie, la paix civile, même la plus durable, ne la donneront jamais. Et cela, pour la simple raison que nous l’avons déjà. "
Jacques Lusseyran

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lundi 17 août 2026

« Devoir de vacances »


- « Avec »
ou
« sans »
Nuage,
regarde :
le Ciel
- Nous passons notre vie à observer
ce qui apparaît et ce qui disparaît
ce qui nait et ce qui meurt,
nous ne voyons pas
ce qui jamais n’apparaît, ni ne disparaît,
ce qui n’est jamais né et ne mourra jamais,
nous ne voyons pas le ciel…
Nous prenons pour réel
ce qui nait et ce qui meurt,
ce qui apparaît et ce qui disparaît
dans la conscience,
nous oublions la Conscience…
- « Avec »
ou
« sans »
Apparition,
regarde :
l’Espace
- « Avec »
ou
« sans »
Bruits,
écoute :
le Silence
- « Avec »
ou
« sans »
Douleurs,
observe :
la Vie
- « Avec »
ou
« sans »
Objet,
choisis :
l’Amour.
Jean-Yves Leloup, août 2026

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mardi 12 mai 2026

Priorité intérieure

Janus et Bellone


 "Avant tout, cette méditation semble avoir deux visages, comme Janus. Elle regarde simultanément vers Celui qui voit, à l'intérieur, et vers ce qui est vu, à l'extérieur. 


Cependant, et tout en sachant que Rien ne les sépare, elle accorde la priorité à ce qui est intérieur, car c'est là que tout ce qui est extérieur prend son sens. " 


Douglas Harding


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lundi 23 mars 2026

Retour à l’innocence primordiale

 ERIC EDELMANN, Retour à l’innocence primordiale - 21 méditations pour se rappeler qui nous sommes , paru aux éditions L’ORIGINEL Editions L'Originel Charles Antoni (2026).

J’ai eu la chance immense de pouvoir aller écouter Arnaud Desjardins de vive voix pendant des années, de 2002 à 2011, l’année de sa mort : il ne se passe pas une journée sans que je ne savoure ce privilège. Arnaud Desjardins fut en effet un enseignant spirituel d’une envergure exceptionnelle, lui qui se présentait immanquablement comme un disciple de Swâmi Prajnânpad, son maître indien. Il était pourtant lui-même un maître occidental, comme il en existe très peu. Il était de ceux qui ne cherchent qu’à libérer leurs apprentis disciples de tous leurs conditionnements, y compris des mécanismes qui tendraient à rendre ces apprentis dépendants de lui-même.
Un livre composé par le disciple à qui a été offert, par Arnaud Desjardins de son vivant, le flambeau de cet enseignement-là ne peut donc être qu’infiniment précieux. Eric Edelmann, par ailleurs docteur en philosophie, est l’auteur d’une douzaine d’autres ouvrages.
Ce livre est précédé d’une introduction, très intéressante et d’une clarté remarquable, de Sophie Edelmann, avec qui son époux anime le centre québécois de Mangalam. Le reste de l’ouvrage se compose d’un bref avant-propos, d’une première section intitulée « Une question de perspective : guérir l’égo ou guérir de l’égo ? », puis d’une seconde qui a pour titre « Approches méditatives ».
La première partie présente la méditation telle qu’elle se pratique dans cet enseignement et dans d’autres. Il en précise les différents pièges possibles, souvent subtils, et les illusions qui recouvrent sa pratique. Il insiste aussi sur l’importance de s’inscrire dans une lignée cohérente, une tradition authentique de maître à disciple. Il indique enfin les conditions propices à une méditation digne de ce nom :
« Lorsqu’Arnaud Desjardins nous recommande de “spiritualiser nos fonctions”, il invite à rendre celles-ci de plus en plus subtiles afin de nous rendre aptes à appréhender une réalité d’un ordre supérieur qui se situe en deçà de l’apparition des perceptions sensorielles habituelles et des conceptions dualistes. […] S’il y a une progression en méditation, elle va dans le sens d’une plus grande clarté parce que nous devenons plus transparents. […] À la différence d’une approche méditative essentiellement fondée sur une concentration exclusive (one pointed mind, “l’esprit fixé sur un point”), on peut au contraire cultiver une ouverture sans restriction, une conscience-témoin qui laisse passer les pensées et représentations comme un reflet sur un miroir. Ce “lâcher-prise” par rapport à toutes les productions mentales est possible, non pas à partir du seul mental, mais à partir de l’être entier, qui inclut le corps physique, la posture juste et une parfaite stabilité. » (p. 53-54)
La seconde partie nous propose 21 méditations, dont le texte est issu d’enregistrements de méditations réellement menées, dans la fraîcheur de l’instant présent. Chaque méditation demande donc que l’on s’imprègne lentement de chaque phrase, de chaque mot ici retranscrits, afin d’en retirer des fruits qui ne soient pas qu’intellectuels. C’est dans la lenteur et la profondeur de la lecture que la substantifique moelle de cet enseignement a quelque chance de nous parvenir, si nous ouvrons le cœur et le corps à cette parole vivante. L’une de ces méditations, par exemple, qui s’intitule « S’entraîner au “oui“ », commence ainsi : « Déposez-vous, en relâchant toutes les tensions avec une approche bienveillante. Ce regard qui est tourné vers soi-même n’apporte pas la division, le jugement, mais il est tout accueil. C’est une non-opposition, un regard ouvert, englobant, qui inclut votre condition et votre état intérieur. » (p. 79)
Je vous recommande vivement cette lecture !

Sabine Dewulf

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lundi 7 avril 2025

Univers d'enfant

 



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vendredi 27 décembre 2024

Méditation et contemplation

Contempler le réel


J'ai mis en exergue de ce livre cette parole de Khrishnamurti qui résume pour moi l'essentiel : "Voilà donc ce qu'est la méditation - elle ne consiste pas à s’asseoir en tailleur, ou à rester en équilibre sur la tête, ou que sais-je encore, mais à ressentir le caractère holistique et l’unité absolue de la vie. Mais cela ne peut advenir qu’en présence de l’amour et de la compassion. "

Méditer à cœur ouvert permet en effet de regarder autrement tout ce qui nous entoure. Lorsque nous regardons une pierre, une fleur, un arbre, un papillon, une fourmi, un être humain, nous les regardons avec une attention aimante. Les poètes sont de grands méditants, car ils savent justement regarder les choses les plus ordinaires avec un regard neuf, émerveillé, attentif au petit détail qui nous échappe. Chaque texte de Christian Bobin, pour prendre un poète contemporain que j’aime particulièrement, est le fruit d’une méditation profonde et aimante sur un petit rien. Ses mots me bouleversent, car ils me font regarder ces petits riens - un pissenlit, le sourire fatigué d’une vieille femme, un nuage, une balançoire - avec acuité et tendresse. On pourrait dire la même chose de certaines peintures, notamment les natures mortes, qui nous font regarder autrement les choses les plus banales de notre quotidien. Lorsqu’il est regardé avec attention et amour, le réel n’est plus simplement regardé, il est contemplé. 

Méditer à cœur ouvert, c’est regarder le monde avec le regard du peintre ou du poète. C’est peut-être le regarder aussi avec le regard du mystique, qui voit Dieu en toutes choses. Le théologien orthodoxe Jean-Yves Leloup raconte ainsi son initiation à la méditation hésychaste : « Il y a une trentaine d’années, au mont Athos, le père Séraphin m’a invité à apprendre à méditer, tout d’abord “comme une montagne”, c’est-à-dire avec le monde minéral, puis “comme un coquelicot’’ avec le monde végétal, puis “comme un oiseau” avec le règne animal, ensuite “comme Abraham” avec le cœur, et enfin, étape ultime, “comme Jésus”... Dieu est en toute chose. Il est lourd dans la pierre, il fleurit dans l’arbre au printemps, il chante dans l’oiseau, il prend conscience de lui-même dans l’homme, il jouit de lui-même dans le sage... »

Extrait de "Méditer à coeur ouvert" de Frédéric Lenoir

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dimanche 29 septembre 2024

Vérification de pensées

 Le travail sur les pensées commence par vérifier leur véracité en les confrontant à la réalité. L'existence peut-elle être autrement ?...


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jeudi 19 septembre 2024

Cultiver la gratitude


Mes chers amis,

Nous avions parlé la semaine dernière de la haine et de la colère, des émotions perturbatrices que nous sommes invités à abandonner car elles entraînent de la souffrance autant chez nous que chez les autres.

Il n'en est pas de même avec la gratitude. Celle ci fait du bien autant à vous mêmes qu'aux autres êtres.

Nous avons facilement tendance à éprouver de la gratitude pour ce que nous aimons et de la haine ou de la colère face à ce que nous n'aimons pas.


Pouvons nous nous questionner sur le fait d'aimer ou de ne pas aimer quelque chose ou quelqu'un ?
Est-ce un choix conscient et réfléchi ? Ou est-ce que cette appréciation, cette sensation disent les bouddhistes, survient simplement dans notre esprit sans aucun choix de notre part ? 
N'est-ce pas simplement le fruit de notre histoire ? Avons nous vraiment choisi notre histoire, ou nous est-elle donnée ?

Est-il donc nécessaire de laisser notre esprit s'agiter face à quelque chose que nous n'aimons pas ? 
Puis-je simplement laisser la réaction se faire et éprouver de la gratitude car cette situation me permet de prendre conscience de l'émotion qui se lève dans mon esprit et qui me fait souffrir ?

N'est-ce pas l'occasion de s'en libérer ?
Pouvons nous éprouver de la gratitude pour cette situation que nous n'aimons pas mais qui va nous permette, petit à petit, de nous libérer de la souffrance.
Tout serait-il donc opportunité dans notre vie humaine si nous sommes prêts à poser ce regard sur la vie ?
Pouvons réellement rendre grâce du fond du cœur ? C'est la base de l'enseignement chrétien.
La gratitude est une des bases des enseignements bouddhistes.

Avec ma profonde amitié et ma gratitude pour vous tous qui me permettez, en partageant avec vous, de réaliser toutes mes lacunes dans ma compréhension et dans ma réalisation.
De quelle façon sont-elles d'ailleurs miennes ?

Philippe Fabri

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dimanche 28 juillet 2024

Ame vivante

 


L'art de vivre consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d'émerveillement et de sidération qui seul permet à l'âme de voir.
— Christian Bobin
Illustration @Sempé
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vendredi 19 juillet 2024

Regarder


Vous devez comprendre la vie dans son ensemble, et non pas seulement une petite partie. C'est pourquoi vous devez lire, c'est pourquoi vous devez regarder le ciel, c'est pourquoi vous devez chanter, danser, écrire des poèmes et souffrir, car tout cela est la vie.

Si vous avez trente minutes de libres cet après-midi, regardez un arbre ou une fleur, ou votre femme ou votre mari. Regardez. Ne faites que regarder.

~ Jiddu Krishnamurti

(via Sanjay Sanghvi)

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jeudi 15 février 2024

Shiatsu en Ehpad


Une personne travaillant en ehpad s'est dit que si le shiatsu lui faisait du bien, elle pouvait le proposer aux résidents.

Ainsi, j'ai récemment pu sentir la détente se propager dans des corps en fin de vie et chez des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer.

Certaines ronronnaient pendant la séance puis avaient ensuite oublié mais j'ai ressenti que le corps n'oublie pas qu'il a reçu de la détente... au moins pendant un moment.

Une fois, une de ces personnes m'a demandé d'arrêter le contact et s'est tourné vers moi en disant : "Regarde !" et en montrant une cour déserte.

Dans un état de présence profonde, nous avons regardé ensemble la cour immobile.

Elle s'est de nouveau tournée vers moi en levant le doigt et a dit : "Ecoute !" et nous avons prêté l'oreille au silence...

Après un moment magique de contemplation commune, elle s'est retournée vers moi en disant avec sa voix fluette : "Merci !!!".

Elle avait, pour moi, résumé en 3 mots notre présence sur terre.

Gratitude !

Eric Dewulf

azur-shiatsu.com

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lundi 22 janvier 2024

Etre inconscient de l'inconscient

 Extrait de "Regards sages sur un monde fou" de Arnaud Desjardins.


"En fait, je n’ai cessé de constater combien tous les êtres humains, pas seulement le personnel politique, peuvent être menés par leur inconscient, à quel point la pure subjectivité intervient dans leurs choix, dans leurs orientations, dans l’exercice de leur profession... Si on tient compte des dynamismes profonds, relevant de la pure psychologie, qui animent des personnes, hommes ou femmes, jouant des rôles importants, on en arrive à une tout autre vision de la réalité. On voit la profondeur à l’œuvre sous la surface. Ce qui explique le monde, ce n’est pas l’appropriation des moyens de production à une époque donnée ; c’est la psychologie, la manière dont les êtres humains sont menés par des dynamismes inconscients ou subconscients. Voilà la vraie clef mais qui n’apparaît pas au grand jour. Aucune statistique ne peut mentionner cette donnée. Elle n’est pas mesurable et peut seulement être entrevue dès lors qu’on observe, qu’on écoute et que l’on cherche à voir plus loin que la surface.

Pouvez-vous donner quelques illustrations ?

J’ai par exemple rencontré un contrôleur fiscal parfaitement honorable et consciencieux qui, au cours d’une thérapie, a découvert qu’il défoulait des pulsions inconscientes à la faveur de l’exercice de sa profession. Il a demandé à être provisoirement relevé de cette activité pour en exercer une autre au sein du ministère des Finances, tant il était sidéré de sa découverte : il n’en revenait pas d’avoir vu avec quelle hostilité purement personnelle il s’était acharné sur certains contrôlés sans même en être conscient. Maintenant, est-ce qu’on ne ferait pas, peut-être, des découvertes similaires si on pouvait examiner les vraies motivations de tel ou tel des juges qui apparaissent aujourd’hui comme les champions de l’intégrité et qui traquent la prévarication chez les hommes politiques ? Je ne conteste pas qu’ils fassent œuvre civique ; je dis seulement que sous la surface, sous les intentions et motivations professées en toute sincérité, les profondeurs du psychisme sont à l’œuvre. Une personne que je connais depuis longtemps m’a raconté qu’elle avait eu pour camarade de classe de la cinquième à la terminale un garçon aujourd’hui devenu l’un de ces juges célèbres. Ce même juge, au cours de sa scolarité, année après année, choisissait une victime dans la classe, qu’il harcelait sans cesse en la traitant de « sale riche » jusqu’à ce que le lycéen en question finisse par craquer. Quand, sachant cela, on constate que ce garçon est devenu le cauchemar de politiciens et d’hommes d’affaires, on y trouve matière à réfléchir. N’ayant vraisemblablement jamais fait un travail de mise au jour de son inconscient, cet homme est mû par les mêmes dynamismes que ceux qui l’animaient lorsqu’il était enfant ou adolescent. Pourtant ni son intégrité ni sa conscience professionnelle ne sont en cause et il est, à tous égards, un « grand juge » faisant œuvre utile. Nous sommes sincères. Mais qu’en est-il de nos plus profondes motivations ? Tout psychothérapeute expérimenté pourrait étayer ce que j’évoque en donnant ses propres exemples.

Bref, sous couvert de rationalité, nombre d'êtres humains expriment des dynamismes irrationnels...


Ce qui détermine, dirige vraiment à leur insu les comportements des adultes, c’est la manière dont ils ont vécu leur petite enfance, dont ils ont réagi à certains traumatismes, fut-ce quelque chose d’aussi banal en soi que le fait d’être, en tant qu’aîné, détrôné par l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur. Je n’ai cessé de constater cette puissance de l’inconscient, même là où la rationalisation technique paraît tout à fait probante. À cet égard, je peux vous raconter encore une petite histoire vraie : en 1982, un énarque prépare un volumineux dossier sur ce qu’il appelle « la famille socialiste ». Au passage, autant je vois en quoi pourrait consister une politique socialiste de la famille, autant je me demande bien ce que peut être « la famille socialiste », mais passons... Bref, cet épais document arrive à la conclusion que la « famille socialiste » est une famille de deux enfants. Une personne de ma connaissance, elle-même socialiste et mère de famille nombreuse, lit le dossier et demande à son auteur : « Deux enfants... Pourquoi pas trois ?» En réponse à quoi l’énarque laisse échapper ce cri du cœur : « Ah non, ça fait trop mal ! » En le questionnant l’air de rien, la personne qui m’a raconté cette histoire a appris qu’il était le second d’une famille de trois enfants, le dernier né l’ayant détrôné à son tour de sa relation privilégiée avec sa mère. Voilà un bel exemple : cet homme hautement diplômé avait pondu des dizaines de pages et toute une argumentation à grand renfort de chiffres, graphiques et statistiques, pour rationaliser un ressenti qui était uniquement le fruit de sa propre histoire : dans la famille idéale il y a forcément deux enfants ! Il l’avait fait en toute bonne foi, sans un instant soupçonner qu’il pouvait être mû par autre chose que la raison éclairée au service du bien public.

Il s’agit donc d’un aveuglement...

D’un aveuglement qui dans ce cas précis ne porte guère à conséquences. Mais je suppose que les grands inquisiteurs qui ont envoyé des centaines de malheureux au bûcher étaient persuadés que leur place était réservée au paradis, à eux les gardiens de la vraie foi, chargés par la Sainte Eglise de lutter contre l’hérésie... On pourrait multiplier les exemples, tragiques ou plus anodins."

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dimanche 3 décembre 2023

L’inattention est-elle le mal du siècle ?

On la tient quelques instants, puis elle s’échappe : où est passée notre attention ? Quelle est cette qualité de présence qui manque tant au monde contemporain ? Pour entrer dans l’Avent, explorons les profondeurs de cette faculté de l’attente, accompagnés par la philosophe Simone Weil.


« Toute chose autour de nous mendie notre attention, de l’oiseau au coucher de soleil, constate Martin Steffens. Et l’attention que nous leur prêtons est un acte de responsabilité : si je n’y suis pas attentif, la chose n’existe pas pour moi, et à force de ne plus exister pour moi, elle risque de ne plus exister du tout », redoute-t-il, évoquant la crise écologique.

Appliquée aux autres, « l’attention est la forme la plus pure de la générosité », écrit Simone Weil, qui dit aussi dans De l’attention (Omnia) : « Les malheureux n’ont pas besoin d’autres choses en ce monde que d’hommes capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare et très difficile ; c’est presque un miracle, c’est un miracle. La chaleur, l’élan du cœur, la pitié n’y suffisent pas. » Cette attention à l’autre se résume pour la philosophe à « être capable de demander : “quel est ton tourment ?” ». « Pour cela, il est suffisant mais indispensable de savoir poser sur lui un certain regard. Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité », poursuit-elle. Pour Martin Steffens, une autre figure de l’attention est celle qu’un père ou une mère porte à son jeune enfant qui le sollicite et lui demande de « sortir de ses distractions pour entrer dans son univers et poser un regard sur lui ».

Mais l’attention est aussi une éthique, nécessaire pour agir bien. « Quand Jésus, sur la Croix, demande au Père le pardon de ceux qui l’ont mis à mort “parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font” (Luc 23, 34), que cherche-t-il ? », interroge Martin Steffens. Il pointe le « péché-racine : le manque d’attention ». « Il suffisait en effet, pour ne pas prendre part à la crucifixion de l’innocent, d’être attentif. Et il est grave de ne l’avoir pas été. »

« Un quart d’heure d’attention vaut beaucoup de bonnes œuvres »

Las, l’attention semble hors de portée dans nos journées bien remplies, d’abord occupées par l’action. « Nous avons sans doute davantage été attentifs que nous ne le pensons », rassure Martin Steffens. « C’est l’Évangile du jugement dernier de Matthieu (25, 35-46) : “J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli (…).” Ici les justes sont étonnés, ils répondent : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? Tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? Tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? Tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ?” Ils sont étonnés parce que lorsque nous faisons le bien nous sommes tellement ajustés à la situation que cela est indolore, nous ne le sentons pas, telle Sonia dans Crime et châtiment, qui se trouve parfaitement à sa place aux côtés de Raskolnikov. » D’autre part, nul besoin de longues heures d’attention, celle-ci est par essence fugace, elle se « prête » et « un quart d’heure d’attention vaut beaucoup de bonnes œuvres », écrivait Simone Weil.

Mais même quelques minutes d’attention semblent parfois hors de portée. Car « il y a quelque chose dans notre âme qui répugne à la véritable attention beaucoup plus violemment que la chair répugne à la fatigue », constate Simone Weil. L’attention relève donc de la « grâce » pour Martin Steffens. Comment y parvenir ? « Savoir qu’on est inattentif, c’est déjà ne plus l’être. C’est s’être soudain réveillé, mais sans savoir exactement comment », ébauche Martin Steffens. En outre, nous pouvons au moins « être bien disposé, par exemple en prenant parfois la décision de prendre du temps pour ne rien faire, être à l’écoute, bref suspendre son action pour regarder un peu ».

Se libérer des sollicitations permanentes


Il ne peut être question de « muscler l’attention », puisque celle-ci n’est pas affaire de concentration et d’effort. D’ailleurs, Simone Weil remarque que l’attention ne fatigue pas, au contraire, « quand la fatigue se fait sentir, l’attention n’est presque plus possible, à moins qu’on soit déjà bien exercé ; il vaut mieux alors s’abandonner, chercher une détente, puis un peu plus tard recommencer, se déprendre et se reprendre comme on inspire et expire ». L’attention est bien davantage une histoire d’équilibre.

Spécialiste du sujet, le neuroscientifique Jean-Philippe Lachaux prend l’image du funambule pour la décrire : lorsque notre attention est sollicitée, nous sommes comme sur une poutre, en proie à des forces qui nous poussent à la chute. Il faut prendre conscience de ces forces et des signaux d’inattention que notre corps nous envoie afin de maintenir l’équilibre.

S’il est impossible de forcer l’attention, la coach Anne de Pomereu préconise plutôt, pour « l’empêcher de s’échapper », de mettre en place des pare-feu : éteindre son portable, fermer sa boîte mail pendant un temps donné par exemple. « Il est très difficile et coûteux de se discipliner pour être attentif, il faut plutôt libérer notre volonté et mettre en place des garde-fous dans son environnement. C’est précisément le rôle des règles monastiques autour du silence, des horaires, de la solitude ! Celles-ci rendent possible la prière malgré les distractions et le bruit intérieur. » Or l’attention « tournée vers Dieu constitue la vraie prière », écrit Simone Weil. Elle en est la substance. Alors, quand elle devient prière, l’attention prend la forme d’une disponibilité à la vérité, d’une attente, dans une posture propre à l’Avent. « Chaque jour de l’Avent, un événement m’attend par quoi Jésus va naître, une Visitation a lieu chaque jour, croit Martin Steffens. Vais-je le voir ? Vais-je avoir la disposition d’esprit pour parvenir à y être attentif ? »

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Source: magazine La Vie



mercredi 15 novembre 2023

La porte de la beauté


"Nous regardons à partir d'un œil immense, plus vaste que le monde.
Je suis un espace pour le monde.
Et l'espace sans le monde, se connaîtrait-il ?
Disparaître à la faveur du monde.
Voilà la vraie courtoisie.
Céder sa place à la beauté.
Elle chante derrière la porte."
Jacques Goorma
Le séjour
peinture: René Magritte 1898-1967
Le pays des miracles

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mardi 8 août 2023

Vigilance et clarté

 

Nous sommes toujours le centre de nos préoccupations, nous sommes ce qu’il y a de plus important dans toutes les situations que nous rencontrons, tous les aspects de la vie. C’est cette importance donnée à « moi je » qui est la cause de nos difficultés. La saisie égoïste nous empêche d’avoir le recul nécessaire pour ne pas se faire piéger par les émotions.

Voici un exemple tout simple : imaginons que je me casse le bras, ce qui est particulièrement douloureux. Si je me dis : « il n’y a pas de problème, tout est illusoire, le bouddha l’a dit ! » Cela ne va rien changer ni soigner, la souffrance sera toujours présente. Par contre, lorsque je me fais soigner, je réfléchis un peu et j’essaie de discerner la perception que j’ai de mon bras, de la douleur, de l’esprit qui expérimente, je me rends compte alors que je ne suis pas que mon bras et je me demande où et comment j’expérimente la douleur. Si je développe une telle vigilance, j’aborde la souffrance différemment. Cela ne soigne ni de dissout la souffrance mais cela me permet d’avoir une vision autre, plus claire de ce que j’expérimente. Sinon l’expérience reste confuse, sans clarté ni compréhension.


Il nous faut nous entraîner à ce regard conscient en toutes circonstances ; voir les émotions et notre façon d’y réagir. Nous sommes de toute façon obligés de faire face aux situations, alors autant les utiliser pour développer la vigilance et la clarté. Nous avons souvent tendance à nous dire : « ce n’est pas grave, quoi qu’il arrive, ça doit arriver plus voilà ». Cette forme d’indifférence ne mène qu’à plus de confusion et d’insatisfaction. Comme nous ne voulons pas rencontrer la souffrance, le remède est de développer la vigilance. Plus nous allons nous y entraîner, plus elle se développera pour devenir naturelle. Chacun d’entre nous à cette capacité. Le développement de l’attention consciente au quotidien, nous permet de comprendre le sens du Dharma de l’intérieur.

« Les chemins de la sagesse » Jigmé Rinpoché

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dimanche 5 février 2023

La fenêtre de l’âme


« L’essentiel était d’ouvrir ses yeux et d’aiguiser son regard pour faire la lumière sur sa vie, son état de vie, son milieu de vie », voilà ce que nous confie la chroniqueuse Charlotte Jousseaume.

À l’âge de 20 ans, j’ai ressenti l’appel d’air de la vie consacrée. J’avais failli mourir, une nuit, d’un empoisonnement, et je ne cessais depuis d’entendre au fond de moi la source de la vie qui s’était déblayée au seuil de la mort. J’avais marché, un jour, en forêt, et je gardais vive sur ma peau la mémoire de cette communion intense avec le vivant. Si l’infini avait désiré frapper ainsi à ma porte, impossible de l’ignorer et de lui refuser ma demeure. Les vêtements que me tendait le monde me semblaient tous trop étroits à porter. Seule la tunique sans couture du Christ était à même de m’envelopper.
Les arbres en ont décidé autrement, et c’est sur un autre chemin de vie que je me suis engagée. Traversant un printemps une forêt, j’ai aperçu à quelques dizaines de mètres de moi, une clairière faite de main d’hommes. Certes la lumière entrait à flots par cette trouée, mais le terrain avait été défriché, les arbres abattus et déracinés.
Apprendre la vigilance
J’ai compris, en toute évidence, qu’il fallait protéger mon bois sacré intérieur de toute forme de violence extérieure. Inutile de défricher, d’abattre et de déraciner… J’allais sacrer ma vie, non la consacrer !
La solitude est devenue ma clôture, et ma clairière. En véritable veilleuse, elle m’enseigna ce qu’enseigne la vie monastique : la vigilance. J’appris à son école à monter la garde sur les remparts de Jérusalem, en faisant une avec tout ce que je vivais… de la tête aux pieds ! Cette sève qui montait ou descendait le long de mon tronc, comme les anges sur l’échelle de Jacob. Ces feuilles qui, de saison en saison, s’ouvraient à la lumière, ou tombaient, mortes, sur le sol. Ces anneaux de croissance qui, d’année en année, marquaient le chemin parcouru intérieurement.

Passer à la clairvoyance
Un été, guettant la lumière dans la pénom­bre d’une pinède, je découvris, les yeux levés au ciel, la « timidité » des pins. Je savais que les conifères autour de moi s’assemblaient et s’épaulaient en profondeur par leurs racines. J’ignorais qu’ils savaient respecter entre eux la juste et bonne distance, pour que leurs branches ne s’enchevêtrent pas et que leurs aiguilles ne s’emmêlent pas. Je ris en apprenant que les naturalistes appellent « timidité » cette règle de vie communautaire ! Les pins épousaient la timidité, pour ne pas faire obstacle entre eux au passage de la lumière.
Cette « fente de timidité », dite aussi « fente de solidarité », m’a ouvert les yeux. Peu importait en effet la clairière (et l’état de vie, consacrée ou non) : ce qui comptait, c’était le regard clair ! En sacralisant entre eux cette règle de timidité, les pins ouvraient de concert au ciel la fenêtre de l’âme de la forêt. La lumière pouvait ainsi la pénétrer, sans besoin de rien défricher, abattre ni déraciner. Oui, l’essentiel était d’ouvrir ses yeux et d’aiguiser son regard pour faire la lumière sur sa vie, son état de vie, son milieu de vie. L’essentiel était de voir clair, de passer de la vigilance à la clairvoyance.
Et si, en cette fête de la vie consacrée, nous imitions non la multiplication des pains mais la timidité des pins ? Que nous vivions au cœur d’une clairière, dans la pénombre du bois ou en lisière, c’est en ouvrant la fenêtre de notre âme que nous verrons l’œuvre de la lumière en nous et autour de nous. Jésus n’a cessé de nous inviter à cette pureté du regard. L’Évangile de Matthieu (6, 22-23) rapporte : « L’œil est la lampe du corps. Si ton œil est en bon état, tout ton corps sera éclairé ; mais si ton œil est en mauvais état, tout ton corps sera dans les ténèbres. » Alors ouvrons nos timides fenêtres, et gardons le regard clair !

Charlotte Jousseaume est écrivaine. Elle anime des ateliers d’écriture et a publié Le silence est ma joie (Albin Michel), Quatuor mystique (Cerf), Et le miroir brûla (Cerf) et J’ai marché sur l’écume du ciel (Salvator).
Source : La Vie
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