"La preuve que vous n’êtes pas libres, puisqu’il s’agit de libération, ce sont les émotions. Grandes ou petites, intenses ou minimes, fréquentes ou plus rares, éphémères ou durables, ce sont les émotions. Et pourquoi est-ce que vous n’êtes pas libres de vos émotions ? Parce que vous ne les connaissez pas. Libération par la connaissance signifie qu’on est libre de ce qu’on connaît réellement ; et connaître, c’est être – consciemment. Si vous voulez être libres de vos émotions, il faut avoir la connaissance réelle, immédiate, de vos émotions. Et c’est ce qu’il y a de plus rare. Quelqu’un peut avoir passé sa vie dans les désespoirs, les angoisses, les anxiétés, les colères et les jalousies, sans connaissance réelle de ses émotions. Et on peut pratiquer beaucoup d’ascèses yogiques ou méditatives sans avoir la connaissance réelle des émotions, parce que, lorsque les émotions sont là, il n’y a plus de méditation et, quand la méditation est là, il n’y a pas d’émotion. (...)
Comment pouvez-vous être vraiment libre de ces émotions en les connaissant ? Comment pouvez-vous les connaître ? En étant, sans dualité, ému. Là je soulève une grosse question. Pratiquement, depuis votre enfance, on vous a empêchés d’être émus. On vous a reproché vos émotions. L’expression de vos émotions gênait les uns et les autres, les mettait mal à l’aise. On vous a fait honte de pleurer. On vous a répété : « Allons souris, ne sois pas triste, si
tu voyais quelle tête tu as quand tu es triste ! Si tu veux être aimable et charmant, sois souriant ! Quelqu’un de triste ennuie tout le monde. » Ce qui fait que, tout en étant toujours emporté à longueur d’année par les émotions, on ne les vit plus jamais pleinement, totalement, consciemment – « sans un second », c’est-à-dire sans créer autre chose que l’émotion :je ne devrais pas être ému, je ne suis pas content d’être ému ; que c’est pénible d’être malheureux ; j’en ai assez d’être toujours triste, j’en ai assez de souffrir. Je suis en train de me ridiculiser, etc.
Je suis bien d’accord que les conditions de l’existence ne permettent pas d’exprimer les émotions n’importe où, n’importe quand, à tort et à travers. Autant que possible, vous cherchez à éviter de montrer votre désespoir à vos propres enfants ou d’avoir des colères trop violentes dans l’entreprise où vous travaillez car elles finiraient par vous faire du tort. Mais vous arrivez à cette impasse, de fuir perpétuellement les émotions qui continueront à s’accrocher à vous d’autant plus que vous les fuirez.
Il faut que vous voyiez en face cette vérité : je ne peux être libre des émotions que si j’en ai la connaissance véritable ; et connaître, c’est être. Je ne peux avoir la connaissance de la tristesse que si je suis pleinement, parfaitement triste. Et, plus difficile : je ne peux avoir la connaissance de la colère que si je suis pleinement, parfaitement en colère. Comment allez-vous être pleinement et parfaitement en colère sans exprimer celle-ci – par conséquent sans risquer de frapper, de blesser et vous retrouver devant un tribunal où vous aura traîné votre victime ?
Quelle que soit la difficulté de connaître les émotions, de connaître la colère en étant en colère, de connaître l’angoisse en étant angoissé, vous devez vous rendre compte qu’il n’y a pas d’autre issue. Alors... est-ce vraiment sans issue ? Tout dépend de votre certitude à cet égard et de votre attitude intérieure. Et vous pouvez sentir la valeur de ces trois termes, que j’ai bien souvent utilisés : expression, répression et contrôle. L’expression, le mot le dit bien, c’est ex – au dehors – pression : pousser au-dehors ce qui nous opprime ou nous oppresse. Réprimer, c’est l’enfouir à l’intérieur.
Est-ce qu’il n’y a pas d’autres possibilités que l’expression ? Dans certains contextes, dans certaines conditions, il faut exprimer et une ascèse complète comprend toujours, parmi ses différentes parties, une possibilité de connaître les émotions en les laissant s’exprimer. Mais ce n’est pas la seule possibilité d’être ému, donc de connaître réellement l’émotion. Ce qui doit être éliminé, c’est le mensonge de la répression, la tentative de suppression car c’est une tentative vaine. Toute émotion – un bonheur momentané ou une souffrance – est toujours une forme prise par l’énergie fondamentale en vous, comme une grande vague qui se lève avant de retomber. Si vous pouvez être ému, tout en contrôlant, c’est-à-dire en ne manifestant pas ou peu – mais sans refuser – vous pourrez être consciemment ému et avoir une connaissance de l’émotion. Simplement, vous ne l’exprimerez pas au-dehors. La tragédie de l’émotion, c’est le refus ; c’est le denial – la négation ; c’est la tentative de répression. Et cette tentative est à peu près permanente ; c’est pour cela qu’il y a si peu de progrès sur le chemin. Les émotions pénibles ou douloureuses sont fondamentalement refusées ; par conséquent, vous n’êtes plus unifié dans l’émotion. Une dualité se crée ; je ne devrais pas être ému. L’émotion est elle-même le fruit d’un premier refus : ce fait ne devrait pas être ce qu’il est. Et l’émotion
pénible est à son tour refusée, plus ou moins explicitement, plus ou moins consciemment ; tout votre être souffre de souffrir et crée un second conflit entre l’émotion et vous.
Dans le conflit, il n’y a aucune connaissance possible de l’émotion. (...) Si vous pouvez, quand vous êtes ému, être vraiment ému – c’est-à-dire accepter complètement la réalité de l’émotion, sans créer un second (je ne devrais pas être ému) –, vous pouvez être ému sans dualité et, dans la plupart des cas, vous pouvez en même temps contrôler. Seulement, aujourd’hui, vous confondez encore le contrôle et la répression. Ce que vous appelez contrôler, c’est réprimer. Vous réussissez à ne pas vous mettre en colère ou à sourire malgré vos malheurs, sur la base irrémédiablement mensongère d’une dualité : je ne devrais pas être ému ; je suis triste, mais je ne suis pas d’accord pour être triste. (...)
Il n’y a pas que l’expression pleine et entière des émotions qui permet de s’en libérer (...) Si vous le voulez vraiment, vous pourrez être ému tout en contrôlant. Cela n’a rien à voir avec la répression. Je suis triste – un, sans un second ; je suis triste et il n’y a rien à rajouter à cette tristesse. Ici, maintenant, je suis triste. De cette façon seulement, vous pouvez avoir une connaissance réelle des émotions ; et seule cette connaissance conduit à la liberté. Vous n’avez pas la preuve que c’est vrai parce que vous ne l’avez pas tenté. Jusqu’à aujourd’hui, vous avez vécu vos émotions sans en avoir la connaissance réelle puisque vous ne les avez pas vécues unifié et conscient, et que vous êtes entouré de gens qui les ont toujours vécues divisés, souffrant de souffrir et rajoutant dualité sur dualité. Je souffre, je souffre de souffrir, je souffre de souffrir de souffrir, je souffre de souffrir de souffrir de souffrir de souffrir... L’émotion n’est faite que de refus. Ou, au contraire, dans les émotions dites heureuses, je suis heureux ; je suis heureux d’être heureux, je suis heureux d’être heureux d’être heureux – vous en rajoutez également. Donc, réentendez cette phrase : « libération par la connaissance ». Et entendez-la dans son sens concret, réel : c’est la connaissance qui nous libère. Nous ne sommes pas libres et nous ne serons jamais libres de ce que nous ne connaissons pas."
Arnaud Desjardins, extraits de "Au Delà du Moi", pp. 86-90
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