jeudi 28 mai 2026

Abandon

 

un tout jeune homme
blanc
voûté
propret
couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
gobelet de carton souillé au bout de sa main tendue
fils
petit frère
que fais-tu là
avec ton sweat tes lunettes
tes cheveux courts d’étudiant sage
où sont les tiens
que t’a-t-on fait
qu’as-tu connu
pour passer ainsi les jours de ta jeunesse
voûté
couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
quelle main ne t’a-t-on pas tendue
pour que tu tendes ainsi la tienne
de quel sanctuaire t’a-t-on chassé
de quelle patrie t’a-t-on banni
quel droit t’a-t-on dénié
de quel dû t’a-t-on spolié
quel regard a-t-on porté
et quel regard n’a t on pas porté
sur ta frêle personne
de quelles images t’a-t-on nourri
quelles chansons t’a-t-on chanté
quels mots t’a-t-on dit
quels mots ne t’a-t-on pas dit
toi
croisé ici
depuis des mois
que ne puis je
te bercer
te redresser
te recueillir
que ne puis je
t’emmener marcher
port droit
tête relevée
tout ce que je puis
laisser tomber deux ou trois pièces
dans ton gobelet de carton souillé
t’adresser un « bonne soirée »
en retour de ce merci rabougri
que tu me jettes
assorti d’un regard défait
seras tu le fils prodigue
au bout du couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
y aura-t-il une demeure
ou l’on tuera le veau gras
toutes tes fautes effacées
ou erreras-tu
en ce couloir
voûté
pour l’éternité
que nous dis-tu
de nos manquements
de nos insensibilités
que fais-tu là
qu’avons nous fait
pourquoi t’avons nous abandonné

Gilles Farcet

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