Je me souviens d’une expérience lors de l’une de mes premières retraites, pendant un za-zen, assise en silence dans l’absolue immobilité.
25 à 30 minutes d’assise, c’est long, très long …
tellement long qu’en moi tout refuse et se contracte.
Physiquement, je suis un bloc de granit, dur, tendu et
douloureux.
Émotionnellement, j’oscille entre ennui et colère.
Mentalement, c’est la cacophonie des pensées négatives : « A quoi ca sert … Ce n’est pas possible de se faire aussi mal … Ce n’est pas pour moi, je n’arrive vraiment à rien…»
Et puis, une sensation fugace, diffuse : « tiens, je
respire !»
Un étonnement : « tiens, j’arrive encore à respirer
dans ce marasme !»
Les sensations du souffle se frayant un passage,
s’écoulant au cœur de cette dureté, sont comme une caresse intérieure : « je
respire, c’est doux, c’est bon!»
Et, tout d’un coup, l’expérience du contact avec cette
action que je ne fais pas et qui se fait, inspir/expir, prend la première
place.
Des larmes coulent, je suis touché par la douceur, le
rythme naturel, la force de ce que l’on appelle le souffle … Tout se détend, se
fluidifie.
Le centre de l’assise n’est plus d’essayer de faire
quelque chose, de chercher à être « plus ceci, ou moins cela ». Etant assis, je
sens de plus en plus cette action infaisable, imposée par la vie : ça respire
!
« L’exercice, nous dit Dürckheim, ne nous fait pas devenir meilleurs, mais
nous remet en contact avec une partie de nous même non affectée par les aléas
de l’existence ».
C’est exactement ce que je suis en train de vivre !
La situation extérieure n’a pas changée mais mon
attention s’est déplacée.
D’une assise habitée par la pensée au sujet de « faire
un bon za-zen », avec tout ce que cela suppose de constructions physiques et
mentales – désirs, refus, buts à atteindre et idéaux – je me retrouve au
contact du tout simple : assis, animé et porté par le souffle, pleinement
vivant. Les «aléas» de l’assise qui envahissaient jusqu’alors tout l’espace de
ma pratique se sont évanouis en un
instant.
Pour un moment au moins, je peux sentir, goûter ce que
veut dire accueillir.
« Faites face à
ce à quoi vous faites face », « embrassez le réel », « accueillez ce qui est
par la sensation », instructions maintes fois entendues et, plus tôt ou
plus tard … une posture faite de luttes et d’attentes bascule en un geste vaste
et sensible d’abandon à ce qui apparait et disparait, se transforme, instant
après instant.
Za-zen !
Je ne m’oppose plus mentalement à ce qu’il m’est donné
de vivre à l’instant.
Je ne construis pas d’autres propositions, pas d’autre
scénario.
Ce que Moi j’attends, je veux, j’idéalise – si
possible une méditation à ma façon, forcément lumineuse – devient fade, sans
intérêt : rien que des pensées irréelles transpercées par le geste bien réel
d’être assis, vivant, porté par le souffle.
Pour un moment, je vis au contact de « l’être
essentiellement là », toucher de l’être que K.G.Durckheim décrit ainsi : « Satori ? C’est l’échafaudage du moi qui tombe en ruine et la vitalité
transformatrice de la vie qui nous saisit ».
Za-zen !
« S’asseoir dans la tenue juste, la forme juste, le rythme juste.»
S’asseoir sur un coussin, une chaise, le dos droit,
parfaitement immobile.
Vraiment assis, posé en son centre vital,
bassin/bas-ventre, et en même temps offert à la verticalité naturelle. En ce
subtil équilibre terre/ciel se libère ce que l’on appelle la tenue : un geste
naturel qui ne se construit pas, infaisable, libre de l’effort de se tenir
droit.
Vraiment assis, se détendre dans les épaules, le dos …
se détendre dans les mâchoires, la nuque ou le regard, les yeux ouverts … se
lâcher dans le bas ventre, le bassin, les cuisses … mains en coupe sous le
nombril.
Ainsi, s’épanouit un geste de tout soi-même, souple et
respirant, libéré des contractions d’une attitude trop volontariste.
Ce que l’on appelle une forme plus juste est une
assise non figée, en évolution constante, soumise aux rythmes du corps vivant
inspir/expir, tension/détente.
Vraiment assis, immobile, afin de ne pas intervenir
sur « la vitalité transformatrice de la
Vie », notre profondeur infaisable.
Une absolue immobilité afin « de ne plus empêcher que ce qui doit arriver arrive » et, naturellement, nous transforme.
Cette part de nous-mêmes « non affectée par les aléas de l’existence », exercée, expérimentée
et renouvelée par la pratique régulière de za-zen, ne nous quitte en fait jamais : c’est le cœur
de notre Être.
Mystère de nos souffrances et de notre être essentiel
intimement entrelacés, cette profondeur se trouve au centre même de nos
existences, dans le monde tel qu’il est.
Encore faut-il apprendre à écouter cet appel
intérieur, s’y exercer.
C’est le sens du chemin d’expérience et d’exercices
que propose le Zen.
Joël PAUL
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