samedi 28 janvier 2012

Le cadeau de la rivière avec Joshin Luce Bachoux

On entend la rivière bien avant de la voir. Si on prête l’oreille, on l’entend dès le haut du chemin, et, après les deux grandes courbes qui forment la descente assez raide, le bruit se fait grondement, comme une voix sauvage qui couvre tous les autres bruits de la forêt. Portant mes deux seaux vides, je marche à petits pas sur le chemin tout verglacé, essayant de garder l’équilibre, sachant que ce sera encore plus difficile au retour, quand le poids me déséquilibrera, et que cette eau si lourde, si précieuse sera presque à moitié renversée quand j’arriverai en haut.


La pompe est en panne : j’ai barboté plusieurs heures hier dans la rivière glaciale pour tenter de la faire démarrer ; j’ai vérifié le carburant, tiré sur le démarreur, tapoté, puis franchement tapé, les mains rouges et gelées, frissonnant sous les éclaboussures, avant d’abandonner et de préparer les seaux. Pourtant, juste avant le départ du supérieur et du reste de la communauté, le moine qui s’occupe habituellement de la cuisine m’a regardé avec un grand sourire: "Pas de problème ! Si l’eau s’arrête, tu vas faire démarrer la pompe!" Puis, pour être sûr d’être compris, personne n’a trop confiance dans mon japonais, il a ajouté: "OK, OK ", tout en faisant le V de la victoire avec ses doigts. Et tout le monde est parti, qui dans un temple, qui dans un autre, pour cette semaine marquant la fin de la retraite d’hiver. J’ai été nommée gardienne des lieux, de ce monastère bouddhique niché tout au fond de la montagne japonaise, grande construction en bois à deux étages entourée de tous côtés des hauts fûts de mélèzes et de cèdres.
Il y fait sombre en ce moment, dès 3 heures de l’après-midi. Il y fait froid, les deux poêles à bois ayant du mal à lutter contre le gel et l’humidité pénétrante. Il n’y a pas d’électricité et plus d’eau, et je suis ravie ! Ravie d’abord parce que je suis heureuse d’avoir pu revenir, pour quelques mois, dans ce lieu où j’ai été ordonnée nonne et où j’ai passé les premières années de ma vie religieuse. Retrouvailles, nouvelles connaissances, l’odeur des pins et de l’encens, du bois de cyprès dont est construite la salle de méditation, du sésame grillé... Rigueur de l’horaire et du froid, chaleur des sourires, goût unique de la soupe de riz qui réchauffe les corps et détend les visages... Tout cela fait que je suis ravie du matin au soir de me retrouver ici.



Et je dois reconnaître qu’il y a une autre raison ; une semaine de solitude à mieux entendre le chuchotement des branches, le choc sourd des paquets de neige qui basculent du toit, une semaine avec un peu de temps libre dans l’après-midi pour lire, écrire ou vagabonder, voilà aussi ce qui me donne le sourire tout au long de la journée.

Je négocie la dernière partie du chemin, la plus raide, et voici la rivière : enserrée dans une gorge creusée au fil des millénaires, déboulant avec toute l’énergie du printemps et des glaciers, contournant les rochers dans un éclat de rire, elle brille de mille perles de glace qui renvoient l’éclat rose du soleil levant. Quelle joie ! Penser que si la pompe avait démarré, jamais je n’aurais fait l’effort de venir jusqu’ici et j’aurais manqué cela. On oublie peut-être trop souvent qu’il faut en nous un manque pour pouvoir recevoir. Que donner à celui qui a tout? De même que le feu nous apprend le prix de la chaleur, la rivière aujourd’hui me fait cadeau de sa beauté, de sa force. Et j’ai envie de dire, avec le vieil ermite chinois Li Po:
"Nous nous asseyons ensemble, la rivière et moi
Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la rivière..."


Joshin Luce Bachoux, nonne bouddhiste, a été ordonnée au Zuigakuin, un monastère de la montagne japonaise.
Elle a ouvert, en 1991, la Demeure sans limites, à la fois temple zen et lieu de retraite, à Saint-Agrève, en Ardèche.
Source : La Vie