mercredi 27 mai 2026

Réalité sans jugement

 

« Tout est juste beau et terrifiant sur cette terre – et la naissance et la mort – le velouté et le râpeux – le miel et le fiel – la foi et la détresse. J'ai porté la couronne de l'amour et j'ai mordu la poussière. Il ne m'a pas été permis de faire un choix. J'ai dû tout prendre. Et tout était bien ici. Comment la clarté des étoiles nous serait-elle visible, si la nuit ne leur prêtait pas pour s'en détacher, son fond de ténèbres ?

Entre la réalité et nous, Dieu a dressé des murs. ( J'en soupçonne pourquoi : nous faisons si peu cas de ce qui s'offre à nous, seuls l'obstacle et la quête ardue nous éveillent.)

Un cataclysme - l'amour, la mort, le désespoir - y ouvre soudain une fissure et voilà que se révèle à nous le paysage du dehors, l'univers qui nous entourait à notre insu. Ce que nous prenions jusqu'alors pour la réalité s'avère n'avoir été qu'une de ces cages de bois où les paysans ici prennent les loirs. Et les jugements que nous portions basculent dans l'ordre du dérisoire.

Le premier effet de la Révélation - l’œil collé à la fissure est l'abdication de tout jugement.

TOUT DÉPASSE NOTRE RAISON. TOUT. »

Christiane Singer 1943-2007 - Une passion entre ciel et terre

peinture: Véronique Paquereau

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mardi 26 mai 2026

C'est pour rien


C'est pour rien peut-être
qu'on entre dans le vert des rencontres,
les forêts de fougères et de vent,
qu'on se perd dans leur étreinte,
qu'une ombre court encore
dans la mémoire insatiable et trompeuse,
pour rien qu'on tente de peser
en nous l'illisible,
qu'on essaie de ne pas succomber
aux chemins qu'on n'a pas voulu prendre
et aux êtres dont le souvenir
fait mal malgré tout le soleil à naître,
pour rien peut-être qu'on cherche encore
l'épaule d'une fleur où reposer,
l'épaule toujours plus nue des beautés qui expirent.
Jean-Christophe Ribeyre
Photo : Marie Alloy
Arrêt sur image n°3, Été 2026.


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lundi 25 mai 2026

Mendiants d’éternité

 Le monde actuel rêve d’une ablation définitive de l’âme humaine. L’âme ! Vieux mot mal aimé par cette époque gorgée de simplismes. L’âme ? Ce désir obscur que certains êtres ont d’aller se jeter dans la lumière pour y prendre feu. Cette gratitude indéracinable qui nous reste même quand le désastre a fait son lugubre office. Ce lieu en nous mal localisé où passe la ligne de l’espérance. Ce grand silence habité où vont se fixer les moments d’éternité que nous vivons.

Si le démon existe, c’est la voix de vinaigre qui vient nous dire que ce mot d’âme est sans preuve, qui vient insinuer que nous avons laissé passer les instants comme un sable. Mais les instants, chère insensée, nous les avons vécus comme nous devions les vivre : en les regardant s’envoler comme des oiseaux de bon augure. Et ce que tu appelles un sable en te lamentant que tout passe, tu ne vois pas que c’est le souffle qui nous emmène là où nous devons aller.

Ne le sens-tu pas, que nous sommes faits pour l’éternité ? Que c’est justement pour cela que nous n’aimons pas les instants qui passent comme des voleurs : nous n’aimons pas la mort dont ils marquent l’heure, nous ne sommes pas faits pour elle. Nous ne l’aimons pas parce qu’elle nous ment sur qui nous sommes, elle nous fait oublier de quel amour immense nous portons le signe. De nous, la mort ne dit que la moitié de ce que nous sommes, la part soluble dans le vent. Elle nous tend un miroir déformé : elle tient le registre du délabrement en cours.

Conviés à un rendez-vous d’amour

Les moments d’éternité, on pourrait tout aussi bien les nommer des moments de révélation. L’instant a joué son rôle en forme de pointe de diamant, il s’est effacé, comme un serviteur loyal, devant plus grand que lui : il a indiqué que le Maître invisible était là, tout près, à portée de main. Le cœur déjà bat plus vite, il n’y a pas à douter, c’est à un rendez-vous d’amour que nous sommes conviés.

Ce n’est pas la mort qui se fait connaître ainsi : elle n’aime pas, ne s’émerveille pas, ne s’étonne plus de rien depuis bien longtemps – elle sait. L’amour, lui, se reconnaît toujours à son impréparation, à son émerveillement inusable. C’est pour cela que les plus belles liturgies sont imprévisibles, que les prières les plus propres à renverser le trône des orgueilleux sont celles que bricole, dans un coin de rue, le passant qui se redécouvre mendiant d’éternité.

Tout ce que nous croyons posséder nous retarde, et souvent, c’est nous-même. Cette obsession d’avoir une identité, des lettres de recommandation, si seulement nous pouvions lui substituer un désir d’être ! Ce que nous appelons moi, ce devrait être ce mouvement, infini, vers l’éternité en soi. Notre vie, qu’est-elle d’autre qu’une longue naissance dont la mort n’est pas le terme ?

Le geste d’écrire est un reflet saisissant de cette spiritualisation à laquelle nous sommes voués : c’est faire passer la chair de la vie dans l’ordre des mots. C’est en vivre déjà la destination mystérieuse. Nous ne sommes que partiellement faits pour le monde. La vision grotesque des mondains, des êtres rivés à leur image dans le faux jour du spectacle en est comme la preuve a contrario : incapables de consentir à la décence de l’invisibilité.

Les grands poèmes, eux, sont comme des secrets qui nous sont confiés pour que nous y réchauffions nos vies menacées de découragement et de froid. Le poète Roberto Mussapi écrit dans la Plume du Simorgh : « La lumière ne baisse jamais, elle s’éteint. / Comme l’oiseau que nous connaissons, pour renaître. / C’est une illusion de croire qu’une chose passe du moment / où elle était dans sa plénitude à la sénescence. / Il n’y a pas d’intermittence dans le feu, il y a extinction / pour que les braises se rallument, tu te rallumes » (traduction de Jean-Yves Masson, La Coopérative, 2026).

Emmanuel Godo

Poète, il a publié récemment Avec les grands livres. Actualité des classiques (Éditions de l’Observatoire, 2025). Dernière parution : Une si fragile présence (Albin Michel, 2026).

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dimanche 24 mai 2026

La vraie puissance

 

La brutalité du monde est sa face sombre. Elle attire beaucoup mais si nous redressons la tête, nous pourrons voir la lumière d’une seule bougie, pourtant au loin. Mais ce discours est difficile à tenir parce qu’il se heurte à la pseudo objectivité qui ne regarde que ce qui va mal ou fait mal.
Il faut alors changer de voie et pour cela, les contes sont merveilleux puisqu’ils nous proposent de concevoir ce merveilleux, sans chatouiller nos égos. Aussi, j’ai envie de partager avec vous un conte japonais, édifiant et qui peut se passer de commentaires. Je vous le confie ci-après.
« Dans la région de Kobe, un grand maître d’Arts Martiaux avait acquis une réputation qui s’étendait dans tout le pays. Sa force, sa puissance et son invincible sagesse, avaient fait de lui un modèle pour certains et un homme à vaincre pour d’autres. Alors qu’il était un jour en méditation dans son Dojo, un visiteur fut introduit qui demandait à le rencontrer. Devinant la véritable recherche de ce visiteur, le maître le fit attendre une grande partie de l’après-midi, puis le fit le rejoindre enfin, non pas dans le Dojo mais dans le jardin.
Exaspéré par l'attente et par l'affront de ne pas avoir été reconnu comme un visiteur important, le visiteur, un maître de sabre, apostropha le vieux maître et lui dit: "ta renommée est certes grande mais je vais te faire une démonstration de ce que c'est que la vraie puissance!"
Il montra alors du doigt un couple d'oiseaux posé là sur la branche d'un sapin vénérable et poussa brutalement un cri d'une puissance inouïe. Les deux oiseaux tombèrent alors raides morts sur le sol. Satisfait, le maître de sabre se retourna sur le vieux maître et lui dit: "alors qu'avez vous à dire à cela? N'est-ce-pas là la démonstration de la plus grande puissance qui soit?".
Sans un mot, un indéfinissable sourire aux lèvres, le vieux maître avança jusqu'aux oiseaux. Il se pencha sur eux, les toucha du doigt en soufflant légèrement dans leur direction et ceux-ci s'envolèrent comme par miracle. "C'est cela la puissance véritable" dit-il simplement en souriant au maître de sabre… »

Michel Odoul

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samedi 23 mai 2026

On ne reçoit pas la sagesse


« Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit …qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir ne lui soit désagréable et qu’il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure ou cela est possible, que s’il a passé par toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation là… On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez nobles n’ont pas été disposées par le père de famille ou par le précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant été influencées par ce qui régnait autour d’elles de mal ou de banalité.  Elles représentent un combat et une victoire. »

Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II  (texte proposé par Gilles Farcet)

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vendredi 22 mai 2026

Plénitude du manque


Vous attendez que l'amour vous comble. Mais l'amour ne comble rien, ni le trou que vous avez dans la tête, ni cet abîme que vous avez au cœur. L'amour est manque bien plus que plénitude. L'amour est plénitude du manque. C'est, je vous l'accorde, une chose incompréhensible. Mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre.

~ Christian Bobin - Le Très-Bas


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jeudi 21 mai 2026

Réactions ou actions ?


Ne pas avoir d’émotions, c’est ne pas réagir. Car la réaction n a rien a voir avec l’action. La réaction est l’expression du jeu des forces mécaniques. Le mouvement de la vie ou la manifestation est simplement une rupture d’équilibre et une tentative de retour à l’équilibre. Une force agit. Elle rencontre une autre force qui réagit, cette réaction rencontre une autre force encore qui réagit à la réaction. La libération du sage est une libération du jeu de la réaction. La cause essentielle de notre aveuglement est que nous prenons toujours nos réactions pour des actions. Pour être libéré de l’enchaînement des réactions, il faut reconnaître chaque réaction comme une réaction, et être un avec cette réaction comme le sportif l’est avec le torrent. Alors la réaction suivante ne se produit pas, la non réaction ou neutralité s’établit peu à peu et l’action devient possible. Un exemple concret sera plus clair. Je lève le bras à l’horizontale. Il y a rupture de la position de repos ou d’équilibre (le relâchement total). La réaction est la retombée du bras. Si cette retombée se fait mécaniquement, le bras vient frapper la cuisse et ce choc détermine une nouvelle réaction. La jambe bouge, la main est de nouveau déplacée, etc. Au contraire si le retour du bras à la normale a été un geste conscient, accompagné par la conscience, la main prend sa place doucement contre le corps et aucune autre réaction ne se produit. Le retour à l’équilibre est effectué. Il en est de même dans toutes les circonstances de l’existence.

Ces termes de neutralité, absence de réaction, acceptation risquent d’ailleurs d’être fort mal compris et ils nécessitent des précisions importantes. Le sage n’a plus d’émotions, il ne juge pas, il ne condamne pas, il ne refuse pas, il accepte tout, il est un avec tout. Le disciple accepte tout ce qui est en lui pour pouvoir accepter un jour tout ce qui est hors de lui. Mais « j’accepte » ne veut pas dire: « J’accepte que ce qui est à l’instant même sera encore demain, sera encore dans une minute. » Non. Simplement : « J’accepte que ce qui est à l’instant même, soit. » Dans une seconde ce sera toujours ou ce ne sera plus. En vérité, dans une seconde ce ne sera plus, car tout est toujours, fût ce imperceptiblement, en mouvement, en changement. Et cette acceptation n’empêche pas d’agir. La réconciliation avec les faits n’est pas la résignation passive. Au contraire. Vous pouvez, si vous préférez, remplacer le mot acceptation par le terme vision scientifique.

Voir ce qui est sans émotion, cela signifie : sans se couper de ce qui est en pensant que cela devrait être autrement, donc sans comparaison ou référence à un autre possible. Aucun voile mental ne s’interpose entre moi et le reste de la manifestation. Mais il faut justement que cette acceptation soit totale, c’est-à-dire embrasse tous les éléments d’une situation donnée. Et c’est une des grandes impossibilités de l’ego qui ne voit jamais que certains facteurs d’une situation et ne voit absolument pas les autres ou, même s’il les voit, les refuse. Si tous les éléments d’une situation donnée sont vus, sans émotion, sans jugement, sans se demander si c’est bien ou si c’est mal, mais si c’est ou si ça n’est pas, le fruit de cette vision totale est une action qui apparaît alors comme une réponse rigoureuse à la situation donnée, comme la seule réponse possible, celle qu’exige la justice de cette situation particulière.

Arnaud Desjardins - Les chemins de la sagesse

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mercredi 20 mai 2026

Interdépendance

[...] si l'on voulait résumer l'enseignement du Bouddha en un seul mot, on dirait que c'est l'interdépendance universelle, dont la non-violence n'est qu'une conséquence naturelle : puisque nous sommes tous dépendants les uns des autres et que tous les êtres désirent comme nous-même être heureux et ne pas souffrir, mes bonheurs et mes malheurs personnels sont indissociablement liés à ceux des autres. Cette non-violence n'est pas assimilable à une faiblesse ou une passivité. C'est le choix délibéré de l'altruisme dans toutes nos pensées et tous nos actes, de sorte qu'il devient inconcevable de nuire sciemment à autrui.

XIVe Dalaï-lama, enseignements donnés à Amaravati, Inde, 2005.

📸 : Elèves de l’école de Shèchèn au Tibet oriental. 2014

Partagé par Matthieu Ricard

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mardi 19 mai 2026

Perception de ce qui est

 

Vous ne pouvez pas observer "ce qui est" si vous le critiquez sans cesse, si vous l'aimez ou le détestez.

Le conflit est le déni de "ce qui est", ou la fuite de "ce qui est". Il n'y a pas d'autres conflits à part celui-là. 

Notre conflit devient de plus en plus complexe et insoluble parce que nous ne faisons pas face à "ce qui est". 

Il n'y a aucune complexité dans "ce qui est", mais uniquement dans les nombreuses évasions que nous recherchons.

☯️

La vérité est la perception de "ce qui est" sans l'interprétation ni l'interférence de la pensée.

(Brockwood Park, 6 June 1975, Scientists Seminar)

~ Jiddu Krishnamurti

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lundi 18 mai 2026

Voir autrement

 


" Nous voyons ce qu'on nous dit de voir, ce qu'il est permis de voir, ce que le langage et la société nous conditionnent à voir."

Douglas Harding

♥️🫵🏻♥️✨
Dessin : Topor. Éducation culturelle. 1981.


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"Tout cela signifie qu'il n'y a pas de précondition à cette vision intérieure essentielle. 

Notre véritable nature nous est toujours accessible.


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dimanche 17 mai 2026

Silence


rien ne vient
qui ne soit déjà là.
à l'approche du silence
tout nous parle de lui.
son chant concède avoir été
et n'être pas encore.
serait-ce possible d'en vivre ?
de ne rien rompre de sa présence ?
on ne peut pas savoir.
on vibre.
on s'abandonne.
on se déchire
jusqu'à le reconnaître.

Pierre Warrant - Calligraphie du silence (Ed. Abrapalabra)

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samedi 16 mai 2026

La pollution des opinions

(Texte extrait de Le Jardin du dedans)

L’écologie intérieure doit elle aussi se préoccuper des facteurs de pollution, les identifier et tenter d’en réduire les émissions.
Parmi les polluants divers qui agissent sur notre climat interne, il y a... nos opinions, ou plutôt la relation passionnelle que nous entretenons la plupart du temps avec elles.
Un adage zen dit « La voie consiste en ceci : cessez de chérir des opinions. » notons bien que le proverbe ne nous invite pas à ne plus avoir d’opinions mais à ne plus les chérir.
Ce que l’on « chérit », c’est ce à quoi on est attaché, identifié, tel Harpagon à sa « chère cassette ». attaché au point de faire passer l’objet de notre attachement avant la relation à l’autre. L’autre, l’avare s’en fiche. Ce qui prime, c’est sa cassette... avoir des opinions est normal et sans doute nécessaire. Si j’ai des opinions, il est naturel que, quand l’occasion m’en est donnée, je sois prêt à les exposer, voire à les défendre et pourquoi pas, à m’engager pour elles. Mais dans quelle mesure suis-je si identifié et attaché à mes opinions que cet attachement et cette identification m’interdisent non seulement la compassion mais même la compréhension ou ne serait-ce que l’écoute vis-à-vis de celui qui en affirme d’autres ?

Dans quelle mesure mon attachement et mon identification à mes opinions constituent-ils un rempart face à la différence, comme un rideau de fer gardé nuit et jour par des soldats prêts à tirer ? En ces temps (mais n’en fut-il pas toujours ainsi ?) où la politique enflamme les passions, il n’est pas rare de voir des amis, des membres d’une famille ou des collègues franchir la ligne qui sépare la discussion ouverte de l’affrontement stérile et destructeur.
Outre le fait que la plupart des discussions politiques sont en vérité l’expression en surface d’émotions infantiles refoulées, d’où l’intransigeance que nous y mettons, la question fondamentale n’est pas : « es-tu ou non d’accord avec moi ? » (Mes opinions sont à mes yeux nécessairement « les bonnes », l’une des devises de l’ego étant « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».)
Non, la question essentielle est celle-ci :
dans quelle mesure la défense de mes opinions prévaut-elle sur mon humanité, ma capacité d’accueil ? si nous avons une sensibilité écologique, quoi que cela veuille dire, nous professons des opinions « généreuses », des valeurs de tolérance et de respect des différences. Or, prenons un exemple quelque peu extrême : dans quelle mesure puis-je rester intérieurement ouvert face un individu professant des opinions climato-sceptiques, ou une intolérance vis-à-vis de minorités ?

Rester intérieurement ouvert ne signifie pas tolérer ; cela n’interdit pas de prendre position – si possible en actes. Mais il m’arrive souvent de frémir en sentant la haine que vouent certains chantres de la « tolérance » à ceux qui, à leurs yeux, font preuve d’intolérance... Rester ouvert signifie ne pas réduire l’autre, cette personne humaine, à ses seules opinions, lesquelles ne sont souvent qu’une façade, une stratégie de défense parmi d’autres.

Ne pas juger, c’est comprendre, entendre. Or, ce qu’il y a à entendre derrière des opinions brandies en étendard, c’est presque toujours une peur, une souffrance.
C’est toujours au nom de « principes » considérés comme non négociables que l’on en vient à nier les personnes individuelles et leurs souffrances. Les passions sont toujours promptes à se déchaîner. il est donc toujours d’actualité de voir et d’écouter plus profond que nos chères opinions... sans pour autant y renoncer !

Gilles Farcet

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