samedi 3 octobre 2026

Soleil des morts

 


« Quand quelqu'un meurt, il ne disparaît pas. C'est l'inverse.

C'est à ce moment-là que la personne apparaît, parce qu'elle est délivrée d'elle-même, de ses ombres, de sa volonté, de son ambition, de tout projet, de toute connaissance que l'on croyait avoir d'elle. Et il y a un surgissement de quelque chose qui, bizarrement, à l'instant où tout s'efface, est ineffaçable. (...)

Les disparus ne sont donc pas des disparus, ils sont une armée douce, fidèle, qui nous assure de recevoir un rayon de soleil.»

Christian Bobin 


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vendredi 2 octobre 2026

La Voix

 La voix

Qui chante là quand toute voix se tait ? Qui chante
avec cette voix sourde et pure un si beau chant ?
Serait-ce hors de la ville, à Robinson, dans un
jardin couvert de neige ? Ou est-ce là tout près,
quelqu'un qui ne se doutait pas qu'on l'écoutât ?
Ne soyons pas impatients de le savoir
puisque le jour n'est pas autrement précédé
par l'invisible oiseau. Mais faisons seulement
silence. Une voix monte, et comme un vent de mars
aux bois vieillis porte leur force, elle nous vient
sans larmes, souriant plutôt devant la mort.
Qui chantait là quand notre lampe s'est éteinte ?
Nul ne le sait. Mais seul peut entendre le cœur
qui ne cherche la possession ni la victoire.
Philippe Jaccottet
Poésie
1946-1967

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jeudi 1 octobre 2026

Shoshin

 Le shoshin (初心) est un concept du bouddhisme zen qui signifie « l'esprit du débutant ».

• Origine : Composé de sho (commencement) et shin (cœur ou esprit), il désigne l'attitude d'aborder chaque situation avec ouverture, curiosité et humilité, sans idées préconçues.

• Lâcher-prise de l'ego : Il s'agit de se libérer des certitudes acquises et du piège de l'expertise (« savoir déjà ») pour rester réceptif à l'apprentissage.

• Transmission : Popularisé en Occident par le maître zen Shunryu Suzuki, il est fondamental dans les arts martiaux (budo) et l'artisanat japonais.


Applications au quotidien :

• Dans le travail : Sortir du pilotage automatique et questionner ses méthodes pour favoriser l'innovation.

• Dans l'écoute : Suspendre ses jugements et écouter autrui sans chercher à deviner sa réponse à l'avance.

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Image : le concept de shoshin est traditionnellement représenté par la calligraphie japonaise (shodō) des deux kanjis qui composent le mot. L'Enso qui est associé (le cercle zen tracé d'un seul geste de pinceau) représente la vacuité, l'infini et l'ouverture totale à l'instant présent, ce qui fait directement écho à l'esprit du débutant.

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mercredi 30 septembre 2026

Vérité incarnée

 


Vous êtes l'incarnation de la vérité, alors quand vous dites un mensonge ou que vous entendez un mensonge prononcé par d'autres, vous ressentez un malaise. 

Vous êtes l'essence de la paix, c'est pourquoi vous n'aimez pas l'agitation. 

Vous êtes éternel, pur, illuminé, libre, ainsi vous voulez connaître votre véritable Soi et finalement vous le réalisez.

~ Anandamayi Ma


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mardi 29 septembre 2026

Travail de dépouillement

Je ne peux pas écrire de poème sans revenir à moi, c’est-à-dire à ce qui me rend authentiquement fragile : il s’agit d’abandonner, autant que faire se peut, les masques. 

Oui, c’est un dépouillement, que parfois j’ai manqué en revêtant mes vers, sans m’en rendre compte, d’images trompeuses. Comme des tricheries. Des représentations mentales, durcies par certaines habitudes ou convictions étroites. Par tout ce qui enferme, immobilise, alors que la vie se déploie sans cesse à travers le corps, le cœur, l’esprit. 

Le poème, lui, cherche une délivrance, un dénuement qui parfois laisse étourdi, étonné. 

Fragilité bienheureuse, où le mouvant peut émouvoir, où même ce qui déstabilise peut être remercié :

"Toujours la ligne trompe, assèche, 

fait croire au mouvement. 

Plutôt la flèche à la croisée

du ciel et de la mer, 

poitrine dilatée, 

point fluide habité :

je me ressource au centre,

dans l’œil du cœur troué."


Extrait de Ciel au corps, avec des œuvres de Marie Dewulf, éditions L'Atelier des Noyers, 2026


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Comment savoir, lorsqu’on écrit un poème, ce qui est juste et moins juste ? 

Si je regarde mon parcours, en particulier celui qui peut se voir de l'extérieur (mes publications poétiques, à partir de 2020), je vois que peu à peu me lâche l’attraction des métaphores. D’une poésie avant tout visuelle, peut-être, je suis passée à ce qui s’écoute et se laisse porter par le rythme, la fluidité du vers, son harmonie – ce qu’approuvait pleinement Pierre Dhainaut, qui me lisait avec une grande bienveillance.

Mais bien entendu, je peux toujours me tromper, me laisser embarquer par des enchaînements fallacieux, superficiels, qui me font sortir du sillon de ma voix. Sillon n’est pas ici péjoratif : de la même famille que sillage, il suggère une suite, une continuité naturelle, une trace spontanée. Alors je reviens au poème. J’aime retravailler mes textes, jusqu’à sentir : « Oui, là, cela sonne plus juste. » Un tel travail peut prendre des années…

J’entendais l’autre jour Amélie Nothomb (ma presque jumelle : nous sommes nées le même jour de la même année) expliquer avec beaucoup d’acuité ce que représentait le fait d’être un auteur. Oui, disait-elle, écrire est épouvantablement difficile mais c’est un tel plaisir… 

Pour ma part, j’ai le même sentiment : écrire un poème, notamment, c’est à la fois un immense plaisir et une forme de travail sur soi-même. 

Jusqu’à se rejoindre, tel qu’on est, ajusté à son propre rythme, son propre élan de vie – celui qui nous anime et nous déborde infiniment.

Sabine Dewulf

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lundi 28 septembre 2026

« Une conscience alertée par le jour ! »



Quel est ce penseur qui disait à propos de l’évolution : « il y a le règne minéral, végétal animal, puis, il y a le règne humain et au-delà de l’humain : le « chrétien ». »
D’autres diront au-delà de « l’humain, il y a le surhumain, le transhumain, l’homme augmenté, le cyborg, etc. »
Je parlerais plutôt avec la tradition chrétienne orthodoxe non pas du chrétien (qui peut être un humain pire que les autres, et tout aussi mortel), je parlerais du « divino-humain », l’homme augmenté par la grâce, le « tout autre » amour : le Saint Esprit.
Le « divino-humain » n’est pas seulement un être qui croît, qui pousse, qui chante ; un être qui doute, désire et pense, mais plus encore, un être qui aime et qui prie.
La prière étant cet art de penser dans l’ouvert, la possibilité de ne pas s’enfermer dans « l’être pour la mort » c’est « naître d’en haut », c’est-à-dire d’un silence, qui n’est ni de l’espace, ni du temps. « Beaucoup meurent avant d’être nés », nés à leur être essentiel, à leur nature divine, ils demeurent à la surface du Réel.
La prière révèle la nature profonde, la plus haute, de l’homme, c’est le frémissement silencieux de la rose qui s’ouvre, la conscience alertée par le jour…
Le sourire inattendu, incroyable du nouveau-né (d’en haut et d’en bas.)
Jean-Yves Leloup
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samedi 26 septembre 2026

Statues d'éveil

 Les statues de Rakan au Japon représentent les disciples de Bouddha ayant atteint l'éveil spirituel (aussi appelés arhats).

Qu'est-ce qu'un Rakan ?

Définition : Un disciple sage et digne de Bouddha.

Représentation : Sculptés en groupes (souvent 16, 500 ou 1 200).

Particularité : Chacun possède une expression unique (sourire, rire, visage pensif ou scène de la vie quotidienne).

Au temple Otagi Nenbutsu-ji, à Kyoto, environ 1200 statues de Rakan sont dispersées dans la végétation. Sculptées par des gens ordinaires sous la direction du moine Kocho Nishimura, elles sont toutes différentes : certaines prient, sourient ou rient, tandis que d’autres tiennent des objets évoquant la vie quotidienne.


Signifiant littéralement "le digne", le terme rakan est le titre le plus élevé attribué aux disciples du bouddhisme zen. Ces disciples sont parvenus à atteindre l’illumination par leur pratique ascétique et à raison de très nombreux efforts personnels. Le bouddhisme zen enseigne en effet que l'illumination s'obtient par un éclair de perspicacité ou par un long et rigoureux travail sur soi ainsi qu'une profonde prise de conscience. Ces pratiquants fidèles sont considérés comme les gardiens des enseignements du bouddha et honorés en tant que modèles dans la quête spirituelle individuelle. (Japan Experience)

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Désir de l'arbre



« Pour oublier les murs

 de nos solitudes 

je rêve je me réchauffe 

au feu de ta poitrine -

Dans ma chambre 

pleine de fleurs sauvages 

je bois ton absence 

jusqu’à l’ivresse. »




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vendredi 25 septembre 2026

La machine nous libère ?


 Texte, Dessin, Matas. L'histoire illustrée ici, intitulée « L'enfant et le puits », met en scène une célèbre parabole philosophique chinoise issue des textes de Zhuangzi (Chuang Tzu) .

Merci à Yannick David, pour la copie de ces planches : "Cette B.D. a une cinquantaine d'années, mais elle me semble toujours une leçon..."




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jeudi 24 septembre 2026

Expérience et observation


Quelle expérience voulez-vous vivre — celle de mes enseignements ou votre expérience propre ? J'espère que vous faites bien la différence. Si c'est celle de mon enseignement, vous aboutirez nécessairement à la question : "Et maintenant, que faire ?" parce que vous tentez de parvenir à un résultat que vous croyez être en ma possession. Vous croyez que je possède quelque chose qui vous manque et qu'en faisant l'expérience que je décris, vous allez l'acquérir vous aussi. 

Voilà comment réagissent la plupart des gens : en approchant cela avec une mentalité mercantile — faire ceci pour obtenir cela. "Je vais prier, méditer et me sacrifier pour obtenir quelque chose".

Vous ne pratiquez pas mes enseignements. Sachez que je n'ai rien à vous dire, sinon ceci : observez votre propre esprit, découvrez-en la profondeur. Ce n'est pas mon enseignement qui compte, mais vous-même. Il importe que vous découvriez votre propre façon de penser et ce que celle-ci implique. 

Et si véritablement vous regardez votre propre pensée, si vous l'observez, si vous la ressentez, si vous la découvrez, et si vous lâchez prise en mourant jour après jour à tout ce que vous avez acquis, amassé, vous n'aurez plus jamais à poser la question : "Et maintenant, que faire ?" 

~ Jiddu Krishnamurti

Tel que vous êtes,

Libérer l'esprit de tout conditionnement

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mercredi 23 septembre 2026

Effets d'éveil en cause (suite)

 1er août ...


Je reprends et complète un peu mon entrée d’hier.

Quantité de témoignages d’éveillés obéissent à un schéma récurent que l’on pourrait grossièrement résumer ainsi : période de dépression plus ou moins prononcée , impression de toucher le fond, irruption soudaine et hors contexte d’une expérience « d’éveil »,  intégration plus ou moins effectuée et aisée de cette expérience, début du témoignage et enseignement qui voit la personne proclamer son éveil tout en insistant sur le fait qu’il n’y a personne…

 À cet égard la phrase de l’ami Daniel Morin (dans son livre Où est donc le problème) me parait sans appel dans sa lucidité mordante : « chez certains malgré un discours imparable, il y a toujours la notion d’un moi qui serait sorti d’affaire. Leurs prestations ne servent qu’à valider un moi enseignant. »

Les livres et témoignages des « éveillés  ne racontent pas (sauf celui courageusement écrit par Andrew Cohen après sa vertigineuse chute et " destitution ") les abus divers et variés ; lesquels surviennent , de manière si prévisible,  dans un contexte d’immaturité, d’enjeux de pouvoir non pris en compte, en l’absence de structures propres à réguler - ou pire encore comme dans le cas notoire de certains Tibétains ou de l’Eglise, à l’intérieur de structures qui faillissent à leur raison d’être en mettant le problème sous le tapis jusqu’à ce que les odeurs trop nauséabondes obligent à le soulever. Mais alors il est trop tard.  Les dégâts sont faits et souvent irréparables . 

Tentative de provisoire conclusion à la volée  : 

Oui,  Il y a eu et il y a des « sages » , des témoins, dont certains, rares,  transcendants , des êtres transparents au Tout Autre. Des êtres  reflétant ce « Tout Autre », jusqu’à un certain point , voire de manière éblouissante. 

Mais il n’y a pas « d’état ». Pas de concession de sainteté à perpétuité, pas un absolu que le relatif pourrait saisir, pas de forme apte à intégralement capter le sans forme.

Gilles Farcet

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mardi 22 septembre 2026

Effets d'éveil en cause

 MESAVENTURES ET DECONFITURES DE  « L’EVEIL ».LE MYTHE DE LA « BASCULE »

(Le 31 juillet)

Lu un livre offert par un vieil ami, co traducteur du dit bouquin.


Il s’agit du récit (à ce que je comprends, assez populaire aux Etats Unis dans un certain milieu) d’un « éveil sauvage », un de plus, vécu par une jeune américaine , Suzanne Segal, au début des années 80. 

Je trouve ce bouquin très intéressant, sans doute pas tout à fait pour les mêmes raisons que la plupart de ses lecteurs.

 En effet, de mon point de vue, ce récit - que je ressens comme assez tragique - condense et illustre toutes les réserves que j’en suis venu, après tout de même de longues recherches et une fréquentation proche de pas mal de protagonistes de l’ « éveil », à avoir sur ce concept même d’ « éveil »  dans sa forme contemporaine, bien spécifique. 

Sur le concept, et sur ses chantres, les « éveillés ».  

Pas en tant que personnes, évidemment  ; certains rencontrés m’ont été fort sympathiques, d’autre moins, certains plus ou moins potentiellement dangereux de par leur prétention naïve, la coupure de leur propre souffrance vis à vis de laquelle la proclamation de leur éveil leur faisait office de bouclier blindé, et de ce fait leur imbrication non consciente dans quantité d’enjeux de pouvoir et de domination. 

L’auteur du livre dont il est ici question, après avoir un temps pratiqué  la méditation transcendantale (à cet égard, je suis bien placé pour me sentir en communion avec son enthousiasme juvénile puis ses doutes et déceptions) connait au début des années 80 une expérience fulgurante de « dépersonnalisation » (disparition du sens du moi). 

N’y étant en rien préparée, n’ayant ni cadre ni tradition ni guide compétent pour l’assister dans la contextualisation et l’intégration de cette expérience, elle la vit très mal, pendant au moins une décennie si j’ai bien lu, plutôt comme une malédiction qu’une bénédiction. 

Finalement, après avoir rencontré plusieurs enseignants spirituels, elle commence à vivre cette rupture intérieure de manière positive , écrit son témoignage, devient une intervenante reconnue dans la sphère de l’ « éveil », dotée manifestement d’un réel charisme. 

Puis, et je trouve cela particulièrement éclairant, d’après les éditeurs et préfaciers de son livre qui en témoignent avec honnêteté, elle connait à la fin de sa vie - la malheureuse va décéder à 42 ans d’une tumeur au cerveau, son livre ayant été écrit si j’ai bien compris deux ans auparavant - de nouveau une période de doute et de remise en cause du caractère positif de son expérience, aiguisée par la résurgence d’abus survenus dans son enfance et jusque là refoulés. 

 De par la maladie autant que par les turbulences intimes traversées, elle termine son existence désorientée et confuse, loin de  l « immensité » qu’elle célébrait. 

« Vers la fin de sa vie, nous n’avons pu que constater que cette réalisation lui glissait entre les doigts comme du sable, la laissant frustré et confuse » écrit son préfacier et ami. 

Ainsi, tous les ingrédients sont là : immaturité psychique et humaine (l’expérience survient sur un terrain bien fragile), utilisation inconsciente de l’expérience pour se couper d’une souffrance enfouie, confusion entre « réalisation » - l’emploi de ce terme est décidément fort problématique - et expérience dite d’éveil, frontière très floue entre la psychose et l’ « état » de non moi…

Finalement, chute et régression. 

Il y aurait tant à dire mais ce qui m’interpelle encore et toujours, c’est la fascination de quantité d’enseignants mentionnés dans ce livre  (dont plusieurs que j’ai connus et parfois appréciés) pour ce type d’expériences ; son assimilation immédiate et à mon sens dépourvue de discernement critique avec le témoignage d’un Ramana Maharshi (témoin très crédible, contrairement à un personnage douteux comme Poonjaji ou un leader si charismatique mais lui aussi si égaré,  ainsi qu’ il en conviendra lui même comme mon ami Andrew Cohen (« mon ombre, c’était de croire que je n’en avais pas » me dira-t-il lors de notre dernière conversation). 

Ramana (lui même étant passé à seize ans par une rupture intérieure fulgurante qui le laissa momentanément dysfonctionnel, mais dans un contexte hindou traditionnel, ce qui fait toute la différence) témoigne bien de quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à ce dont parle une Segal ou d’autres, mais est ce bien « la même chose » ?

 Ou, autre manière de se poser la question, cette expérience ne prend elle pas une portée radicalement différente selon le contexte intérieur et extérieur (équilibre psychique ou névrose assez prononcée, environnement socio culturel et familial stable et sécurisant, ou pas …) dans lequel elle survient ?

 Et, enfin et surtout, quelle valeur intrinsèque attacher à cette expérience par rapport à celle d’une maturation à la Swami Prajnanpad, maturation par laquelle les dimensions spirituelles se trouvent au fur et à mesure harmonisées avec les dimensions humaines et psychiques ? 

Chacun semble prendre pour argent comptant le fait que cette Suzanne est » éveillée » suite à une « bascule »… 

Venons en donc à cette fameuse « bascule ». 

Pour ma part et avec le recul, j’ai été amené à remettre en cause sinon la notion même de « bascule » du moins la manière dont elle est couramment envisagée. La remettre en cause au risque, plus que probable, d’être mal compris. 

En effet,  je ne nie pas l’existence et la possibilité, voire dans certains cas la valeur de telles « bascules ».

 Ce que je mets en cause, c’est leur portée, leur sens, les conséquences qu’on leur attribue, tout l’imaginaire spirituel qui s’édifie à partir de là.  

Chez mon propre maître lui, même, Arnaud, dont je révère la présence, ce qui m’a avec le recul vraiment convaincu , ce n’est pas du tout la « bascule » dont il a témoigné - et que j’ai d’ailleurs minutieusement décrite selon son témoignage très précis dans la biographie écrite en étroite collaboration avec lui - mais son intégration et sa pratique de l’enseignement , manifestées par sa compassion, sa fiabilité, son rayonnement solide (non passager) et son constant service.

 Lui même d’ailleurs a témoigné (notamment auprès de moi à travers un autre livre écrit ensemble) du fait que cette « bascule » ne lui avait pas évité des fluctuations…. 

Mais il semble que cet aspect de son témoignage,  pourtant si clair et  consigné noir sur blanc soit encore peu pris en compte,  et ce jusque parmi ses élèves, tant il y a un enjeu d’imaginaire autour de ce concept de « bascule », l’ avant », l’ « après », la fin de toute souffrance, le repos éternel, etc etc… 

Cela a aussi pour conséquence non conscientisée  (ici j'ai conscience de marcher sur des oeufs ...)  que personne d’autre parmi nous n’est supposé avoir vécu ou même  puisse être tenu comme susceptible de vivre une semblable  « bascule » ;  et donc qu’il y aurait entre le maître et ses élèves y compris les plus mûrs et convaincants une sorte de frontière infranchissable. 

Que , en tant qu'élève , dans l'intime du coeur,  j'envisage ainsi les choses selon une perspective mystique et "dévotionnelle" - encore un mot source de tant de malentendus !- par laquelle je me sens à peine digne d'essuyer la poussière des pieds de mon maître - rien à voir avec une servilité et idolâtrie vis à vis de sa personne, comprenne qui pourra ... Oui ! 

Reste qu'il convient à mon sens de ne pas confondre cette perspective que je qualifie de mystique - d'ailleurs aujourd'hui quasi inaudible- avec ce qui me parait relever d'un imaginaire non examiné. 


C’est assez paradoxal et drôle d’un certain point de vue : 
d’un côté , au sein de ce galimatias qu’on appelle le milieu spirituel, il advient des éveillés comme s’il en pleuvait.

 De l’autre, dans une « école » sérieuse et rigoureuse comme la nôtre, il y a comme un tabou, un interdit , un impensé et impensable. 

A savoir que personne ne saurait jamais" être éveillé» comme l’était le maître qui reste la figure d'un horizon inatteignable et indépassable, ce alors même- mais nous n'en sommes pas à une contradiction près- qu'il est censé incarner la possibilité vivante d'une transformation intérieure...  

Fut bien un temps au sein de notre école où il était entendu , c’était un dogme irrécusable, que  tel élève d’Arnaud ,  homme remarquable,  à certains égards génial, l’ « était ». 

Ah, ce temps béni où  l’on se croyait en sécurité, où un éveillé allait succéder à un éveillé, un « basculé » à un autre, où la transition allait se faire tellement en douceur, comme si de rien n’était, on ne sentirait rien, même pas un peu mal … 

Et puis … La vie, le réel, ont fracassé ce rêve. 

L’enseignant en question, suite à des positions prises qui n’étaient pas celles attendues , en tout cas non conformes à sa « légende », a brusquement cessé d’être « éveillé » … c’est à dire tenu pour et étiqueté comme tel , tant il est vrai que le statut d’éveillé - que l’homme en question n’avait d’ailleurs jamais revendiqué-  repose sur un consensus.

 Ceux là mêmes qui le portaient aux nues l’ont,  un temps du moins, voué aux gémonies, tant était cuisante la déception, le renoncement à l’idéal. 

Le temps a pansé les blessures,  notre école  a fort heureusement continué à vivre, en se passant d’un « basculé » à sa tête. Mais je n’ai pas encore décelé une réelle réflexion autour de l’imaginaire en question. 

Autant j’ai vu, au premier rang desquels Arnaud, des témoins convaincants de la dimension spirituelle, autant j’attache grand prix à  certaines rencontres  et à une amitié qui continue avec certains,  autant j’en ai vu plusieurs , sans que pour cela d’ailleurs je leur retire mon affection et mon estime sur un certain plan, littéralement dégringoler, même pas « chuter » mais se ramasser , avec  de cruelles conséquences humaines pour eux mêmes et leurs proches. 

Enfin, a-t-on jamais vu un mystique chrétien revendiquer haut et fort une expérience mystique, se déclarer lui même « saint », au delà de la « tentation », du risque de la chute…

 Au contraire, les mystiques chrétiens se défient grandement de ces « consolations sensibles ». Et j’entends encore mon si cher Lee Lozowick répéter en présence d’Arnaud qui ne l’a jamais contredit devant une salle pleine d’élèves : « anyone can fall » …

Gilles Farcet

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lundi 21 septembre 2026

Répétitions et transmission

 CE QUI SE RÉPÈTE DANS NOTRE VIE A-T-IL COMMENCÉ AVEC NOUS ?

Des mains qui soutiennent un être humain. Une personne qui porte une charge. Ces deux images se trouvent à l’origine de cheng fu, 承負, un concept taoïste qui éclaire la question de ce que nous héritons des générations précédentes.

Le premier caractère, cheng 承, représentait deux mains soulevant une personne agenouillée. Nous y retrouvons les composants 廾, les deux mains, et 卩, la personne ; une main supplémentaire, 手, est venue renforcer le geste dans une écriture plus tardive. Soutenir, prendre en charge, recevoir : le sens s’est étendu jusqu’à celui d’hériter.

Dans fu 負, nous trouvons une personne, 人, dont la forme s’est transformée au sommet du caractère, et un coquillage, 貝. Ce coquillage servait autrefois de monnaie. Le caractère évoque le fait de porter une charge, puis d’assumer une responsabilité ou une dette.

Recevoir et porter. Le Taiping Jing, le Livre de la Grande Paix, développe à partir de ce terme une idée dérangeante : nous pouvons subir les conséquences d’actes que nous n’avons pas commis. Les désordres accumulés par une génération peuvent peser sur les suivantes. La mort de leurs auteurs ne remet pas les compteurs à zéro.

Dans cette conception taoïste, cela concerne les familles autant que la société. Nous arrivons dans un monde déjà façonné par d’autres. À une époque où l’on nous répète que chacun crée sa réalité, cette pensée rappelle qu’une partie de nos conditions d’existence nous précède.

Prenons une situation familiale. Notre grand-mère a dû se débrouiller seule parce qu’elle ne pouvait compter sur personne. Elle a élevé ses enfants avec cette règle : ne jamais dépendre des autres. Deux générations plus tard, nous refusons encore de l’aide, même lorsque quelqu’un de fiable nous la propose. Nous continuons à nous protéger d’une situation qui était la sienne.

Cet exemple donne une traduction quotidienne de la transmission. Le cheng fu va plus loin : dans la vision du texte, les actes humains engagent un ordre moral et cosmique dont les conséquences dépassent une existence individuelle. Ce que nous faisons compte aussi pour des êtres que nous ne connaîtrons jamais.

Nous pouvons passer beaucoup de temps à chercher ce que nos ancêtres nous ont laissé. Mais nous sommes déjà en train de laisser quelque chose aux suivants, jusque dans notre façon de traverser une dispute.

Dans une famille où personne ne revient jamais sur une parole blessante, nous pouvons commencer par là. Revenir le lendemain, même maladroitement : « Ce que j’ai dit hier était injuste. » Il faudra peut-être un effort considérable pour prononcer une phrase que nous n’avons jamais entendue de nos propres parents.

La prochaine fois qu’un « chez nous, ça a toujours été comme ça » nous viendra aux lèvres, regardons ce que cette habitude coûte à ceux qui vivent avec nous. Nous trouverons peut-être là quelque chose à réparer. Nos enfants auront peut-être moins de mal à demander pardon s’ils ne doivent pas, eux aussi, être les premiers de la famille à le faire.

Bonne réflexion et pratique.

Fabrice Jordan

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