mardi 14 avril 2026

L'urgence du vivant

 Tatiana Giraud nous recentre sur l'importance du vivant.

(désolé pour la qualité de la vidéo que j'ai du diminuer pour qu'elle rentre ici)


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lundi 13 avril 2026

L'énigme



Te rappeler sans arrêt que celui ou celle que tu regardes ne te doit rien.
Cet exercice te conduit à la plus grande jouissance qui soit :
Aimer celui ou celle qui est devant toi,
l'aimer d'être ce qu'il est, une énigme,
et non pas d'être ce que tu crois,
ce que tu crains, ce que tu espères,
ce que tu attends, ce que tu cherches,
ce que tu veux."
Christian Bobin- Ressusciter


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dimanche 12 avril 2026

Maître...

 

MAÎTRE ! De qui ou de quoi parle-t-on ?


Ce mot désigne généralement une personne qui a le pouvoir, l'autorité, la maîtrise ou le talent.

Lorsque j'étais à l'école primaire (entre six et douze ans), on s'adressait à l'instituteur en l'appelant maître. Époque révolue. Aujourd'hui l'enfant s'adresse au professeur des écoles en l'appelant par son prénom.

Certains notaires ou avocats aiment se faire appeler maître. Dans le monde artistique ou artisanal, on respecte toujours encore le maître de danse, le maître de musique, le maître sculpteur.

Le maître Zen !

Dans la langue japonaise nous devons distinguer deux termes : Sensei et Rôshi.

Sensei c'est" l'ancien" qui pratiquant une activité artistique, artisanale ou martiale depuis des dizaines d'années partage son savoir et son savoir-faire avec ses élèves.

Rôshi c'est la personne qui, à force de renouveler sans cesse le même exercice, partage sa connaissance avec ses disciples.

Quand le maître parle...

* 1970. Rütte. "Graf Dürckheim quelle est la différence entre le maître et le disciple ?" Réponse : "La différence entre celui qu'on appelle le disciple et celui qu'on appelle le maitre ? Il n'y en a pas ; les deux sont sur le même chemin".

Mais après quelques secondes, le temps qu'il me fallait pour me défaire d'une crainte : la subordination, l'emprise, la dépendance, le vieux sage de la Forêt Noire, en souriant, reprend la parole : "Les deux sont sur le même chemin. Mais il me faut vous dire que chez celui qu'on appelle le maître cela se voit déjà un petit peu plus".


*1980. Session de tir à l'arc animée par le maître Satoshi Sagino. 
Sept heures chaque jour nous reprenons les quelques gestes qui permettent d'encocher une flèche pour ensuite la décocher. Lorsque je tire, il est un moment que je considère comme étant crucial. C'est lorsque l'arc est sous tension maximum et qu'il est important de laisser la main qui retient la corde s'ouvrir comme une fleur s'ouvre ("Ne tirez pas, laissez cela tirer !).

Et voilà que maître Sagino (que je n'ai pas vu s'approcher) profite de ce moment pour me pousser légèrement et ... la flèche tombe devant mes pieds. Un peu plus tard rebelotte, et... cette fois la flèche prend la direction des nuages.

Le soir, partageant un thé, je me permets de lui dire mon étonnement. Voilà quatre ans que je m'entraine et cette fois vous me faites perdre l'équilibre au moment crucial du tir ! Pourquoi ?

"Parce que lorsque tu tires tu es animé par le désir de réussir à tout prix qui nécessairement éveille la crainte d'échouer ... !".

Merci maître Sagino ! Ce jour-là j'ai non pas compris mais réalisé que la technique, le travail extérieur, a pour sens la libération d'un travail intérieur, lequel transforme la personne qui s'exerce.

* 2011. Mirmande. Dans mon bureau une photo : le visage d'un moine Khmer. Hirano Roshi qui anime une sesshin au Centre me demande : "Pourquoi cette photo ?"

Parce que lorsque je m'arrête devant ce visage j'ai l'impression qu'il me dit : voilà quelqu'un qui doit encore travailler beaucoup sur lui-même.

Hirano Roshi regarde la photo et après un moment il me dit "C'est curieux lorsque je regarde ce visage j'ai l'impression qu'il me dit : voilà quelqu'un qui travaille bien sur lui-même..." !

Merci Hirano Roshi ! La photo, désormais, m'incite à pratiquer SANS but.

* 2013 Mirmande. Sesshin animée par Hirano Rôshi. Nous avons, à deux années près, le même âge. Je lui dis que, vieillissant, j'ai de plus en plus de difficulté à réaliser et à maintenir la verticalité au cours de la pratique de zazen et de la pratique de Kin-Hin.

Il sourit et me dit "Jack San, à notre âge, la verticalité c'est accepter d'être de travers... !"

Il me fallait cette réponse pour reconnaître que je pratique encore en étant attaché au passé qui n'est plus et plus jamais ne sera.

Il me fallait cette réponse pour réaliser que la vie m'est donnée ici et en ce moment, que vieillir m'est donné ici et en ce moment. Et que mon devoir vis-à-vis de moi-même et des élèves que j’accompagne est d'être assis le mieux possible de travers et de marcher le mieux possible de travers !

Tomber sept fois, se relever huit ! Tel est le chemin.

Le chemin ?

Depuis plus ou moins un siècle, diverses voies de la Sagesse ont abordé les côtes occidentales. Parmi celles-ci les plus connues : Yoga, Tai Chi, Aïkido, Kyudo, Chado, Zado (zazen)...

La particularité de ces voies de la sagesse est d'allier la maîtrise d'une technique corporelle à la connaissance de soi. Et cela dans un seul but : la réalisation du vrai SOI.

Pourquoi pratiquer zazen ? Hirano Roshi répond : « Si vous pratiquez -vraiment- zazen, le corps prend la forme du calme ! »

Vraiment !

Christian Bobin, dans la préface d'un ouvrage que nous devons à Yoko Orimo (Comme la lune au milieu de l’eau - Art et la spiritualité du Japon, éd. Sully) écrit : « L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur SAGESSE. Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il COMPREND : des techniques, des recettes, des savoirs. »

Si vous pratiquez vraiment ! Au début de l'année 1970, à l'occasion d'un séjour à Paris, Graf Dürckheim assiste pour la première fois à un entrainement d'Aïkido animé par maître Masamichi Noro. Je participe à cette séance et j'avoue ressentir une certaine fierté. Mon arrogance n'a pas fait long feu. L'entrainement terminé, Graf Durckheim me pose une question :

« Jacques, êtes-vous sûr que l'Aïkido comme vous le pratiquez c'est VRAIMENT l'Aïkido ? ».

Il est des remarques qu'il est difficile d'avaler. Mais l'ayant digérée, je me dois de dire : Merci Graf Dürckheim. Votre question a non seulement changé ma manière de pratiquer et ma manière d'enseigner mais a transformé et transforme aujourd'hui encore ma manière d'être au monde.

Jacques Castermane

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samedi 11 avril 2026

Hauteur d'homme



Dans le pays qui m'est cher les yeux font croire
à l'au-delà
Les paroles sans effort se colorent d'amitié
Les choses ont le temps de se regarder
Le fruit écoute l'arbre
Les rires réclament de l'espace
Les blés chantent haut leur soleil
puis s'apaisent dans le pain

Georges Bonnet - Un ciel à hauteur d'homme
L'Escampette

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vendredi 10 avril 2026

Se laisser trouver


Karlfried Graf Dürckheim  : ''On ne peut pas « chercher » son Être essentiel… Bien sûr, il est tout à fait naturel de dire « je le cherche », mais en vérité, il y a là un mouvement qui le repousse ; donc, au contraire, il faut dire « je dois me laisser trouver » parce que l’Être ne fait rien d’autre que nous chercher. Si vous prenez l’exemple d’une plante, celle-ci ne fait rien d’autre que de grandir jusqu’à ce que la fleur puisse sortir… c’est comme cela que nous avons tous, êtres vivants, une force qui prend la direction de ce qu’on doit devenir finalement.

C’est une force qui nous cherche et pas que nous devons chercher ; alors si nous disons « je cherche mon Être », il faut faire attention, car nous faisons là un mouvement existentiel alors qu’il s’agit justement d’une expérience essentielle, et nous ne pouvons pas remplacer le mouvement qui vient de notre essence par un effort existentiel. Il faut pouvoir se mettre à l’écoute de quelque chose qui nous appelle. Vous êtes appelé à réaliser quelque chose, vous n’appelez pas vous-même. Se mettre à l’écoute de ce qui vous appelle et se laisser trouver.

Q : Mais c’est là une démarche qui va tout à fait à l’encontre de notre manière occidentale d’appréhender la vie !

KGD: Absolument ! L’homme de notre civilisation s’imagine pouvoir « faire » quelque chose pour trouver son Être. Non ! non, c’est l’Être qui le cherche, il doit se laisser trouver.

Q. Peut-on dire là qu’il s’agit d’une attitude Yin ?

KGD. Oui et non. Dès qu’il y a le Yin, il vous faut le Yang : dès que vous êtes trouvé parce que vous êtes passif, dans une attitude ouverte, vous devez alors vous emparer de ce qui vient vous chercher, en prendre la responsabilité ; car lorsque quelque chose vous touche, il faut non seulement pouvoir l’accepter mais aussi le prendre en main et l’aider à devenir fructueux.

- Karlfried Graf Dürckheim

Extrait de ''Le chemin est le but, entretien avec Karlfried Graf Dürckheim'', Revue Itinérance. No 1. 1986.

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jeudi 9 avril 2026

Réponse à un cri

 Hommage à Jacques Brel qui est né le 8 avril 1929


"C'est très difficile de dire aux gens qu'on les aime...Ce mot a tellement été pillé qu'il ne veut plus rien dire exactement. Et puis, j'arrive à me le dire, mais je n'arrive pas bien à le leur dire. J'écris des chansons qui me paraissent à moi, non pas d'amour, mais de cette sorte d'amour qui me tient debout finalement dans la vie. Et je m'aperçois que des gens disent : "oh c'est dur ce que vous écrivez", alors que c'est juste de la tendresse sans sanglot, de la tendresse basée sur la douleur. C'est une réponse à un cri que les gens ne poussent même pas, mais qu'on pressent."
Jacques Brel


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mercredi 8 avril 2026

Immobile

 


Tout semble absolument immobile. Point de mouvement ni de frémissement, vide absolu de toute pensée, de toute vision. Personne n'est là pour interpréter, observer ou juger. Une immensité illimitée, incommensurable, absolument tranquille et silencieuse.

Point d'espace, ni de durée pour parcourir, pour recouvrir cet espace. Voilà ici le début et la fin de toutes choses. Il n'y a réellement rien à en dire.

Krishnamurti

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mardi 7 avril 2026

Subir l'expérience

 Q : Qu'en est-il de la douleur physique ? Et de la souffrance ? 


Mooji : Tout est grâce. Si vous aviez vraiment le libre arbitre et le pouvoir de façonner votre destin, de créer votre vie idéale, vous laisseriez probablement de côté tous les inconforts, tout ce qui défie votre ego, tout ce qui expose vos sentiments de culpabilité ou de honte et tout ce qui menace vos attachements. Vous excluriez tous ces éléments et les remplaceriez par des expériences à saveur de chocolat.

Mais quel que soit votre effort pour construire et sécuriser une vie qui satisfasse vos projections, vous échoueriez toujours à égaler, en qualité et en bon augure, la vie qui se déroule sans intention humaine.

Un homme a dit un jour à Sri Nisargadatta : "Maharaj, vos paroles résonnent profondément dans mon cœur. Je sens leur pouvoir et je sais qu'elles sont vraies. Mais si je dois être honnête en décrivant mon expérience, je dois admettre que tout au long de ma vie, j'ai ressenti continuellement de la souffrance..."

Et Maharaj répondit : "Non, ce n'est pas vrai. Vous ne faites pas l'expérience de la souffrance, vous souffrez parce que vous subissez votre expérience."

Vous souffrez parce que vous n'acceptez pas votre expérience.

Quand vous ne souffrez qu'à moitié, vous pouvez l'endurer. 

Mais si vous souffrez totalement votre souffrance, elle vous laisse tomber.

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lundi 6 avril 2026

Né pour mourir

 

J’ai longtemps cru que nous étions nés pour mourir…

Et tout me donnait raison, l’observation du monde environnant, de mes proches vite disparus, les lois de la thermodynamique, divers effondrements, climatiques, économiques, politiques et autres, plus personnels…

Ceci étant observé, que faire ? Se soumettre à la fatalité ? Accepter l’inacceptable ?

Mais qui nous dit que cela est inacceptable ? Nous n’avons rien d’autre à accepter que la mort, nul autre destin que celui de nous y soumettre. Obéir à la nature, c’est obéir à la mort ; y a-t-il autre chose que la nature ?

Le créateur de la nature ? Une plus haute nature de laquelle nous dépendons, d’une mort plus vaste où s’engouffrent toutes nos petites morts ?

Seuls ceux qui « aiment » la mort, la respectent, lui résistent, ceux qui renoncent à subir la mort mais qui la choisissent de plein fouet et en toute innocence, sans rien en attendre, peuvent la vaincre et cesser de la craindre.

Si seul « l’amour est plus fort que la mort » comme le proclame un crucifié, un enterré, un vraiment mort, ce ressuscité qui hante la colline aux pamplemousses en Galilée, alors j’avoue que je me suis trompé : nous ne sommes pas nés seulement pour mourir, même si cela n'empêche pas la mort, nous sommes nés pour aimer, même si nous n’avons rien d’autres à aimer que la mort.

L’amour ne fait pas plus de bruit que le sourire d’un nouveau-né sous les décombres. Mais qui a des oreilles pour l’entendre ? Qui a le cœur assez profond pour accepter de ne pas comprendre et d'aimer davantage ?

Celui-là « sait » comme le disait Spinoza « que nous sommes éternels. »

Jean-Yves Leloup, avril 2026

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dimanche 5 avril 2026

Emprunter la voie du coeur

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En ce week-end de Pâques, nous vous invitons à regarder ou revoir "El Camino del Corazon", un film hors-série (de la série Une lignée vivante) réalisé par Guillaume Darcq, disponible gratuitement en ligne grâce au lien ci-dessous.
Il s'agit d'un documentaire consacré à la transmission de l’Adhyatma yoga (yoga vers le Soi) au Mexique, qui mêle des entretiens avec Arnaud Desjardins et les instructeurs spirituels de cette école ainsi qu’avec des élèves mexicains.
Le film est sous-titré en français et en espagnol (à choisir dans paramètres).

samedi 4 avril 2026

Respiration divine

 Et si la résurrection n’était pas seulement un mystère à célébrer, mais un chemin à vivre ? En relisant Christian Bobin, notre chroniqueuse invite à écouter le souffle du monde et à traverser la mort sans désespoir.

Marie Madeleine avait raison, le Christ est un jardinier. Il a semé sur la terre les germes de la résurrection. Ses gestes et ses paroles sont un mode d’emploi pour redevenir ces corps de lumière, ceux que nous étions à l’origine et que nous deviendrons. Ressusciter, c’est devenir et revenir. Mais le chemin de l’homme ressuscité est long tant il est encombré des gravats de son orgueil, son envie, sa haine, son avidité.

Au regard de l’évolution violente du monde et de l’empressement des va-t-en-guerre, il y a de quoi désespérer y compris en faisant le constat de nos propres faiblesses.

Apprendre des arbres

« Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s’effondrent, privées d’appui, et il ne nous reste plus qu’à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre la compassion que le monde ignore » : cette réflexion de Christian Bobin dans son Ressusciter (Gallimard, 2001) peut sembler naïve face à la brutalité des temps. Le poète pourtant a toujours raison ! Il suggère, pour résister à la déréliction, de se souvenir que tout dans l’univers, dans le moindre brin d’herbe, dans ma main, dans mon cœur, dans mon chien, il y a la présence du souffle. Présence que les arbres, qui font le pont entre ciel et terre, peuvent nous faire entendre.

Si l’on prêtait attention à ce pneuma qui anime chaque être vivant, avant nos intérêts personnels, alors on sentirait battre cette respiration divine dans ce passant qui nous arrête un peu trop longtemps à notre goût, dans le chant des oiseaux qui sont de retour et les petits clins d’œil que la vie nous adresse. On ferait une pause : on inspirerait avec l’idée d’accueillir et on expirerait avec l’idée de restituer ce que l’on a reçu. Ce serait le premier pas pour ressusciter. Cette fête christique nous y invite. Elle ne se cantonne pas à une célébration le temps d’un dimanche, un petit jour et puis s’en va ! Que pouvons-nous expérimenter dans notre quotidien de la résurrection du Christ ? Une philosophie de la vie et une autre approche de la mort.

« Dans la mort, il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la vie » chante-t-on en ce jour. Ainsi grâce au Christ, nous passerons devant cette mort qui attend toute personne sur terre. Nous passerons sans qu’elle nous piège dans sa fosse, nous passerons en la saluant. Elle ne sera plus notre tombeau, elle sera notre libération. Le Christ désire que nous soyons vivants. Il nous a délivré de l’ultime souffrance. Pourquoi ne pas y penser lorsqu’un être cher nous quitte et rend le dernier souffle ?

L’ultime tabou


En cette fête de notre résurrection avec Lui, j’aimerais aussi faire cette demande : puisqu’en ce jour tout est possible, que l’ultime tabou, le plus grand désespoir n’est plus, j’aimerais qu’Il me raconte l’épisode qui suit sa descente dans la mort. Après avoir brisé les verrous et fait tomber les portes, après avoir délivré du lieu d’attente sombre et oublié ceux qui étaient enfermés, que se passe-t-il ?

Christ, qu’as-tu fait de ceux qui étaient prisonniers dans le gouffre du schéol ? Adam, Ève, Jean le Baptiste, tous ceux que les peintres ont représentés et puis ceux qui resteront des anonymes pour la plupart d’entre nous et des proches pour quelques-uns. Christ dis-moi où est mon frère, mes grands-parents, mes amis, ceux que je ne vois plus et que je garde présents dans mon âme ? « Mon cœur bat dans le noir. La vie s’attriste de ne pouvoir nous atteindre que rarement » (Christian Bobin). Christ, fais-moi goûter la vie qui déborde la mort.

Paule Amblard

------------- source : La Vie

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vendredi 3 avril 2026

Un réel fou


 Tout récit est une bienfaisante trahison du réel, car le réel est fou. Si nous pouvions tout percevoir, nous serions confus, bombardés d'informations insensées, impossibles à associer. Dans un réel chaotique, nous ne pourrions adopter aucune conduite cohérente. Incapables de nous adapter, nous serions éliminés. C'est pourquoi nous faisons le ménage, nous agençons des morceaux de réel pour en faire une fiction qui plante dans notre monde intime une image cohérente et oriente notre chemin de vie.

La création d'un monde de mots permet d'échapper à l'horreur du réel en éprouvant au fond de soi la plaisir provoqué par une poésie, une fable, une belle idée, une chanson qui métamorphose la réalité et la rend supportable.

Boris Cyrulnik - Extraits de "La nuit, j'écrirai des soleils"

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jeudi 2 avril 2026

Joie de Pâques

 

On parle rarement de la joie au seuil du Jeudi saint.

Et pourtant, il y a là une forme de joie très singulière, presque paradoxale, qui ne ressemble en rien à l’enthousiasme ou à la légèreté que l’on associe habituellement à ce mot.

Ce n’est pas une joie qui nie l’épreuve.

Ce n’est pas une joie qui évite la nuit qui vient.

C’est une joie qui coexiste avec ce qui va être perdu.

Au moment même où tout commence à vaciller, où les liens vont être éprouvés, trahis, déchirés, il y a encore, dans ce dernier repas, dans ces gestes simples, dans cette présence offerte, quelque chose qui tient. Quelque chose qui se donne, sans se retenir, alors même que tout pourrait se refermer.

C’est peut-être là que se loge une autre manière de comprendre la joie.

Non pas comme l’absence de douleur, mais comme la capacité de rester ouvert, de rester présent, de rester en lien, même lorsque l’on sait que l’on ne sera pas épargné.

Il y a une joie très profonde à pouvoir aimer sans garantie. À pouvoir donner sans être certain de recevoir. À pouvoir être là, entièrement, sans se retirer à l’avance pour ne pas souffrir.

Ce n’est pas une joie confortable.

Ce n’est pas une joie qui protège.

C’est une joie qui consent.

Une joie qui naît, peut-être, non pas de ce qui est facile, mais de ce qui est vrai.

Et peut-être que le Jeudi saint nous approche de cela, de cette capacité à habiter un moment jusqu’au bout, à ne pas fuir ce qui vient, à ne pas se fermer avant l’heure, à ne pas se retirer de la relation par anticipation de la blessure. Une joie grave, silencieuse, presque secrète, mais réelle.

La joie de ne pas se quitter, même quand tout, autour, commence à se défaire.

Kabbalah vitrail

Peinture : Philippe de Champaigne, La Cène

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