vendredi 5 juin 2026

Les refus inutiles

 



L'être humain victime de son pouvoir de dire "Non"
Les deux facteurs à prendre en compte : le temps et les circonstances

1) Le refus appliqué au temps

> Le refus du passé est IMPUISSANT à changer le réel

> Le refus du présent est IMPUISSANT à changer le réel

> Seul le refus du futur peut (éventuellement) influer sur le cours des choses

2) Le refus appliqué aux circonstances

> Le refus de ce qui ne dépend pas de moi est IMPUISSANT à changer le réel

> Le refus de ce qui dépend de moi peut (éventuellement) influer sur le cours des choses


3) La sagesse consiste à cesser de s’opposer mentalement et émotionnellement à son passé et à son présent et à concentrer sa capacité de refus sur, et seulement sur, les circonstances futures qui dépendent de nous. (1 refus sur 4, selon le schéma !)

---------------

jeudi 4 juin 2026

Conscience vivante


 "On ne reproduit jamais un éveil ; on ne fait que collaborer étroitement au processus éveillant qui s’est mis en route. Dans la mesure où l’on y collabore de façon profonde, sincère, intelligente, on devient de plus en plus conducteur de ce processus, et on l’incarne de plus en plus. 

Il faut reconnaitre que la lumière, l’intelligence de l’éveil n’éclairent en fait que les lieux dont on a ouvert les portes en nous. Ensuite tout le travail consiste à coopérer avec cette dynamique de l’éveil, à ouvrir une à une les portes de toutes les zones obscures pour y faire s’engouffrer la lumière de l’éveil, la lumière de cette intelligence que l’on conserve en soi. Elle est vivante en moi. Au cœur de mon être, je me sais éveillé, je me sais libre, indéniablement. Pourtant, je sais que ce n’est pas suffisant, que je ne suis pas ce qu’en Inde on appelle un « réalisé », c’est a dire un homme définitivement établi dans l’éveil, et qu’il reste encore bien des domaines de ma conscience qui doivent être investis de cette qualité, visités par cette intelligence.

Il m‘est alors apparu évident que ce qui était au cœur de la voie du monde, dans la vie quotidienne, c‘était la relation, et que la pratique consistait à faire de cette relation un travail constant. C’est ce que j’ai appelé la pratique de la « relation consciente ». 

Je me suis rendu compte à quel point l’enseignement qui mettait en avant l’éveil comme le but ultime avait tendance a individualiser la démarche et à renforcer l’égoïsme de chacun. Dans mon enseignement, j’ai voulu au contraire que les personnes entrent en relation les unes avec les autres, qu’elles oublient un objectif personnel d’éveil, de libération, et reconnaissent qu’on ne peut grandir qu’ensemble, en prenant le risque de l’autre, en entrant en relation profonde avec l‘autre dans la mesure où celui-ci est l‘occasion d’aller voir ce qu’on n’est pas capable de voir tout seul. (...)

ll se passe quelque chose a partir du moment où l’on n’est plus obsédé par l’éveil et où l’on entre vraiment en relation avec ce qui est. C’est d’ailleurs là que j’ai compris la vraie signification du mot satsang, qui tient une grande place en Inde cela ne se limite pas à la fréquentation du guru, mais c’est élargir le guru à tout ce qui est et fréquenter le réel en tout et partout. Le grand enseignement, le vrai satsang, consiste à vivre en relation consciente avec tout ce qui est ; c’est l’occasion d’un grandir qui, par nature, est de la nature de l’éveil.

En sanskrit, Brahman signifie « grandir », « croître «. Cette dynamique, du fait qu’elle devient prioritaire, nous libère de l’objectif de l’éveil ; on prend peu a peu conscience de la nature réelle du grandir et on se rend compte que cette nature est la réalité. Quand le Christ dit : "Je suis le chemin, la vie, la vérité ", il ne dit pas " Je suis le bout du chemin ", mais " je suis le chemin ". C’est quand on entre dans un grandir constant, qu’on ne cherche plus à atteindre une destination finale, un but, qu’on l’appelle « éveil » ou autrement, que le grandir devient lui-même la conscience vivante dans laquelle tout est inclus. Saint Jean de la Croix disait : « Celui qui s’arrête en quelque chose cesse de se jeter dans le tout. » 

Yvan Amar

----------------

mercredi 3 juin 2026

Une part de lui-même


IL Y AVAIT UNE FOIS UN ENFANT QUI SORTAIT CHAQUE JOUR

Il y avait une fois un enfant qui sortait chaque jour,
Et au premier objet sur lequel se posaient ses regards, il devenait cet objet,
Et cet objet devenait une part de lui-même pour tout le jour ou une partie du jour,
Ou pour nombre d'années ou d'immenses cycles d'années.
Les précoces lilas devinrent une part de cet enfant,
Et l'herbe et les volubilis blancs et rouges et le trèfle blanc et rouge, et le chant du moucherolle brun.
Et les agneaux de Mars et les petits rose pâle de la truie et le poulain de la jument et le veau de la vache.
Et la couvée caquetante de la basse-cour ou celle qui s'ébat dans la bourbe au bord de la mare,
Et les poissons qui se suspendent si curieusement sous l'eau et le superbe et curieux liquide.
Et les plantes aquatiques avec leurs gracieuses têtes aplaties, tout cela devint une part de lui-même.
Extrait de Poèmes de Walt Whitman
- WALT WHITMAN – Poète américain – 1819 - 1892
(traduit de l’anglais par Léon Bazalgette)
la fleur, illustration de Simone Rea (illustrateur italien né en 1975)

---------------------

mardi 2 juin 2026

Mon secret...

 


Jiddu Krishnamurti, ce grand philosophe et maître spirituel indien, voyagea et s’adressa au public dans le monde entier presque continuellement pendant plus de 50 ans, essayant de transmettre par la parole (le contenu) ce qui est au-delà des paroles, au-delà du contenu. Au cours d’une allocution qu’il donna vers la fin de sa vie, il surprit son audience en demandant :« Voulez-vous connaître mon secret ? » Tous les gens présents dressèrent l’oreille. Certaines personnes venaient l’écouter depuis 20 ou 30 ans et n’arrivaient toujours pas à saisir l’essence de ses enseignements. Enfin, après toutes ces années, le maître daignait leur donner la clé de la compréhension ! « Mon secret, dit-il, c’est que je ne me préoccupe pas de ce qui arrive. »

Il n’élabora pas sur le sujet et j’imagine que la plus grande partie de son audience fut encore plus perplexe qu’auparavant. Cependant, les implications de cette affirmation toute simple vont loin.

Quand je ne me préoccupe pas de ce qui arrive, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que, intérieurement, je suis en harmonie avec ce qui arrive. « Ce qui arrive », bien entendu, renvoie à la qualité de ce moment, qui est toujours déjà tel qu’il est. Cette expression renvoie au contenu, à la forme que ce moment – l’unique moment à exister – prend. Être en harmonie avec « ce qui est », c’est être en lien sans résistance intérieure avec ce qui se produit. Cela veut dire laisser l’événement être ce qu’il est sans l’étiqueter mentalement comme étant bon ou mauvais. Cela veut-il dire que vous ne pouvez plus passer à l’action pour amener des changements dans votre vie ? Au contraire ! Quand vos actes sont fondamentalement et intérieurement liés au moment présent, ils sont sustentés par l’intelligence de la vie.

Eckhart Tolle ( Nouvelle Terre P : 168-169 )

lundi 1 juin 2026

Exercices doux pour le dos

 

• Apanasan, des genoux à la poitrine

- Le mouvement: Allongé sur le dos, sur un tapis, enserrer les deux genoux avec vos bras et les amener vers la poitrine. Rester immobile d'une à deux minutes en respirant calmement et amplement. Puis dessiner lentement avec les genoux de 5 à 10 petits cercles, dans un sens, puis dans l'autre.
• Bitilasana Marjaryasana, la posture du chat-vache

- Le mouvement: À quatre pattes, mains placées sous les épaules et genoux sous les hanches. Inspirer, puis laisser le ventre se relâcher vers le sol en relevant la tête vers le ciel. Le dos se cambre. À l'expiration, arrondir le dos, regard vers le nombril (photo). À faire de 5 à 10 fois.
• Malasana - la posture de la Guirlande

Souvent appelée posture de la guirlande, est en fait aussi celle du Mala, le rosaire indien. Les indiens s'asseyent volontiers accroupi... et bien plus aisément que la plupart des occidentaux. Dans la posture finale de Malasana, les bras forment une couronne autour du corps, et donc une boucle d'énergie. Idéalement, le front touche le sol... c'est une attitude à la fois d'ancrage (pieds, bassin), de prière (Mala) et de lâcher-prise : on s'en remet à la Terre ou au Plus-Haut.
Cette première version est en fait une variante plus facile de la posture classique. Si nécessaire, on peut mettre les talons sur une couverture, pour les surélever.

---------------

dimanche 31 mai 2026

Et c’est le temps qui passe !

 Lorsqu’on prend de l’âge, on se demande parfois comment arrêter le temps, freiner l’accélération des heures que l’on constate. À peine s’est-on retourné que 20 ans sont passés. Déjà ! « Enfant à l’aube et ce soir, un vieillard ! Qu’est-elle d’autre qu’un seul jour, la vie ? », dit Pétrarque dans son poème les Triomphes.

La réalité est que le temps n’existe pas, il appartient au monde de la matière, à nos conditions terrestres, celles que l’on quittera le moment venu.

Le leurre temporel

Toutes les religions parlent du leurre temporel. Un leurre avec lequel on doit pourtant apprendre à composer dans notre incarnation. Comment faire pour prendre distance, ne pas redouter le sablier qui s’écoule mais s’appuyer sur ce qu’il représente ici pour évoluer et s’en détacher ? Ce n’est pas rêver de comprendre qu’un jour, je dirai adieu à Chronos. Mais auparavant, j’aimerais faire en sorte qu’il ne puisse pas me dévorer !


Dans les représentations du temps, Monsieur Chronos est un vieil homme échevelé, à la barbe hirsute, aux ailes noires. Le peintre Francisco de Goya en montre une image effrayante, celle d’un homme aux yeux exorbités en train de déchiqueter de ses dents le corps de son enfant. Ivre de son omnipotence, il redoute que l’un de ses héritiers prenne sa place, aussi préfère-t-il s’en débarrasser. L’image a beau être terrifiante, je pense qu’elle saisit de cette façon extrême pour méditer avant qu’il ne soit trop tard sur cette existence qui passe d’abord lentement et puis trop vite.

Les ailes de Chronos


Le Temps a des ailes noires. Ce signe est double, l’aile désigne le ciel, c’est un attribut du spirituel ; la valeur noire signifie ce qui est caché, ce qui demande à être dévoilé, mis en lumière. Tel le corbeau noir dans l’histoire de Noé, qui montre que le temps de sortir de l’arche n’est pas venu, qu’il faut attendre les ailes blanches de la colombe pour découvrir une terre nouvelle où il fera bon vivre. Les ailes de Chronos m’incitent à la réflexion. Et si le temps n’était pas un simple dévoreur de nos jours mais un allié ? S’il conduit à la mort physique, il permet à l’être une prise de conscience de la fugacité de son existence pour conduire sa vie dans un sens bénéfique.

Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius, incite à prendre en compte la valeur philosophique du temps qui permet d’instaurer de l’ordre dans le chaos intérieur de l’être : « La part considérable de la vie se passe à mal faire, une large part à ne rien faire, toute la vie à ne pas être à ce que l’on fait. Me citeras-tu un homme qui attribue une valeur réelle au temps, qui pèse le prix d’une journée, qui comprenne qu’il meurt un peu chaque jour ? » Cette question du philosophe stoïcien vous semble peut-être âpre. En réalité, elle nous éclaire sur ce monde d’apparences que l’on doit apprendre chaque jour à quitter pour comprendre que le réel de la vie est libéré du temps et ne meurt pas.

Louange des jours passés

La grande faux de Chronos donne le choix à l’homme : subir son tranchant ou s’en servir pour la vie. Si j’ai pris le temps de parler ainsi, c’est pour partager avec vous chers lecteurs ce que je crois profondément. Lorsque notre esprit est paisible comme l’eau d’un lac, on peut s’extraire du temps, sentir la vie cachée sous la surface des choses.

On peut arrêter le temps en étant avec son amour, son ami, on peut arrêter le temps en créant, on peut arrêter le temps en goûtant au souffle des mots du beau livre d’Emmanuel Godo, Une si fragile présence (Albin Michel). On peut… Tout ceci est une louange des jours passés et à venir, une prière. La vie est prière.


Paule Amblard

Historienne de l’art, spécialisée dans l’art médiéval et la symbolique chrétienne, elle a publié Un pèlerinage intérieur (Albin Michel), les Enfants de Notre-Dame et la Chambre de l’âme (Salvator), Notre-Dame de Paris, les symboles des pierres (Salvator). Dernière parution : Aube de Jérusalem (Salvator).

------------------------

Source : La Vie

-

samedi 30 mai 2026

Graine après destruction...

 Q : Avant de venir ici, je m'attendais à être pleine d'amour. En fait, je me sens faible et fatiguée.

Nisargadatta Maharaj : C'est à cause du processus de destruction. Pour commencer, vous avez besoin d'être complètement démolie et reconstruite. Avant de planter la graine, il faut cultiver et fertiliser le terrain. Ce n'est qu'après avoir labouré le sol et planté la graine que la germination a lieu. Le processus de démolition est nécessaire. Ensuite, quand il ne reste plus que la conscience, la germination a lieu.
Graines de Conscience - 6 septembre 1979
via Nisargadatta Maharaj – Enseignement

---------------

vendredi 29 mai 2026

Pour mieux connaître Swami Prajnanpad


Je vous conseille cette vidéo avec Yann le Boucher qui prend le temps de présenter la vie de ce grand maître qu'était Swami Prajananpad.

 


--------------

jeudi 28 mai 2026

Abandon

 

un tout jeune homme
blanc
voûté
propret
couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
gobelet de carton souillé au bout de sa main tendue
fils
petit frère
que fais-tu là
avec ton sweat tes lunettes
tes cheveux courts d’étudiant sage
où sont les tiens
que t’a-t-on fait
qu’as-tu connu
pour passer ainsi les jours de ta jeunesse
voûté
couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
quelle main ne t’a-t-on pas tendue
pour que tu tendes ainsi la tienne
de quel sanctuaire t’a-t-on chassé
de quelle patrie t’a-t-on banni
quel droit t’a-t-on dénié
de quel dû t’a-t-on spolié
quel regard a-t-on porté
et quel regard n’a t on pas porté
sur ta frêle personne
de quelles images t’a-t-on nourri
quelles chansons t’a-t-on chanté
quels mots t’a-t-on dit
quels mots ne t’a-t-on pas dit
toi
croisé ici
depuis des mois
que ne puis je
te bercer
te redresser
te recueillir
que ne puis je
t’emmener marcher
port droit
tête relevée
tout ce que je puis
laisser tomber deux ou trois pièces
dans ton gobelet de carton souillé
t’adresser un « bonne soirée »
en retour de ce merci rabougri
que tu me jettes
assorti d’un regard défait
seras tu le fils prodigue
au bout du couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
y aura-t-il une demeure
ou l’on tuera le veau gras
toutes tes fautes effacées
ou erreras-tu
en ce couloir
voûté
pour l’éternité
que nous dis-tu
de nos manquements
de nos insensibilités
que fais-tu là
qu’avons nous fait
pourquoi t’avons nous abandonné

Gilles Farcet

---------------

mercredi 27 mai 2026

Réalité sans jugement

 

« Tout est juste beau et terrifiant sur cette terre – et la naissance et la mort – le velouté et le râpeux – le miel et le fiel – la foi et la détresse. J'ai porté la couronne de l'amour et j'ai mordu la poussière. Il ne m'a pas été permis de faire un choix. J'ai dû tout prendre. Et tout était bien ici. Comment la clarté des étoiles nous serait-elle visible, si la nuit ne leur prêtait pas pour s'en détacher, son fond de ténèbres ?

Entre la réalité et nous, Dieu a dressé des murs. ( J'en soupçonne pourquoi : nous faisons si peu cas de ce qui s'offre à nous, seuls l'obstacle et la quête ardue nous éveillent.)

Un cataclysme - l'amour, la mort, le désespoir - y ouvre soudain une fissure et voilà que se révèle à nous le paysage du dehors, l'univers qui nous entourait à notre insu. Ce que nous prenions jusqu'alors pour la réalité s'avère n'avoir été qu'une de ces cages de bois où les paysans ici prennent les loirs. Et les jugements que nous portions basculent dans l'ordre du dérisoire.

Le premier effet de la Révélation - l’œil collé à la fissure est l'abdication de tout jugement.

TOUT DÉPASSE NOTRE RAISON. TOUT. »

Christiane Singer 1943-2007 - Une passion entre ciel et terre

peinture: Véronique Paquereau

---------------------

mardi 26 mai 2026

C'est pour rien


C'est pour rien peut-être
qu'on entre dans le vert des rencontres,
les forêts de fougères et de vent,
qu'on se perd dans leur étreinte,
qu'une ombre court encore
dans la mémoire insatiable et trompeuse,
pour rien qu'on tente de peser
en nous l'illisible,
qu'on essaie de ne pas succomber
aux chemins qu'on n'a pas voulu prendre
et aux êtres dont le souvenir
fait mal malgré tout le soleil à naître,
pour rien peut-être qu'on cherche encore
l'épaule d'une fleur où reposer,
l'épaule toujours plus nue des beautés qui expirent.
Jean-Christophe Ribeyre
Photo : Marie Alloy
Arrêt sur image n°3, Été 2026.


----------------------

lundi 25 mai 2026

Mendiants d’éternité

 Le monde actuel rêve d’une ablation définitive de l’âme humaine. L’âme ! Vieux mot mal aimé par cette époque gorgée de simplismes. L’âme ? Ce désir obscur que certains êtres ont d’aller se jeter dans la lumière pour y prendre feu. Cette gratitude indéracinable qui nous reste même quand le désastre a fait son lugubre office. Ce lieu en nous mal localisé où passe la ligne de l’espérance. Ce grand silence habité où vont se fixer les moments d’éternité que nous vivons.

Si le démon existe, c’est la voix de vinaigre qui vient nous dire que ce mot d’âme est sans preuve, qui vient insinuer que nous avons laissé passer les instants comme un sable. Mais les instants, chère insensée, nous les avons vécus comme nous devions les vivre : en les regardant s’envoler comme des oiseaux de bon augure. Et ce que tu appelles un sable en te lamentant que tout passe, tu ne vois pas que c’est le souffle qui nous emmène là où nous devons aller.

Ne le sens-tu pas, que nous sommes faits pour l’éternité ? Que c’est justement pour cela que nous n’aimons pas les instants qui passent comme des voleurs : nous n’aimons pas la mort dont ils marquent l’heure, nous ne sommes pas faits pour elle. Nous ne l’aimons pas parce qu’elle nous ment sur qui nous sommes, elle nous fait oublier de quel amour immense nous portons le signe. De nous, la mort ne dit que la moitié de ce que nous sommes, la part soluble dans le vent. Elle nous tend un miroir déformé : elle tient le registre du délabrement en cours.

Conviés à un rendez-vous d’amour

Les moments d’éternité, on pourrait tout aussi bien les nommer des moments de révélation. L’instant a joué son rôle en forme de pointe de diamant, il s’est effacé, comme un serviteur loyal, devant plus grand que lui : il a indiqué que le Maître invisible était là, tout près, à portée de main. Le cœur déjà bat plus vite, il n’y a pas à douter, c’est à un rendez-vous d’amour que nous sommes conviés.

Ce n’est pas la mort qui se fait connaître ainsi : elle n’aime pas, ne s’émerveille pas, ne s’étonne plus de rien depuis bien longtemps – elle sait. L’amour, lui, se reconnaît toujours à son impréparation, à son émerveillement inusable. C’est pour cela que les plus belles liturgies sont imprévisibles, que les prières les plus propres à renverser le trône des orgueilleux sont celles que bricole, dans un coin de rue, le passant qui se redécouvre mendiant d’éternité.

Tout ce que nous croyons posséder nous retarde, et souvent, c’est nous-même. Cette obsession d’avoir une identité, des lettres de recommandation, si seulement nous pouvions lui substituer un désir d’être ! Ce que nous appelons moi, ce devrait être ce mouvement, infini, vers l’éternité en soi. Notre vie, qu’est-elle d’autre qu’une longue naissance dont la mort n’est pas le terme ?

Le geste d’écrire est un reflet saisissant de cette spiritualisation à laquelle nous sommes voués : c’est faire passer la chair de la vie dans l’ordre des mots. C’est en vivre déjà la destination mystérieuse. Nous ne sommes que partiellement faits pour le monde. La vision grotesque des mondains, des êtres rivés à leur image dans le faux jour du spectacle en est comme la preuve a contrario : incapables de consentir à la décence de l’invisibilité.

Les grands poèmes, eux, sont comme des secrets qui nous sont confiés pour que nous y réchauffions nos vies menacées de découragement et de froid. Le poète Roberto Mussapi écrit dans la Plume du Simorgh : « La lumière ne baisse jamais, elle s’éteint. / Comme l’oiseau que nous connaissons, pour renaître. / C’est une illusion de croire qu’une chose passe du moment / où elle était dans sa plénitude à la sénescence. / Il n’y a pas d’intermittence dans le feu, il y a extinction / pour que les braises se rallument, tu te rallumes » (traduction de Jean-Yves Masson, La Coopérative, 2026).

Emmanuel Godo

Poète, il a publié récemment Avec les grands livres. Actualité des classiques (Éditions de l’Observatoire, 2025). Dernière parution : Une si fragile présence (Albin Michel, 2026).

------------

dimanche 24 mai 2026

La vraie puissance

 

La brutalité du monde est sa face sombre. Elle attire beaucoup mais si nous redressons la tête, nous pourrons voir la lumière d’une seule bougie, pourtant au loin. Mais ce discours est difficile à tenir parce qu’il se heurte à la pseudo objectivité qui ne regarde que ce qui va mal ou fait mal.
Il faut alors changer de voie et pour cela, les contes sont merveilleux puisqu’ils nous proposent de concevoir ce merveilleux, sans chatouiller nos égos. Aussi, j’ai envie de partager avec vous un conte japonais, édifiant et qui peut se passer de commentaires. Je vous le confie ci-après.
« Dans la région de Kobe, un grand maître d’Arts Martiaux avait acquis une réputation qui s’étendait dans tout le pays. Sa force, sa puissance et son invincible sagesse, avaient fait de lui un modèle pour certains et un homme à vaincre pour d’autres. Alors qu’il était un jour en méditation dans son Dojo, un visiteur fut introduit qui demandait à le rencontrer. Devinant la véritable recherche de ce visiteur, le maître le fit attendre une grande partie de l’après-midi, puis le fit le rejoindre enfin, non pas dans le Dojo mais dans le jardin.
Exaspéré par l'attente et par l'affront de ne pas avoir été reconnu comme un visiteur important, le visiteur, un maître de sabre, apostropha le vieux maître et lui dit: "ta renommée est certes grande mais je vais te faire une démonstration de ce que c'est que la vraie puissance!"
Il montra alors du doigt un couple d'oiseaux posé là sur la branche d'un sapin vénérable et poussa brutalement un cri d'une puissance inouïe. Les deux oiseaux tombèrent alors raides morts sur le sol. Satisfait, le maître de sabre se retourna sur le vieux maître et lui dit: "alors qu'avez vous à dire à cela? N'est-ce-pas là la démonstration de la plus grande puissance qui soit?".
Sans un mot, un indéfinissable sourire aux lèvres, le vieux maître avança jusqu'aux oiseaux. Il se pencha sur eux, les toucha du doigt en soufflant légèrement dans leur direction et ceux-ci s'envolèrent comme par miracle. "C'est cela la puissance véritable" dit-il simplement en souriant au maître de sabre… »

Michel Odoul

*****************