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vendredi 4 septembre 2026

« Un »

« Quelqu’un m’a dit un jour qu’en pratiquant la méditation depuis des mois, il pouvait maintenant compter ses respirations de 1 à 100 sans se tromper.

Je lui ai donc proposé une pratique bien plus difficile avec l’exercice que voici :

Quand vous inspirez, vous inspirez ; quand vous expirez, vous expirez … et vous dites « un » à la fin de chaque cycle. Puis vous recommencez : inspir, expir, « Un »… inspir, expir, « Un »… »

Cette histoire non sans malice que raconte Jacques Castermane interroge immédiatement le sens de notre pratique : pratiquons-nous dans un esprit d’acquisition et de réussite ou avec un esprit vierge de toute récupération ? Pratiquons-nous centrés dans le mental ou un peu plus libres du mental ?

Et Jacques de poursuivre : « Un, c’est la pleine attention à un geste corporel unique, global et entier, porté par le cycle inspiration/expiration, dans le langage de la personne assise en ce moment pour ce moment. Geste qui n’a pas besoin de s’insérer dans un lien de causalité, d’être préparé par quoi que ce soit. Un bébé n’est pas préparé à vivre quelque chose, il vit. Compter ses respirations pour se concentrer ou se préparer à za-zen ne sert absolument à rien. Un, Un et encore Un, c’est vraiment za-zen. »

Il est difficile et très déstabilisant de sortir de l’esprit d’efficacité propre à la conscience ordinaire, ainsi que de quitter l’habitude de devoir faire quelque chose pour obtenir un résultat. Avec cette attention au « Un » sans arrêt renouvelée, le mental est immédiatement mis hors-jeu : plus de progression linéaire possible, plus de recherche de performance ou de but à atteindre.

Pratiquer la voie du zen c’est apprendre à ne pas rester dans notre mode de pensée habituel pour retrouver et favoriser une autre forme de conscience : la conscience pré-mentale, propre au bébé ou au tout jeune enfant. Cette conscience primaire sensorielle est une approche du réel se faisant par la sensation, nécessitant de redonner toute sa place à l’élan vital naturel, au geste corporel concernant la Personne dans sa globalité. Approche se révélant, pour un être humain adulte, par la redécouverte et la pratique du Hara, centre vital.

« Redescendre » en Hara, c’est quitter le centre intellectuel de la raison et des injonctions mentales, pour s’ouvrir à l’océan de « Ki » (le « Chi » en chinois), force primitive qui nous anime depuis nos premiers instants de vie.

C’est l’éveil à un processus vital dynamique, indépendant de notre volonté, et la reconnaissance de l’intelligence naturelle du corps, portée par les grandes lois du vivant. S’ouvrir à ces lois, c’est « passer du mental au vital ».

Des lois universelles telles que la loi de la différence, de l’impermanence ou de l’interdépendance nous relient au flux incessant qu’est la Vie.

Tout change tout le temps, tout se transforme. Toute entrée en relation, qu’elle soit en lien avec un évènement intérieur ou extérieur, me concerne, me touche et me transforme.

Devenir de plus en plus ouvert et sensible à ces lois, aux actions vitales du corps soumis à ces lois naturelles, est une attitude à contre-courant de notre manière ordinaire de tout aborder par la pensée.

A l’inverse de cette ouverture, des lois-pièges du mental – désir de ressemblance, de permanence ou d’indépendance - nous maintiennent dans l’illusion de pouvoir atteindre un jour une parfaite et tranquille sécurité. Un état d’être statique « bon pour moi », mais finalement inaccessible car sans arrêt bousculé et remis en cause par le flux des évènements.

Volonté égocentrée de fixité qui nous fait vivre la plupart du temps dans un état d’être agité, anxieux et angoissé, et nous coupe de nos racines vitales et transformatrices en Hara.

Se détendre, se poser en Hara, c’est plonger dans la conscience sensorielle océanique qui a baigné nos premiers mois et premières années d’existence.

Affiner un contact sensoriel avec le réel est la porte d’entrée du Zen, c’est apprendre à être « Un » avec ce qui se présente, sans le filtre de la pensée.

Pratiquer, c’est sentir corporellement qu’une sensation n’a de réalité qu’au moment présent. Que toute sensation est une action, que toute sensation/action est une mise en relation.

Que toute sensation/action nous transforme.

Pratiquant un exercice, il ne s’agit pas de comprendre, discuter, s’opposer ou de chercher à modifier ce qui se présente à nous, réflexe d’une récupération mentale de l’exercice, mais d’accompagner une transformation déjà en cours, voulue et portée par la vie.

Pratiquer l’absolue immobilité en za-zen ou le geste juste, c’est s’exercer à la non-intervention, afin de déranger le moins possible les rythmes naturels et les équilibres subtils du corps vivant. Ainsi, dans tout exercice, nous découvrons que la tenue, la forme ou la respiration sont des actions innées qui n’ont pas besoin de ma volonté pour s’activer et se réaliser. Il ne s’agit pas de fabriquer une posture extérieure, de chercher à la maintenir, de paraitre calme un certain temps, mais de libérer une création vitale de chaque instant afin de goûter et de se soumettre à une transformation infaisable : l’acte d’être.

Jacques Castermane nous rappelle « qu’un chemin de transformation n’est pas un chemin de formation ; c’est le passage d’un état à un autre, d’un opposé à un autre, d’une contradiction à une autre, passage vu, accepté et favorisé, qui est source d’unité et de Grand Calme ».

Se déconnecter du vouloir faire, de l’ambition personnelle ou de tout contrôle conscient est une régression pour l’ego, une mise en retrait : très difficile de laisser faire l’infaisable ! L’infaisable ?

Une mise à l’écoute de tout soi-même au service des intentions du corps vivant ou « intentions de l’Être ».

La toute-puissance de la conscience rationnelle nous oriente sans arrêt dans une pratique de construction, de formation d’un soi-même idéalisé, et toujours dans une seule direction, le mieux-être. État que j’atteindrais plus tard grâce à des efforts répétés ? Rien n’est moins sûr !

La pratique du « Un » est un geste de renouvellement constant, instantané et sans but.

Renouvellement du Geste, création de chaque instant qui nous plonge dans le processus vital qu’est l’acte d’être, incessant chemin de transformation naturelle à effet immédiat.

Joël PAUL

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jeudi 3 septembre 2026

"Je ne sais pas"

 Q : Comment faire dans les moments de tempête où tout s'active en cascade et où il n'est pas possible de se poser pour prendre une décision à partir de l'espace de tranquillité ?

Nathalie Delay : Là ce qui est important, c'est de lâcher tous les objectifs, et d'être purement dans l'instant. Ça peut être des moments très forts de lâcher prise : "Je ne sais pas"...

Je ne sais pas de quoi j'ai besoin et donc, ce qui se passe, là, dans l'instant, c'est exactement ce dont j'ai besoin. La suite, ça n'existe pas. 

"Je ne sais pas"...

Donc, je me rends totalement disponible à l'instant. Et j'oublie complètement mes objectifs, mes plans, mon planning. "Je ne sais pas". Ces situations de crise sont des moments parfaits où tu peux sentir tout d'un coup une espèce d'arrêt total, de lâcher prise total. Tu es complètement disponible à ce moment et tu pourras davantage voir qu'est-ce qui est nécessaire là, maintenant. Ça peut être extraordinaire en fait des moments comme ça. 

Donc, tu ne cherches surtout pas à trouver l'espace de tranquillité. Non, ça, ça ne va pas marcher. "Pour le moment, je suis LÀ". C'est tout. C'est tout ce qui existe. C'est ce moment, cet instant. Tout le reste, "Pffuiitt"...

Et si tu peux être comme ça de manière très radicale dans cette verticalité, tu vas voir que tout le monde se calme. La famille se calme aussi. Ça a un effet comme ça, ça ramène tout le monde un peu dans l'instant. Tu deviens l'ancre qui ramène tout le monde. 

Les moments comme ça sont vraiment faits pour vous faire pratiquer. Mais surtout, c'est qu'on fait intervenir le temps dans "Je vais retrouver le calme". Il est là le calme, et c'est de comprendre que ça peut être instantané ce retour dans le calme si je lâche complètement tout le programme là-haut (dans le mental). C'est cela que ça peut nous permettre de réaliser. 

Et bien sûr, la vie adore nous tester ou en tous les cas, les choses s'accumulent comme ça et c'est comme pour nous mettre à l'épreuve, pour nous faire travailler. 

~ Nathalie Delay

"La pure verticalité de l'instant"

(extrait d'une vidéo) 

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samedi 5 juillet 2025

Zen, calme, frictions et relations

La dernière lettre du Centre parlait de « notre responsabilité de proposer le calme intérieur, le silence intérieur » dans toutes les situations existentielles rencontrées et dans nos relations. Associer calme et relations humaines n’est pas une mince affaire.

A ce sujet, Jacques Castermane nous rappelle que « Le calme n’est pas le fruit de la pratique quotidienne de zazen, mais que la pratique de zazen est, quotidiennement, l’occasion d’exercer le calme.»

Accueillir, embrasser ce qui se présente et goûter le calme qui en résulte ne s’arrête pas avec la fin de l’assise solitaire en zazen. Le calme n’est pas un gain intérieur à atteindre, à garder, à protéger lors de rares moments, mais une manière d’être sans cesse interrogée, remise en cause, bousculée, par les situations de l’existence. Exercer le calme est un geste qui nous confronte à la relation tout au long de la journée, qui nous oblige à nous remettre en cause, à sortir de notre confort, de nos préjugés et de nos habitudes. A ce titre, le calme n’est pas de l’apathie, de la distance, de la passivité, mais une attitude d’éveil à nos capacités d’adaptabilité et d’ouverture, afin de voir et sentir une situation dans son ensemble, et tenter par notre action de « coller au réel ». Ainsi une colère, de la rigueur, un geste ferme s’imposent parfois comme des actions justes.

K.G.Durckheim parle du zen comme d’un chemin de maturité de l’Homme, par la redécouverte de l’être essentiel niché au cœur de chacun de nous, source de complétude, d’apaisement et de confiance. Ce contact intime est à développer dans tous les aspects de l’existence, y compris dans le domaine relationnel. (cf. le livre : la percée de l’être)

Un homme mûr est tout le contraire d’un adulte infantile, soumis à ses humeurs changeantes et réagissant sans arrêt à ce qui le contrarie, intérieurement et extérieurement, faisant subir à son entourage son manque de stabilité et son agitation. Si cette maturité intérieure se renforce peu à peu, au fil d’expériences plus ou moins fugaces et inspirantes vécues lors de moments privilégiés, elle doit aussi nous accompagner dans notre réalité existentielle, car, comme le souligne Durckheim :

« Je dois reconnaitre que si moi je suis cette profondeur, cette possibilité de vastitude, l’autre l’est aussi, quelle que soit sa surface. »

La voie du zen nous ouvre-t-elle, avant même de parler « de bonté immuable », à une certaine chaleur humaine dans nos relations ? Sommes-nous capables, dans la contrariété, de :

« Nous ressaisir en souriant et prononcer des paroles apaisantes plutôt que blessantes. »

« Développer une capacité d’aimer non dépendante de la sympathie ou de la reconnaissance d’autrui. »

« Reconnaitre que le zen, c’est l’amour et la compassion qui énoncent l’unité qui relie tous les êtres, et que le zen veut le dévouement absolu de chacun envers cette unité, au lieu même qui lui est assigné par le destin ». K.G. Durckheim

Retrouver ce lien d’humanité, cette unité, c’est apprendre à s’appuyer sur notre profondeur, voir l’universellement humain en tout être humain, mais aussi reconnaitre l’universellement vivant en tout être vivant, et même traiter avec respect chaque objet du quotidien, partout, tout le temps.

Propos d’un maitre zen à Jacques Castermane lorsque celui-ci claque une porte lors d’une sesshin : « Que vous a fait cette porte pour mériter pareil traitement ! »

Quant à Durckheim, il disait à des religieux venus le trouver : « Vous devez perdre tout intérêt pour ce qui est de l’idée que vous avez d’un créateur, pour vous intéresser à ce que vous avez réellement sous les yeux : la création. »

Sacré programme ! Avant de devenir le cœur d’une pratique sacrée reliant essence et existence, ces paroles nous invitent à sortir de notre monde, de notre façon de penser, à ne pas rester à la surface des réactions et des jugements mécaniques propres au mental.

Si le zen est restreint à l’espace d’un dojo, où, assis en zazen, nous tentons de vivre d’intenses expériences spirituelles (et vivons d’intenses difficultés intérieures !), cela peut développer une certaine image héroïque de la Voie, et nous faire oublier comment vivre une existence ordinaire simple et apaisée. En développant ainsi un « ego spirituel », nous courons le danger de fuir le monde.

Si, par la stabilisation du monde émotionnel et mental et la redécouverte d’une étonnante force vitale en « hara », le zen développe un moi plus fort et plus équilibré, ces effets gratifiants de l’exercice présentent un autre danger : celui de s’arrêter aux seuls aspects de maitrise, d’efficacité et de performances dans le monde. La voie est alors mise au service du moi. Le processus de transformation initié par une pratique sérieuse et régulière nous enferme dans l’impasse d’un certain confort relatif, et apparait le risque de « S’arrêter à une certaine forme, et trahir l’être essentiel. »

Il est donc important de se demander si le zen que nous pratiquons n’est pas devenu une confortable habitude nous maintenant hors de la vérité du monde, ou une nécessaire et utile obligation ne servant que la vie mondaine. Pour cela, rien de tel que d’accepter d’être bousculés.

« L’obstacle nous donne la chance de murir, pas l’évitement. » (Jacques Castermane)


Bousculés par le maitre de l’exercice, remettant en cause notre idéal spirituel, ou bousculés par les difficultés soigneusement évitées jusqu’alors que l’existence se charge de mettre sur notre chemin, remettant ainsi en cause notre illusoire maitrise du monde.

La relation à l’« Autre », tout comme zazen, sont de vastes champs d’apprentissage du non refus, domaines où des expressions telles que – Se reprendre, pleine attention, coller au réel, être un avec - sont sans cesse réactualisées.

La Voie se joue donc sur le zafu et dans notre capacité d’ouverture et de rencontre avec toute situation et dans toute relation, équilibre du chemin vers le Grand Calme.

Joël PAUL

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samedi 12 avril 2025

Ouverture nature

 Barreaux d'ouverture... Aucune pensée ne peut enfermer la nature.


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photos par Acouphene

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jeudi 20 février 2025

WUWEI - Le non-agir, c'est agir autrement



Wuwei, le non-agir, est considéré comme la pensée principale du taoïsme. Comme le non-avoir et le non-être, le non-agir est le résultat de la connaissance intuitive et de la quiétude interne. Ce n'est pas une pensée passive.

Le non-agir est basé sur une certaine conscience de l'être et de soi : il faut accepter qu'une idée ou une chose continue a se développer sans la contrôler, selon son intuition et ce qui se passe à l'instant. Selon John Blofeld, il s'agit de " ne pas aller au delà de l'action spontanée qui est adaptée aux besoins tels qu'ils se présentent ".

Le Wuwei nous demande de respecter la nature de chaque chose et d'avoir la sagesse de suivre l'ordre  naturel des choses, d'agir sans intention personnelle, et de n'intervenir qu'en juste équilibre avec les forces extérieures.

La véritable citation chinoise est «Wei-Wu-Wei : agit sans agir. Il fait surgir la stratégie et la sagesse dans chaque circonstance. On applique notre esprit profond en accueillant et en laissant faire les éléments positifs et favorables des circonstances. On fait ce qu'on devrait faire, sans forcer les éléments par sa propre volonté. C'est pour cela qu'on dit que la réussite dépend de trois éléments : le Ciel favorable, la Terre convenable et l'homme harmonieux. L'homme ne peut pas forcer la nature des choses.

Cet état du non-agir est constamment présent dans la méditation, c'est même une nécessité pour pouvoir atteindre un certain niveau.

Extrait de la Voie du Calme de Ke Wen

Maître Ke Wen présente "La voie du calme"

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mercredi 19 février 2025

XIUSHEN - Raffiner son corps et son être

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XIUSHEN, littéralement «éduquer, régulariser le corps», est une notion très importante dans le confucianisme, pour lequel la notion de corps dépasse celle du corps physique, pour englober celle du corps-cœur-état d'esprit.

Le confucianisme insiste sur le travail sur soi-même et le développement individuel avant de parler de l'harmonie avec les autres et le monde.

L'objectif de XIUSHEN est de réaliser sa valeur humaine dans le monde et la société par l'ouverture du cœur et la bienveillance.

Comment réussir ma vie dans tous les plans humains : familial, relationnel, professionnel et spirituel ? Comment franchir ensuite les obstacles et composer avec les émotions pour avoir toujours la force et la volonté de se réaliser?

Une phrase de Confucius très connue en Chine indique ce chemin de la vie matérielle vers la vie spirituelle: 



GEWU : analyser les choses ; ZHIZHI : arriver à la pleine connaissance ; CHENGYI : agir dans la sincérité de l'intention ; IE'G ZHENGXIN : trouver la rectitude du cœur ; XIUSHEN : raffiner son corps et son être ; QIJIA: construire la famille ; ZHIGUO : régner sur le pays ; Yl PING TIANXIA: la paix s'accomplit dans tout l'Univers.

En analysant les choses, on arrive à la pleine connaissance. En atteignant la pleine connaissance, on agit avec la sincérité de l'intention. En agissant avec la sincérité de l'intention, on trouve la rectitude du cœur. En trouvant la rectitude du cœur, on éduque son être. En raffinant son être, on harmonise la famille. En harmonisant la famille, on ordonne le pays. En ordonnant le pays, on accomplit la paix dans tout l'Univers.

Cette phrase est une notion fondamentale du confucianisme, c'est la clé de l'équilibre de l'être et donc de son bonheur. Par l'explication faite du mot SHEN, « corps », on comprend mieux le sens profond de XIUSHEN.

Le terme «corps» peut être exprimé par différents caractères en chinois. Nous avons déjà parlé du caractère XING qui indique le corps, la structure. Il existe aussi le terme TI pour exprimer la notion de corps. 


Le mot SHEN est un autre caractère utilisé pour écrire le corps humain. Le sinologue Cyrille Javary l'a bien décrit : « Dans la forme ancienne de cet idéogramme, on retrouve la silhouette de l'être humain, particularisée ici par le dessin d'un gros ventre, à l'intérieur duquel un trait précise qu'il est plein de quelque chose. Le surpoids de ce ventre gravide oblige cet humain à placer une jambe en avant pour rétablir son équilibre. D’où le sens d’origine de ce caractère qu'il garde toujours dans certaines expressions: "Être enceinte". Formé d'un tout indécomposable, le caractère SHEN ne montre plus le corps dans sa dualité concertante entre charnel et rituel, entre physique et subtil, mais dans la vitalité fondamentale qui le recentre en profondeur. Ce qu’il évoque, plus que le corps lui-même, c'est sa propension à vivre, ce sentiment diffus d'être finalement un peu toujours "enceint” de nous-même, comme la nature l'est du monde, renouvelé à chaque printemps.

Le père Claude Larre, éminent sociologue, le souligne magnifiquement:

"C'est grâce à la vitalité éphémère, mais toujours régulièrement renouvelée, qu'une permanence apparaît dans le passage des éphémères et fonde l’éphémère que je suis. Je n'ose pas dire que je possède l'existence, c'est l'existence qui me possède."

Dans cette perspective, la vie n'est plus un fardeau venu du ciel ou une pénitence héritée de la terre. Vivre devient alors une mission en soi, celle de se sentir responsable de cet éclair de vie qui à chaque moment, comme partout dans l’univers, prend naissance à l’intérieur de soi-même *. »

* Cyrille J.-D. Javary, 100 mots pour comprendre le chinois, Éditions Albin Michel.

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mardi 15 octobre 2024

La pratique de la Voie dans le quotidien ?

 "Lorsque vous pratiquez zazen, le corps prend la forme du calme" (Hirano Rôshi)

Il ne s'agit pas d'un dogme. A chacun de vérifier si c'est vrai. Comment ? Je ne vois qu'un seul moyen : en pratiquant fidèlement zazen.

Une pratique qui a été décrite dans des Lettres d'Instant en Instant antérieures. S'il vous arrive, au cours de cet exercice que l'on fait à un moment de la journée en étant à l'écart des obligations quotidiennes, s'il vous arrive de vous sentir habité par ce calme qui n'est pas le contraire de l'agitation mais l'absence d'agitation, une question s'impose : ce calme intérieur peut-il déborder dans ma vie de tous les jours ?

Ce n'est que dans la mesure où cette manière d'être qui révèle que je suis en contact avec ma vraie nature imprègne ma manière d'être au monde que l'exercice a un sens.

Si le maître Zen est là pour nous apprendre comment pratiquer zazen, il est également là pour attirer notre attention sur le comportement correct à adopter dans tous les moments de notre vie quotidienne, ce qui est désigné par l'expression japonaise Shiigi que l'on peut entendre comme étant les quatre attitude dignes : en marchant (gyô), debout (jû), assis (za), allongé (ga).1

En 1960, dans son livre Der Altag als Ubung (Le quotidien comme exercice),2 Graf Dürckheim souligne l'importance de notre manière d'être en tant que corps vivant (Leib). : "Tout ce que nous entreprenons dans le monde, nous l'effectuons dans une certaine attitude corporelle. L'objet de notre entreprise appartient au monde, mais dans l'attitude, dans la façon de faire, l'homme s'exprime soi-même !"

Et il prend comme exemple une activité quotidienne aujourd'hui quasiment révolue : poster une lettre à la boîte aux lettres.

"Poster une lettre à cent pas de l'endroit où on se trouve signifie cent pas de perdus si l'on ne donne à cette action que le but de jeter la lettre dans la boîte. Par contre, s'il s'agit d'un homme sur la voie, alors, même la distance la plus courte lui donnera l'occasion de se mettre en ordre intérieurement, de se renouveler par le contact avec son être essentiel, à condition de parcourir cette distance dans une attitude juste. Il en sera de même pour toutes les activités quotidiennes".

Graf Dürckheim dans les années soixante, Hirano Rôshi au cours des dix dernières années lorsqu'il a animé des sesshin au Centre, comme Dôgen Zenji (3) au 13ième siècle, nous invitent à distinguer action et activité.


Chaque jour je marche pendant une dizaine de minutes pour me rendre sur mon lieu de travail.

Marcher est dans ce cas une activité en relation avec un but extérieur, une nécessité existentielle. Soumis à certaines conditions, comme par exemple l'heure d'un rendez-vous, je vais marcher plus ou moins vite.

Au Dojo, j'exerce la marche lente appelée Kin-Hin. Au cours de cet exercice je suis attentif à la tenue juste (ni crispé ni avachi), attentif au rythme grâce auquel le passage d'un pied sur l'autre se fait dans un parfait équilibre. Marcher est dans ce cas une action qui exprime et en même temps imprime ce qu'on peut désigner comme étant les intentions de l'être.

Les intentions de l'être ? De même que l'acte de respirer - cette action vitale - l'acte qu'est marcher est inné. L'inné précède l'héritage génétique et les conditionnements acquis. Respirer, marcher, ces actions infaisables qui ne sont pas du ressort du moi, expriment et révèlent la présence dynamique de notre propre essence. Il en est de même du calme intérieur, cette valeur de l'être trop souvent ignorée. "Je ne souffre pas d'un manque, je souffre d'ignorer ce qui ne manque pas" (Graf Dürckheim).

Action et activité. L'infaisable et le faire.

Il ne s'agit pas d'opposer ces deux modes d'agir. Il s'agit de les harmoniser, de les entrelacer. Jusqu'à ce que leur interaction devienne notre manière de vivre, notre manière d'être au monde. Entrelacement du moi existentiel, du moi mondain et de notre être essentiel.

Tchouang Tseu (4) parle de la relation entre le ciel et l'humain.

À la question - qu'entends-tu par le ciel ? - le penseur chinois répond : "Les chevaux et les buffles ont quatre pattes : voilà ce que j'appelle le Ciel".

À la question - qu'entends-tu par l'humain ? il répond : " Mettre un licou au cheval, percer le museau du buffle : voilà ce que j'appelle l'humain".

Et il ajoute : "Veille à ce que l'humain ne détruise pas le céleste en toi". Veille ! Veiller est le verbe qui traduit le plus justement le kanji -Zen-.

Zazen ? Veille à ne pas déranger l'infaisable avec ce que tu fais ! Kin-Hin ? Veille à ne pas déranger l'infaisable avec ce que tu fais !

L'exercice dans le quotidien ? « Il n'y a rien de spécial dans ce que je fais chaque jour. Je me contente de me tenir en harmonie avec toutes choses. (...) Les pouvoirs surnaturels et les travaux qui provoquent l'admiration ne sont rien d'autre que de chercher de l'eau et ramasser du bois ».

Quoi que tu fasses, veille à ne pas déranger l'infaisable avec ce que tu fais !

Jacques Castermane


1 Hirano Katsufumi Rôshi - ENSEIGNEMENTS - p. 29 - Compilation par J. Derudder – éd. Unicité

2 Pratique de la Voie intérieure – Le quotidien comme exercice – K.G. Dürckheim – éd. Le Courrier du Livre

3 Dôgen Zenji (12ième Siècle) Fukanzazengi : Règles et méthodes pour la pratique de zazen

4 Leçons sur Tchouang-Tseu - J.-F. Billeter - p. 47-48 – éd. Allia

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mercredi 11 septembre 2024

Espace de quiétude

 


  • La quiétude est votre nature essentielle. Quelle est-elle, en fait ? C’est l’espace intérieur, ou la conscience dans laquelle les mots de cette page sont perçus et deviennent des pensées. Sans cette conscience, il n’y aurait ni perception, ni pensées, ni monde. Vous êtes cette conscience dissimulée sous l’apparence d’une personne.
  • L’équivalent du bruit extérieur, c’est le bruit intérieur de la pensée. L’équivalent du silence extérieur, c’est le calme intérieur. Chaque fois qu’un silence vous entoure, écoutez-le. Remarquez-le, tout simplement. Accordez-y votre attention. L’écoute du silence éveille en vous la dimension du calme, car ce n’est qu’en toute tranquillité que l’on prend conscience du silence.
  • Voyez: dès que vous remarquez le silence alentour, vous ne pensez pas. Vous êtes conscient, sans penser.
  • Lorsque vous prenez conscience du silence, cette vigilance intérieure est immédiate. Vous voilà présent. Vous voilà sorti de millénaires de conditionnement humain collectif.
(Quiétude)
Eckhart Tolle : La quiétude.
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vendredi 16 août 2024

Deux réalités (fin)

 Il n'y a pas de séparation, pas de dualité, pas d'opposition entre la vague et l'Océan, entre le moi existentiel et notre réalité essentielle.

La souffrance propre à l'être humain, souffrance fabriquée mentalement, est la souffrance de la séparation. Une souffrance qui n'a donc pas une cause réelle mais notre représentation mentale du réel. Représentation que je me fais ou représentation à laquelle on m'invite à croire (le credo) ou à laquelle on m'oblige à adhérer (le dogme).

La vague qui pense être séparée de l'Océan, l'homme qui pense être séparé de sa propre essence souffre ; l'homme souffre d'un manque.

Non. Il souffre de l'impression d'un manque.

“Je ne souffre pas de ce qui manque ; je souffre d'ignorer ce qui ne manque pas.” K.G.Dürckheim


Afin de perdre l'ignorance, le maître Zen nous invite à nous mettre en chemin. Le chemin est la technique, la technique est le chemin. Un chemin d'expérience et d'exercice.

Vous êtes actuellement en vacances au bord de l'Océan. Profitez-en pour vous allonger à la surface de l'eau, et laissez-vous porter par cette action de l'Océan qu'est le va-et-vient des vagues. Comme, lorsque vous pratiquez zazen, vous vous livrez au va-et-vient qu'est le souffle vital. Ne rien faire, rien. Et le corps vivant que nous sommes prend de lui-même la forme du calme.

“La meilleure façon de purifier une eau boueuse est de la laisser tranquille.” (Alan Watts)

Jacques Castermane

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jeudi 15 août 2024

Deux réalités (1)

 

Tout être humain est tendu entre deux réalités

« L'homme est tendu entre deux réalités : sa réalité existentielle au cours de laquelle il se sent menacé — la durée de son existence dans le monde — par le chaos des événements extérieurs ET sa réalité essentielle, qui n'est autre que sa vraie nature, ce que j'appelle son être essentiel. » (K.G. Dürckheim)

"L'homme se sent menacé — la durée de son existence — dans le monde" ! Cela a toujours été et l'est encore aujourd'hui.

Aujourd'hui comme hier la menace relève de la puissance de la Nature. Ici un tremblement de terre ; là un tsunami. Ici une sécheresse ; là une inondation. Aujourd'hui plus qu'hier des dangers relèvent de la prétention de l'être humain. Exemple : identifié à son ego la vanité de l'homme est telle qu'il pense vivre – dans – la nature et qu'il peut donc dominer, contraindre, ce quelque chose à quoi il fait face. En réalité, comme tous les êtres vivants, l'homme vit – de – la Nature.

La vraie nature de l'être humain, sa réalité essentielle, est de la même Nature que la Nature.

La Nature est notre propre essence, notre réalité essentielle. Pour se libérer de cette menace le devoir de l'homme est de se mettre au service des lois de la Nature. Je crains que l'obsession de l'intelligence artificielle l'en dispense plus encore.

Lorsque, au début de mon séjour à Rütte (1967), j'ai dit à Graf Dürckheim que je n'arrivais pas à comprendre la relation entre ce qu'il désigne comme étant notre être essentiel et ce qu'il appelle le moi existentiel, il a souri et m'a dit "Je vous comprends ! Parce qu'on ne peut pas comprendre cette relation. Mais vous pourriez commencer par lire un récit qui me donne l'impression d'être une véritable clé de compréhension de la souffrance qui est propre à l'être humain. Cette allégorie attire notre attention sur la relation de la vague avec l'Océan".

Quel est ce récit ?

Le lendemain, sous la porte de ma chambre, s'était glissée cette métaphore qui répond à la question : « Qui suis-je ? »


LA VAGUE ET L'OCEAN.

« La vague n'est pas un objet différent de l'Océan, quelque chose qu'il serait possible de séparer de l'Océan. Le sentiment qui anime la vague tout au long de son parcours en surface, dans ce qu'on appelle le monde, est le sentiment de sécurité.

La sécurité ! Comment se fait-il ? Parce que la vague se sent UNE avec l'Océan.

Si la vague se différencie de l'Océan en pensant il y a moi et en dessous de moi il y a quelque chose, l'Océan, son parcours en surface est animé par l'angoisse et les états qui l'accompagnent. »

Cette allégorie reprend ce qui est commun à la plupart des voies de sagesse qui ont leurs racines en Orient et en Extrême-Orient.

Tout enseignant du Yoga, du Tai-Chi-Chuan, du tir à l'arc (Kyudo), de l'art du thé (Chado), de l'art du combat au sabre (Kendo), de l'art de la calligraphie (Shodo) devrait lire et relire ce qui est la clé de compréhension du fondement des ces pratiques à la fois différentes et identiques.

L'affirmation qui est commune à tous ces enseignements est que profondément, dans son essence, l'homme est réellement libre, calme, confiant. Comme la vague je peux envisager un parcours dans le monde dans la ... sécurité.

L'Océan est la matrice de chaque vague. De l'Océan s'extrait chaque vague. Chaque vague n'est autre que l'Océan. Il serait prétentieux de dire "Je suis l'Océan...!" Mais j'ai le droit de dire que "Jesuis un paquet d'Océan!"

Dans les années 1930, Graf Dürckheim pratique l'exercice appelé zazen et le tir à l'arc (Kyudo) depuis quelques mois. À D.T. Suzuki, qui lui a conseillé de ne pas aborder le Zen à travers son entendement de philosophe mais en entrant dans la pratique d'un exercice, il dit "Si je comprends bien, le Zen ouvre sur l'expérience d'être comme un poisson dans l'eau ?"

Réponse immédiate de Suzuki :"Non. Le Zen ouvre sur l'expérience d'être comme l'eau ... dans l'eau".

La Voie tracée par Graf Dürckheim, le Zen dans ce que cette tradition recèle d'universellement humain, me libère de l'illusion que la Vie est – dans - le vivant, me libère de l'illusion que l'Être est – dans - l'étant.

Le vivant, le corps vivant que je suis (Leib, IchLeib) "EST" la vie qui d'instant en instant prend forme existentielle.

Le corps n'est pas le contenant d'un contenu ... la Vie. De même que la vague n'est pas le contenant d'un contenu ... l'Océan.

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Jacques Castermane

A suivre.

vendredi 26 avril 2024

Respiration au carré


Voici une petite technique de respiration qui peut être efficace

 (extrait de l'émission dédiée au sommeil) :

 Prenez soin de vous ! Votre sommeil en forme olympique (France 5)


dormez bien !

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jeudi 26 octobre 2023

Flocons de pensées

 Hier à la méditation, nous avons abordé un sujet sur lequel nous pouvons toujours revenir : quelle est notre intention en méditant ?

Avons nous une intention uniquement tournée vers notre bien être ?

Est-elle plus altruiste ? Est-elle orientée vers le bien de tous les êtres ? La réponse appartient bien sûr à chacun, mais la question mérite toujours d'être posée.

Nous avons ensuite parlé de nos pensées. Elles peuvent bien souvent nous emporter, surtout si nous n'avons aucune idée de quoi elles sont faites, si nous leur accordons une réelle et substantielle importance.


Les pensées peuvent être comparées à des flocons de neige qui quand ils arrivent sur une pierre très chaude, disparaissent instantanément en touchant la pierre, au lieu de s'accumuler en un gros tas de neige.

La pierre chaude c'est cultiver la présence pour être capable de voir la pensée surgir sans que nous ne fassions rien, de réaliser que cette pensée est insaisissable, on ne peut ni l'attraper, ni la retenir et quoi qu'on fasse (ou ne fasse pas) et elle disparaît sans laisser de trace, si ce n'est parfois d'entraîner une nouvelle pensée qui aura les mêmes caractéristiques.

Quand cela est vu, le flocon de la pensée disparaît en un instant, sans laisser de trace.

Cela est relativement facile à comprendre, mais apprendre à ne rien faire de nos pensées, à ne pas se laisser entraîner ou distraire par elles demande une attention bien aiguisée.

La question est : Souhaitez-vous vraiment vous y entrainer ? Ou préférez-vous être le jouet de vos pensées qui risquent de vous amener à poser des actes de façon uniquement réactionnelle, des actes posés sans aucune conscience et dont vous ignorez souvent les conséquences ?

Quelle est la solution qui pourrait vous amener à être vraiment heureux ?

Notez qu'il n'est aucunement question d'influencer la chute des flocons, de diminuer vos pensées. Cette intention-là ne pourrait avoir qu'un résultat très temporaire.

Je vous souhaite à tous une belle journée, laissant les flocons vos pensées s'évaporer grâce à la pierre chaude de l'attention.

Philippe Fabri

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lundi 23 octobre 2023

Sans contrôle...


Afin de vraiment grandir intérieurement,
vous devez d’abord être testé de toutes parts.
Les choses ne peuvent pas se dérouler
comme vous le souhaitez.
Vous ne pouvez pas contrôler la vie
ou vous attendre à ce qu’elle réponde à vos projections.
Si les choses étaient toujours faciles,
vous iriez dormir à l'intérieur de votre être.
À mesure que vous devenez plus sensible,
plus alerte, intuitif, ouvert et silencieux,
la peur, la résistance et la léthargie s'apaisent
et sont remplacées par un calme profond
et une foi dans l'invisible.
Même si aucune compagnie n'est vue à vos côtés,
celui qui marche avec Dieu n'est jamais seul.
~ Mooji

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vendredi 21 juillet 2023

Du cœur à l'ouvrage

 Paris, avril 2023

DU COEUR A L'OUVRAGE 


Rue du Faubourg Montmartre, non loin de notre domicile parisien, il y a un établissement où l’on mange des glaces, des crêpes et des galettes de sarrasin. J’y vais régulièrement prendre des galettes  « à emporter » qui nous font notre repas.

Outre les galettes elles-mêmes, qui sont très bonnes, ce que j’aime dans cet endroit, ce sont les quelques minutes où, ma commande passée (deux galettes)  je regarde les cuisiniers les faire sous mes yeux. C’est toujours beau et nourrissant de voir des personnes exercer une expertise, faire un travail et le faire bien. 

Chacun des deux employés verse sur une grande plaque circulaire la pâte liquide qui, cuite, deviendra la galette. La couleur est belle, jaune d’or, la pâte prend, puis le cuisinier y dispose les ingrédients spécifiques correspondant à mes commandes. Morceaux de poireaux, fromage de chèvre, miel, noix pour l’une ; plus classique, fromage râpé, jambon, oeuf cassé d’un mouvement sûr pour l’autre. 

Ces hommes qui font cela toute la journée sont calmes, posés. Je ne vois pas chez eux, sur leurs visages, dans leurs gestes, l’agitation si évidente un peu partout. Ils ne trainent pas, mais ils ont le temps. Il savent le prendre. 

Du coup, on jurerait qu’il prennent du plaisir à faire ce qu’ils font. Chacun regarde la galette en train de prendre forme d’un œil serein et bienveillant, comme un artisan se plait à voir son ouvrage émerger. 

J’adore le moment où le cuisinier va plier la galette. Il prend son outil là où il sait le trouver, et, de quelques coups de maître, confère une forme à ce qui jusqu’à présent était plat. Il la laisse encore quelques instants sur la plaque, juste le temps qu’il faut. Puis, d’un autre geste sûr, il soulève la galette pour la mettre dans la boîte prévue à cet effet. Un autre employé prend le relais pour disposer un peu de salade dans une petite boîte,  y rajouter une pincée de sauce, mettre les boîtes contenant les galettes et salades dans un sac, y ajouter des couverts, deux serviettes en papier … 

Lui aussi accomplit ce qu’il a à accomplir avec tranquillité et soin.

Voilà, ce travail là est terminé, l’employé me tend le sac, je m’en vais manger chez moi ce qu’ils viennent de me préparer avec une réelle reconnaissance pour le cœur qu’ils montrent à l’ouvrage. 

La rue est fourmillante de passants, le grand  boulevard juste à côté crépite de véhicules, de piétons pressés, de sons stridents. 

Mais dans cet établissement pourtant très fréquenté, où ceux qui veulent s’ installer doivent souvent faire la queue, des gens savent encore prendre le temps ou plutôt ne pas jouer le jeu insensé de la précipitation. Ils ne se dérobent pas à eux mêmes leur dignité en gesticulant sous prétexte qu’ils « n’ont pas le temps. »

Gilles Farcet

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samedi 27 mai 2023

lundi 15 mai 2023

Conscience de la non substance...

 Contemplons simplement la douleur. Même si sa présence est lancinante, demandons-nous quelle est sa couleur, sa forme ou toute autre caractéristique immuable. On s'aperçoit que ses contours s'estompent à mesure qu'on tente de la cerner. En fin de compte, on reconnaît qu'il y a, derrière la douleur, une présence consciente, celle-là même qui se trouve à la source de toute sensation et de toute pensée. Détendons notre esprit et essayons de laisser la douleur reposer dans la pleine conscience, libre de toute construction mentale. Cette attitude nous permettra de ne plus en être la victime passive, mais, peu à peu, de faire face et de remédier à la dévastation qu'elle provoque dans notre esprit.



L’esprit est en effet capable d’examiner ce qui se passe en lui. Il suffit pour cela qu’il observe ses émotions comme nous le ferions pour un évènement extérieur se produisant sous nos yeux. Or, la part de notre esprit qui est consciente de la colère est simplement consciente : elle n’est pas en colère. Autrement dit, la pleine conscience n’est pas affectée par l’émotion qu’elle observe. Comprendre cela permet de prendre de la distance, de ce rendre comte que cette émotion n’a aucune substance, et de lui laisser l’espace suffisant pour qu’elle se dissolve par elle-même.

extraits de "L'Art de la Méditation" par Matthieu Ricard

vendredi 3 mars 2023

Y a-t-il encore de la place, dans le monde tel qu'il est ...

... pour le calme intérieur, la paix intérieure, la simple joie d'être ?

Comme une pluie fine interminable qui nous pénètre jusqu'aux os, les médias imprègnent quotidiennement notre vie intérieure d'une inquiétude latente qui insidieusement peut laisser place à l'angoisse ou à la dépression.

Il est indéniable que nous traversons une époque au cours de laquelle les détresses s'accumulent.

Mais en a-t-il été autrement dans le passé ?

Épidémies, tremblements de terre, inondations, famines, éruptions volcaniques et autres désastres naturels jalonnent les siècles, les millénaires. Il est avéré que depuis que l'homme occupe la Terre il a adjoint aux catastrophes naturelles ses propres créations meurtrières. La plus ancienne est sans doute le conflit guerrier. La guerre ! « Un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas » écrivait Paul Valery.

Il faut aujourd'hui ajouter les produits de ce qui fait la différence, paraît-il, entre l'animal -être de nature- et l'homme -être de raison-. Il est insensé de projeter sur la Nature les problèmes écologiques qui ont pour cause l'idée prétentieuse que nous vivons - DANS-la Nature ; ce qui rend la Nature étrangère à nous-même.

Quand allons-nous reconnaître que, comme les animaux, nous vivons - DE - la Nature ? Et qu'il serait bien que ce que j'appelle MOI se mette au service de ses lois. Lorsque je vivais en Haute-Savoie, ayant quitté la Forêt Noire pour ouvrir un premier Centre de Méditation, le paysan qui récoltait le blé qu'il avait semé autour du centre le fauchait à la faux !


J'étais fasciné par l'élégance de ses gestes. Maître de son outil, il le soumettait à un rythme aussi naturel que celui des battements du cœur. J'aimais échanger quelques mots avec cet homme paisible qui prenait toujours le temps de s'arrêter un moment pour papoter.

Quel contraste avec l'agriculteur qui aujourd'hui, autour de notre maison, dans la Drôme, conduit une machine agricole plus volumineuse qu'un camion trois tonnes. Il me donne l'impression d'être l'esclave de sa machine. Lui faisant un signe de la main pour le saluer, j'ai parfois l'impression que je le dérange, tant il semble soumis au rendement. J'ai souvenir d'avoir vu notre paysan savoyard prendre le temps d'interrompre son action pour entendre un oiseau qui chantait. L'agriculteur, pour se mettre à l'abri du vacarme de sa machine, a un casque sur les oreilles.

Heureux celui, celle, dont le métier est le "fait main". Le produit fait main transforme la personne qui le fait !

Il serait inepte et sot de penser pouvoir faire marche arrière afin de revenir aux manières d'être et de vivre d'antan. Peut-être sommes-nous définitivement passés de la faux à la moissonneuse-batteuse, de l'humus aux engrais chimiques. Comme nous sommes passés de l'épée à la mitraillette et de l'arc aux fusées intercontinentales.

MAIS QU'EN EST-IL DE L'ÊTRE HUMAIN QUE NOUS SOMMES ?

Être c'est devenir ; devenir c'est être. L'être humain depuis des millénaires, entame le chemin qu'est son devenir au cours d'une gestation d'une durée de neuf mois. Quels que soient la couleur de sa peau, le milieu familial, les options philosophiques, religieuses, spirituelles des adultes qui l'entourent, chaque nouveau-né prend le temps d'attendre que la vie qui le fait vivre l'invite à s'asseoir … quelques mois plus tard à se mettre debout … et plus d'un an après la naissance physiologique …à marcher.

« Rien ne presse ! » me disait Graf Dürckheim lors de mon premier séjour à Rütte. « Désormais faites tout ce que vous faites un petit peu plus lentement ! »

Une des grandes vertus des bébés, écrit Christian Bobin (1) est de ne pas être aveuglés par un savoir. Ils regardent le monde sans morale, sans philosophie, sans religion, sans aucune précaution.

Michiko Nojiri San, maître dans l'art traditionnel qu'est la cérémonie du thé (ChaDo) pratiquait et enseignait l'exercice appelé zazen. Régulièrement son introduction était limitée à cette indication : « Zazen ? C'est être assis (ZA) comme un bébé est allongé dans son berceau. »

Zazen est décrit, par les personnes qui pratiquent cet exercice, comme étant la culture du silence, la culture du calme, la culture de la paix intérieure.

Par les personnes qui pratiquent ! Non pas par les personnes qui pensent, qui cherchent à comprendre pour quels bénéfices il serait bien de se mettre à pratiquer ce curieux exercice, exercice consistant principalement à ne rien faire. « Ne rien faire, mais à fond », me disait André Comte Sponville après quelques heures d'exercice. Dans son dictionnaire philosophique (éd. PUF), il ajoute : « Zazen c’est jouer le “corps” contre l’égo, la “respiration” contre le mental, “l’immobilité” contre l’agitation, “l’attention” contre l’emportement ».

ZAZEN ? Passage de la vérité conceptuelle à la vérité vraie !

Je suis, donc je respire ! Je respire, donc je suis ! Lapalissade ? Non ! C'est une vérité dans le concept. Mais l'acte de respirer n'est pas dû au fait qu'il peut être pensé, conceptualisé. La vérité vraie est que en ce moment JeInspire (je n'expire pas) et que la pensée n'y est pour rien ! La vérité vraie est que en ce moment JeExpire (je n'inspire pas) et que la pensée n'y est pour rien !

Et curieusement, lorsque j'arrive à sentir que je laisse le souffle vital aller et venir, sans l'entraver, tout en moi se calme.

Oui, dans notre monde tel qu'il est, nous avons encore droit à nous sentir portés par ces valeurs essentielles que sont le calme intérieur, la paix intérieure, la simple joie d'être. Mais pour cela, et je reviens à ce qu'écrit Christian Bobin « Il y a un moment où chacun est obligé de comprendre d'une autre manière que la compréhension analytique. Il faut peut-être comprendre par l'arrière de la tête, ou par ses yeux, ou par l'enfant qu'on était. Mais surtout ne pas comprendre par l'adulte qu'on se croit tenu d'être. » 1

 Koan ! Mentalement, par l'usage de la pensée, répétez : l'être ... l'être ... l'être ... !

Pour ensuite prendre le temps de dire : être ... être ... être ... !

Au plaisir de vous rencontrer ou de vous revoir au Centre.

Jacques Castermane

                                                                                                                                                                                     

1 Christian Bobin — Le plâtrier siffleur— POESIS (Habiter poétiquement le monde).

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