mardi 22 septembre 2026

Effets d'éveil en cause

 MESAVENTURES ET DECONFITURES DE  « L’EVEIL ».LE MYTHE DE LA « BASCULE »

(Le 31 juillet)

Lu un livre offert par un vieil ami, co traducteur du dit bouquin.


Il s’agit du récit (à ce que je comprends, assez populaire aux Etats Unis dans un certain milieu) d’un « éveil sauvage », un de plus, vécu par une jeune américaine , Suzanne Segal, au début des années 80. 

Je trouve ce bouquin très intéressant, sans doute pas tout à fait pour les mêmes raisons que la plupart de ses lecteurs.

 En effet, de mon point de vue, ce récit - que je ressens comme assez tragique - condense et illustre toutes les réserves que j’en suis venu, après tout de même de longues recherches et une fréquentation proche de pas mal de protagonistes de l’ « éveil », à avoir sur ce concept même d’ « éveil »  dans sa forme contemporaine, bien spécifique. 

Sur le concept, et sur ses chantres, les « éveillés ».  

Pas en tant que personnes, évidemment  ; certains rencontrés m’ont été fort sympathiques, d’autre moins, certains plus ou moins potentiellement dangereux de par leur prétention naïve, la coupure de leur propre souffrance vis à vis de laquelle la proclamation de leur éveil leur faisait office de bouclier blindé, et de ce fait leur imbrication non consciente dans quantité d’enjeux de pouvoir et de domination. 

L’auteur du livre dont il est ici question, après avoir un temps pratiqué  la méditation transcendantale (à cet égard, je suis bien placé pour me sentir en communion avec son enthousiasme juvénile puis ses doutes et déceptions) connait au début des années 80 une expérience fulgurante de « dépersonnalisation » (disparition du sens du moi). 

N’y étant en rien préparée, n’ayant ni cadre ni tradition ni guide compétent pour l’assister dans la contextualisation et l’intégration de cette expérience, elle la vit très mal, pendant au moins une décennie si j’ai bien lu, plutôt comme une malédiction qu’une bénédiction. 

Finalement, après avoir rencontré plusieurs enseignants spirituels, elle commence à vivre cette rupture intérieure de manière positive , écrit son témoignage, devient une intervenante reconnue dans la sphère de l’ « éveil », dotée manifestement d’un réel charisme. 

Puis, et je trouve cela particulièrement éclairant, d’après les éditeurs et préfaciers de son livre qui en témoignent avec honnêteté, elle connait à la fin de sa vie - la malheureuse va décéder à 42 ans d’une tumeur au cerveau, son livre ayant été écrit si j’ai bien compris deux ans auparavant - de nouveau une période de doute et de remise en cause du caractère positif de son expérience, aiguisée par la résurgence d’abus survenus dans son enfance et jusque là refoulés. 

 De par la maladie autant que par les turbulences intimes traversées, elle termine son existence désorientée et confuse, loin de  l « immensité » qu’elle célébrait. 

« Vers la fin de sa vie, nous n’avons pu que constater que cette réalisation lui glissait entre les doigts comme du sable, la laissant frustré et confuse » écrit son préfacier et ami. 

Ainsi, tous les ingrédients sont là : immaturité psychique et humaine (l’expérience survient sur un terrain bien fragile), utilisation inconsciente de l’expérience pour se couper d’une souffrance enfouie, confusion entre « réalisation » - l’emploi de ce terme est décidément fort problématique - et expérience dite d’éveil, frontière très floue entre la psychose et l’ « état » de non moi…

Finalement, chute et régression. 

Il y aurait tant à dire mais ce qui m’interpelle encore et toujours, c’est la fascination de quantité d’enseignants mentionnés dans ce livre  (dont plusieurs que j’ai connus et parfois appréciés) pour ce type d’expériences ; son assimilation immédiate et à mon sens dépourvue de discernement critique avec le témoignage d’un Ramana Maharshi (témoin très crédible, contrairement à un personnage douteux comme Poonjaji ou un leader si charismatique mais lui aussi si égaré,  ainsi qu’ il en conviendra lui même comme mon ami Andrew Cohen (« mon ombre, c’était de croire que je n’en avais pas » me dira-t-il lors de notre dernière conversation). 

Ramana (lui même étant passé à seize ans par une rupture intérieure fulgurante qui le laissa momentanément dysfonctionnel, mais dans un contexte hindou traditionnel, ce qui fait toute la différence) témoigne bien de quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à ce dont parle une Segal ou d’autres, mais est ce bien « la même chose » ?

 Ou, autre manière de se poser la question, cette expérience ne prend elle pas une portée radicalement différente selon le contexte intérieur et extérieur (équilibre psychique ou névrose assez prononcée, environnement socio culturel et familial stable et sécurisant, ou pas …) dans lequel elle survient ?

 Et, enfin et surtout, quelle valeur intrinsèque attacher à cette expérience par rapport à celle d’une maturation à la Swami Prajnanpad, maturation par laquelle les dimensions spirituelles se trouvent au fur et à mesure harmonisées avec les dimensions humaines et psychiques ? 

Chacun semble prendre pour argent comptant le fait que cette Suzanne est » éveillée » suite à une « bascule »… 

Venons en donc à cette fameuse « bascule ». 

Pour ma part et avec le recul, j’ai été amené à remettre en cause sinon la notion même de « bascule » du moins la manière dont elle est couramment envisagée. La remettre en cause au risque, plus que probable, d’être mal compris. 

En effet,  je ne nie pas l’existence et la possibilité, voire dans certains cas la valeur de telles « bascules ».

 Ce que je mets en cause, c’est leur portée, leur sens, les conséquences qu’on leur attribue, tout l’imaginaire spirituel qui s’édifie à partir de là.  

Chez mon propre maître lui, même, Arnaud, dont je révère la présence, ce qui m’a avec le recul vraiment convaincu , ce n’est pas du tout la « bascule » dont il a témoigné - et que j’ai d’ailleurs minutieusement décrite selon son témoignage très précis dans la biographie écrite en étroite collaboration avec lui - mais son intégration et sa pratique de l’enseignement , manifestées par sa compassion, sa fiabilité, son rayonnement solide (non passager) et son constant service.

 Lui même d’ailleurs a témoigné (notamment auprès de moi à travers un autre livre écrit ensemble) du fait que cette « bascule » ne lui avait pas évité des fluctuations…. 

Mais il semble que cet aspect de son témoignage,  pourtant si clair et  consigné noir sur blanc soit encore peu pris en compte,  et ce jusque parmi ses élèves, tant il y a un enjeu d’imaginaire autour de ce concept de « bascule », l’ avant », l’ « après », la fin de toute souffrance, le repos éternel, etc etc… 

Cela a aussi pour conséquence non conscientisée  (ici j'ai conscience de marcher sur des oeufs ...)  que personne d’autre parmi nous n’est supposé avoir vécu ou même  puisse être tenu comme susceptible de vivre une semblable  « bascule » ;  et donc qu’il y aurait entre le maître et ses élèves y compris les plus mûrs et convaincants une sorte de frontière infranchissable. 

Que , en tant qu'élève , dans l'intime du coeur,  j'envisage ainsi les choses selon une perspective mystique et "dévotionnelle" - encore un mot source de tant de malentendus !- par laquelle je me sens à peine digne d'essuyer la poussière des pieds de mon maître - rien à voir avec une servilité et idolâtrie vis à vis de sa personne, comprenne qui pourra ... Oui ! 

Reste qu'il convient à mon sens de ne pas confondre cette perspective que je qualifie de mystique - d'ailleurs aujourd'hui quasi inaudible- avec ce qui me parait relever d'un imaginaire non examiné. 


C’est assez paradoxal et drôle d’un certain point de vue : 
d’un côté , au sein de ce galimatias qu’on appelle le milieu spirituel, il advient des éveillés comme s’il en pleuvait.

 De l’autre, dans une « école » sérieuse et rigoureuse comme la nôtre, il y a comme un tabou, un interdit , un impensé et impensable. 

A savoir que personne ne saurait jamais" être éveillé» comme l’était le maître qui reste la figure d'un horizon inatteignable et indépassable, ce alors même- mais nous n'en sommes pas à une contradiction près- qu'il est censé incarner la possibilité vivante d'une transformation intérieure...  

Fut bien un temps au sein de notre école où il était entendu , c’était un dogme irrécusable, que  tel élève d’Arnaud ,  homme remarquable,  à certains égards génial, l’ « était ». 

Ah, ce temps béni où  l’on se croyait en sécurité, où un éveillé allait succéder à un éveillé, un « basculé » à un autre, où la transition allait se faire tellement en douceur, comme si de rien n’était, on ne sentirait rien, même pas un peu mal … 

Et puis … La vie, le réel, ont fracassé ce rêve. 

L’enseignant en question, suite à des positions prises qui n’étaient pas celles attendues , en tout cas non conformes à sa « légende », a brusquement cessé d’être « éveillé » … c’est à dire tenu pour et étiqueté comme tel , tant il est vrai que le statut d’éveillé - que l’homme en question n’avait d’ailleurs jamais revendiqué-  repose sur un consensus.

 Ceux là mêmes qui le portaient aux nues l’ont,  un temps du moins, voué aux gémonies, tant était cuisante la déception, le renoncement à l’idéal. 

Le temps a pansé les blessures,  notre école  a fort heureusement continué à vivre, en se passant d’un « basculé » à sa tête. Mais je n’ai pas encore décelé une réelle réflexion autour de l’imaginaire en question. 

Autant j’ai vu, au premier rang desquels Arnaud, des témoins convaincants de la dimension spirituelle, autant j’attache grand prix à  certaines rencontres  et à une amitié qui continue avec certains,  autant j’en ai vu plusieurs , sans que pour cela d’ailleurs je leur retire mon affection et mon estime sur un certain plan, littéralement dégringoler, même pas « chuter » mais se ramasser , avec  de cruelles conséquences humaines pour eux mêmes et leurs proches. 

Enfin, a-t-on jamais vu un mystique chrétien revendiquer haut et fort une expérience mystique, se déclarer lui même « saint », au delà de la « tentation », du risque de la chute…

 Au contraire, les mystiques chrétiens se défient grandement de ces « consolations sensibles ». Et j’entends encore mon si cher Lee Lozowick répéter en présence d’Arnaud qui ne l’a jamais contredit devant une salle pleine d’élèves : « anyone can fall » …

Gilles Farcet

------------------