La tapisserie de Bayeux sera exposée au British Museum de Londres après un voyage dans un caisson spécialement conçu pour éviter les vibrations du transport.
Cette immense broderie du XIe siècle, 70 m de longueur sur 50 cm de hauteur, qui montre des centaines de personnages et d’animaux, est exceptionnelle de créativité, de mouvement, un chef-d’œuvre inestimable qui fait partie depuis 2017 de la mémoire du monde à l’Unesco.
Lutte sanglante
On ne connaît pas l’artiste qui conçut le carton, mais les historiens s’accordent sur une armée de brodeurs, peut-être des artisans du sud de l’Angleterre. Et d’armée, de bataille, il en est question puisque la tapisserie présente une série de scènes racontant une lutte sanglante pour le trône d’Angleterre après la mort du roi Édouard le Confesseur. Prévoyant sa fin proche, le roi envoie son beau-frère Harold signifier à Guillaume, duc de Normandie, qu’il devient son héritier.
Plusieurs scènes montrent le voyage de Harold, ses mésaventures avec le duc de Bretagne, qui le retient prisonnier, et sa libération par Guillaume, à qui il prête serment de vassalité sur des saintes reliques. Mais, à la mort du roi, Harold s’empare du trône anglais, provoquant la guerre avec le duc de Normandie. Les scènes deviennent guerrières, les cavaliers et soldats en armure incendient des villes, coupent des têtes et des membres. Les images sont terribles, sanglantes, réalistes jusqu’au dégoût. La bataille de Hastings de 1066 donne la victoire à Guillaume le Conquérant, qui deviendra roi d’Angleterre.
Que devons-nous retenir de cette broderie troublante par sa beauté alors qu’elle montre un massacre ? Que peut-elle nous apprendre que nous ne sachions déjà sur la capacité des hommes à se battre pour exercer le pouvoir sur les autres ? Peut-être que la tapisserie, dans notre monde secoué par les conflits, tombe à pic.
La guerre, une métaphore
Elle est plus qu’un document sur une bataille historique. Certes, son réalisme est une mine de renseignements sur la façon de faire la guerre – les cavaliers, les fantassins, les armures, les casques –, mais elle cache son jeu. Son commanditaire serait le demi-frère de Guillaume, un évêque nommé Odon, qui inaugure la cathédrale de Bayeux avec la tapisserie. Un lieu sacré expose et met en avant une vision guerrière ! En réalité, ce qui est montré est moins la défaite anglaise que celle d’un homme félon qui trahit son serment sur les reliques et reçoit en retour une punition divine. Les soldats ennemis ne sont jamais ridiculisés et la broderie laisse une large place à l’histoire anglaise qu’elle honore.
Une autre épopée guerrière, celle du Mahabharata en Inde, montre deux clans opposés malgré des liens familiaux. La guerre devient une métaphore de ce qui se passe dans chaque cœur humain et de ce conflit universel que nous devons affronter en faisant un chemin de connaissance de nous-mêmes. D’une épopée à l’autre, il y a peut-être le partage d’un même cheminement spirituel qui nous permet de regarder la tapisserie de Bayeux avec d’autres yeux.
Paule Amblard- Historienne de l’art, spécialisée dans l’art médiéval et la symbolique chrétienne
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