Affichage des articles dont le libellé est religion. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est religion. Afficher tous les articles

dimanche 10 mai 2026

« Ici, on peut apporter son casse-croûte »

 Nouveau bistrot dans le village. On lit sur la vitrine : « Ici, on peut apporter son casse-croûte. » C’est un lieu sans chichis. Chacun vient comme il est, avec dans sa besace ce qui devrait le rassasier. On peut y apporter aussi sa petite tranche de vie : elle se partage sur le zinc.

L’auberge du Bon Dieu doit ressembler à ça. Il ne faut pas s’attendre à des étoiles. Il n’est pas rare que la vie apportée en millefeuilles avec ses prières en miettes ait certains jours un petit goût de vieux : non pas que ce soit immangeable, c’est seulement un peu rassis. Vieilles croûtes bien emballées des habitudes de l’avant-veille que l’on transporte de jour en jour, de ces itinéraires tellement balisés qu’on ne risque plus de se perdre ni de trouver quoi que ce soit de neuf.

Croûtes du cœur : sécheresses installées, pardons remis à plus tard, élans qu’on a rangés parce qu’ils dérangeaient nos agendas. Allez, croûtes de l’Église aussi quand elle oublie qu’elle est une table ouverte et se transforme en une salle à manger où chacun mange toujours à la même place. À ce comptoir, il n’est pas rare que l’on consomme sans appétit.

Rompre ce qui enferme

Au bistrot de la vie, Jésus ne fait pas que bénir nos repas. Il casse la croûte en s’attaquant à ce qui durcit, à ce qui commence à moisir sous le papier bien plié de nos certitudes : « Est-ce que cela te nourrit encore vraiment ? » se risque-t-il à dire…

Avec le pain, il rompt aussi tout ce qui enferme. Il casse la croûte des évidences, quand tout le monde pense savoir qui a sa place à table et qui ferait mieux d’aller manger ailleurs. Il casse la croûte des pratiques installées : ces « on a toujours fait comme ça » qui tiennent parfois lieu d’Évangile, faute de mieux. Il casse la croûte de nos sécurités spirituelles : cette petite religion transportable dans des boîtes à tartines desquelles rien ne déborde plus jamais.

Pour que sa vie circule

Osons le dire : il ne respecte pas toujours ce que nous mettons sur le comptoir. Il pousse l’impertinence jusqu’à ce geste que nous avons bien trop domestiqué : l’eucharistie. Il y a quelque chose d’incongru à l’appeler « repas » quand elle devient ce moment correct et maîtrisé, où tout doit être en ordre, calibré et prévu. Chacun s’avance, reçoit et retourne à sa place. Mais si l’on gratte un peu la croûte, on redécouvre le geste bouleversant de Jésus : il prend le pain, il rend grâce, il le rompt et le donne. Nous n’avons pas le choix : pour que sa vie circule, il faut casser la croûte.

À quelques jours de l’Ascension et de la Pentecôte, il vient mettre du désordre dans nos affaires. Il disparaît du paysage : drôle de façon de faire au moment où l’on pourrait le tenir en certitudes. Comme s’il cassait la dernière croûte : celle d’un Dieu que l’on pourrait garder sous la main.

Quand l’Esprit s’en mêle

Et puis l’Esprit s’en mêle : finies les tables alignées, finie l’allée centrale par laquelle il nous faut avancer avant de rejoindre nos places par les allées latérales ! Finie la langue unique. Ça parle dans tous les sens, ça sort, ça bouge, ça déborde.

Ce « casseur de croûtes » travaille de l’intérieur pour fissurer ce qui s’est refermé. Il ouvre des brèches. Il remet du mouvement. Il refuse le tel quel. Il nous laisse une étrange promesse : notre pain quotidien peut devenir rassasiant, à condition de consentir à ce qu’il soit rompu. Si vous allez dans mon bistrot, ne soyez pas surpris de voir un inconnu s’asseoir à votre table et avec vous casser la croûte. Laissez-le vous apprendre à savourer la foi et à goûter la vie tout autrement. 

Raphaël Buyse

----------

samedi 4 avril 2026

Respiration divine

 Et si la résurrection n’était pas seulement un mystère à célébrer, mais un chemin à vivre ? En relisant Christian Bobin, notre chroniqueuse invite à écouter le souffle du monde et à traverser la mort sans désespoir.

Marie Madeleine avait raison, le Christ est un jardinier. Il a semé sur la terre les germes de la résurrection. Ses gestes et ses paroles sont un mode d’emploi pour redevenir ces corps de lumière, ceux que nous étions à l’origine et que nous deviendrons. Ressusciter, c’est devenir et revenir. Mais le chemin de l’homme ressuscité est long tant il est encombré des gravats de son orgueil, son envie, sa haine, son avidité.

Au regard de l’évolution violente du monde et de l’empressement des va-t-en-guerre, il y a de quoi désespérer y compris en faisant le constat de nos propres faiblesses.

Apprendre des arbres

« Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s’effondrent, privées d’appui, et il ne nous reste plus qu’à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre la compassion que le monde ignore » : cette réflexion de Christian Bobin dans son Ressusciter (Gallimard, 2001) peut sembler naïve face à la brutalité des temps. Le poète pourtant a toujours raison ! Il suggère, pour résister à la déréliction, de se souvenir que tout dans l’univers, dans le moindre brin d’herbe, dans ma main, dans mon cœur, dans mon chien, il y a la présence du souffle. Présence que les arbres, qui font le pont entre ciel et terre, peuvent nous faire entendre.

Si l’on prêtait attention à ce pneuma qui anime chaque être vivant, avant nos intérêts personnels, alors on sentirait battre cette respiration divine dans ce passant qui nous arrête un peu trop longtemps à notre goût, dans le chant des oiseaux qui sont de retour et les petits clins d’œil que la vie nous adresse. On ferait une pause : on inspirerait avec l’idée d’accueillir et on expirerait avec l’idée de restituer ce que l’on a reçu. Ce serait le premier pas pour ressusciter. Cette fête christique nous y invite. Elle ne se cantonne pas à une célébration le temps d’un dimanche, un petit jour et puis s’en va ! Que pouvons-nous expérimenter dans notre quotidien de la résurrection du Christ ? Une philosophie de la vie et une autre approche de la mort.

« Dans la mort, il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la vie » chante-t-on en ce jour. Ainsi grâce au Christ, nous passerons devant cette mort qui attend toute personne sur terre. Nous passerons sans qu’elle nous piège dans sa fosse, nous passerons en la saluant. Elle ne sera plus notre tombeau, elle sera notre libération. Le Christ désire que nous soyons vivants. Il nous a délivré de l’ultime souffrance. Pourquoi ne pas y penser lorsqu’un être cher nous quitte et rend le dernier souffle ?

L’ultime tabou


En cette fête de notre résurrection avec Lui, j’aimerais aussi faire cette demande : puisqu’en ce jour tout est possible, que l’ultime tabou, le plus grand désespoir n’est plus, j’aimerais qu’Il me raconte l’épisode qui suit sa descente dans la mort. Après avoir brisé les verrous et fait tomber les portes, après avoir délivré du lieu d’attente sombre et oublié ceux qui étaient enfermés, que se passe-t-il ?

Christ, qu’as-tu fait de ceux qui étaient prisonniers dans le gouffre du schéol ? Adam, Ève, Jean le Baptiste, tous ceux que les peintres ont représentés et puis ceux qui resteront des anonymes pour la plupart d’entre nous et des proches pour quelques-uns. Christ dis-moi où est mon frère, mes grands-parents, mes amis, ceux que je ne vois plus et que je garde présents dans mon âme ? « Mon cœur bat dans le noir. La vie s’attriste de ne pouvoir nous atteindre que rarement » (Christian Bobin). Christ, fais-moi goûter la vie qui déborde la mort.

Paule Amblard

------------- source : La Vie

----------

jeudi 2 avril 2026

Joie de Pâques

 

On parle rarement de la joie au seuil du Jeudi saint.

Et pourtant, il y a là une forme de joie très singulière, presque paradoxale, qui ne ressemble en rien à l’enthousiasme ou à la légèreté que l’on associe habituellement à ce mot.

Ce n’est pas une joie qui nie l’épreuve.

Ce n’est pas une joie qui évite la nuit qui vient.

C’est une joie qui coexiste avec ce qui va être perdu.

Au moment même où tout commence à vaciller, où les liens vont être éprouvés, trahis, déchirés, il y a encore, dans ce dernier repas, dans ces gestes simples, dans cette présence offerte, quelque chose qui tient. Quelque chose qui se donne, sans se retenir, alors même que tout pourrait se refermer.

C’est peut-être là que se loge une autre manière de comprendre la joie.

Non pas comme l’absence de douleur, mais comme la capacité de rester ouvert, de rester présent, de rester en lien, même lorsque l’on sait que l’on ne sera pas épargné.

Il y a une joie très profonde à pouvoir aimer sans garantie. À pouvoir donner sans être certain de recevoir. À pouvoir être là, entièrement, sans se retirer à l’avance pour ne pas souffrir.

Ce n’est pas une joie confortable.

Ce n’est pas une joie qui protège.

C’est une joie qui consent.

Une joie qui naît, peut-être, non pas de ce qui est facile, mais de ce qui est vrai.

Et peut-être que le Jeudi saint nous approche de cela, de cette capacité à habiter un moment jusqu’au bout, à ne pas fuir ce qui vient, à ne pas se fermer avant l’heure, à ne pas se retirer de la relation par anticipation de la blessure. Une joie grave, silencieuse, presque secrète, mais réelle.

La joie de ne pas se quitter, même quand tout, autour, commence à se défaire.

Kabbalah vitrail

Peinture : Philippe de Champaigne, La Cène

------------------

samedi 28 février 2026

Sur le chemin avec le Ckeikh Bentounes...

  La série "Sur les Routes Spirituelles" part à la rencontre de traditions spirituelles authentiques toujours vivantes.  Les trois épisodes du chapitre 4 sont consacrés au soufisme tel que transmis pas le Cheikh Bentounes, guide spirituel de la confrérie soufie Alawiyya.

Pour voir la vidéo, c'est ici


-------




dimanche 30 novembre 2025

Vivre l'Avent

 


Un ami confie avoir trouvé chez lui des punaises de lit et nous voilà taraudé par l’impression qu’elles se cachent partout : dans les trains, notre matelas, les salles de cinéma. La moindre micro tache brune nous fait bondir, suspicieux… au point même d’être pris par des démangeaisons ! Pourtant, ces insectes n’envahissent pas le monde : c’est seulement notre attention qui s’affole.

De la même manière, si quelqu’un s’adresse à nous en employant un mot inattendu, jusqu’alors inconnu, il se grave dans notre esprit, on se surprend à l’entendre partout et, pour finir, à l’utiliser soi-même… Les algorithmes des réseaux sociaux amplifient ce phénomène : il suffit de s’arrêter quelques secondes sur une image de canapé, pour que la toile tout entière nous inonde de publicités pour des fauteuils semblant plus confortables les uns que les autres. Il semble alors que le monde s’est transformé en gigantesque entreprise de sofas !

Le syndrome Baader-Meinhof

Ce phénomène, les psychologues l’appellent le syndrome Baader-Meinhof, ou l’illusion de fréquence. Il désigne cette impression que tout à coup, un mot, une idée ou une chose deviennent omniprésents, simplement parce que notre cerveau a décidé d’y prêter attention. Avant, nous ne voyions rien ; maintenant, nous ne voyons plus que cela. Qu’est ce qui a changé ? En réalité, rien. Seulement notre attention sélective qui s’est activée. Le regard s’est ouvert.

Ce phénomène m’évoque quelque chose de la vie intérieure. Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que notre attention le filtre. Ce qui devient signifiant pour nous se met à éclairer tout le reste. Lorsqu’une expérience, une émotion ou une rencontre nous marque, elle ouvre en nous une sensibilité nouvelle.

Et soudainement, nous repérons mille signes que nous n’aurions jamais vus auparavant. Le monde semble se mettre à parler autrement. Les événements trouvent un nouveau sens. Nous nous ouvrons à une nouvelle lecture de la vie. La peur nous a marqués ? Tout devient menaçant. Nous cultivons la gratitude ? Tout devient occasion de bénédictions. Nous découvrons que nous sommes aimés ? Tous les êtres deviennent des candidats à notre amour.

Quand une Parole de Dieu ou un appel intérieur deviennent notre « trésor », notre regard se met à en percevoir les signes partout. Dieu ne « parle » pourtant pas plus qu’avant, mais nous devenons capables d’écouter, jusqu’à nous dire : « il y a là, dans ce qui advient, quelque chose de lui pour moi ». Mystère de la foi : notre cœur s’accorde à sa fréquence.

Se réjouir des étoiles qui s’allument

L’Avent qui débute ces jours-ci nous place dans cette dynamique du syndrome Baader-Meinhof ! Le Christ vient, certes – mais, il ne vient pas plus qu’avant puisqu’il est déjà là.

Vivre l’Avent, ne consiste pas à chercher frénétiquement à en faire plus, mais plutôt à vivre dans le désir de tout voir autrement. Il s’agit tout simplement de laisser l’Esprit de Dieu éveiller nos regards, comme on ajuste la focale d’un appareil photo pour que l’image devienne nette. Alors le monde devient tout autre, transparent à la divine présence : les événements se découvrent tels des passages de Dieu dans notre histoire. C’est ce qu’a vécu Marie, la mère de Jésus : elle a un jour entendu dans l’histoire du peuple d’Israël un passage de Dieu. Et tout est devenu pour elle passage de Dieu dans sa propre existence.

Ainsi, il est temps en cet Avent de ne plus se laisser tromper par des punaises fantasmatiques, mais plutôt de se réjouir des étoiles qui s’allument. De découvrir cette épidémie de présence de ce Dieu que l’on croyait rare et qui pourtant se niche déjà dans le secret du quotidien.

Raphaël Buyse


Source : La Vie magazine
-----------------

jeudi 24 juillet 2025

Rester éveillé avec Christiane Singer

 Etre en contact avec la liberté de la dimension religieuse dans l'existence.


------------------

dimanche 1 décembre 2024

Visage intérieur


 Découverte, dans les fondations de Notre-Dame de Paris, d’un Christ du jubé sculpté vers 1230. J’imagine le choc des archéologues tombés nez à nez avec lui. Son visage ne me quitte plus depuis que je l’ai vu. C’était l’époque des Beaux Dieux qui embellissaient ceux qui les contemplaient à mesure qu’ils y reconnaissaient l’image du Dieu qu’ils portaient en eux.

Pauline de Préval

Pauline de Préval : « Les cathédrales nous fascinent car tout en elles proclame que nous ne sommes pas que des atomes assemblés par hasard, voués à consommer avant d’être consommés par des vers »

Photo Hamid Azmoun / INRAP

------------------------------------

dimanche 17 novembre 2024

« Il est urgent de chercher à tricoter le rêve de Dieu »


Samuel lui a téléphoné : « Mamounette, voudrais-tu me tricoter un pull-over, si tu as de la laine chez toi ? J’ai peur que tu t’ennuies. » Une mamie, ça ne s’ennuie jamais, Samuel ! Et les mamies tricoteuses ont toujours de la laine en réserve. L’enfant a poursuivi : « J’aimerais bien qu’il y ait quatre lamas, et un soleil qui se lève derrière la montagne. Et puis de l’herbe verte. Et puis, sur le côté, j’aimerais bien qu’il y ait un petit lama qui court après son papa… »

Le petit Samuel de 5 ans a rêvé : c’est le métier des enfants. Danièle a sorti ses pelotes et ses aiguilles et s’est mise au travail : c’est le métier des grands-mères. Elle lui a tricoté son rêve. Le tricotage, c’est des bouts de laine qui se mêlent. Mais ici, ce sont deux vies qui s’entrecroisent et des années après, on en parle toujours…

Cette histoire que Danièle m’a racontée il y a quelques jours, du soleil plein les yeux, me ramène à d’autres rêves que les petits et les grands vont exprimer à l’approche de la fin de l’année. Rêves de cadeaux en tous genres, bien souvent capricieux ; rêves achetables, pouvant être assouvis sans délais par la « magie » des Black Fridays et des promos de fin d’année. Cadeaux prêts à porter, sans autre engagement que celui d’une carte bancaire. On sera loin alors de l’envie de Samuel, rendue possible par sa confiance et sa complicité avec sa Mamounette, parce qu’il faut le savoir : dans cette histoire de trois fois rien, Danièle et Samuel se sont rendus vivants.

Rêver, c’est le métier de Dieu

Et cela me ramène à un autre rêve, celui d’un Dieu qui « planta un jardin en Éden, à l’Orient », y mit l’humanité naissante « créée à son image », lui confiant la gérance d’un monde inachevé. Rêver, c’est le métier de Dieu. Il y voyait déjà une famille humaine multipliée, responsable de l’à-venir. Il rêvait de bonheur, de vie à profusion, d’amours multicolores. Les paroles de la Bible sont une trace tissée de son désir.

Pendant quelques années, sans jamais cesser de marcher, d’aller à la rencontre, d’inviter à sa table et de se laisser inviter, Jésus a tricoté à sa façon le monde rêvé de son Père. Parce que plus que tout autre, il pressentait que Dieu est jeune, éternellement jeune. L’enfance de son monde l’obsédait. À certaines heures, fatigué par ceux qui vivaient Dieu comme un exercice de gymnastique ou un théorème qui casse la tête, il se risquait à dire : « J’ai joué de la flûte, vous n’avez pas dansé. »

Tricoter le rêve de Dieu

Les quelques-uns qui l’ont suivi jusqu’au seuil du tombeau ont compris au matin de Pâques qu’il leur fallait donner une nouvelle intensité aux lueurs d’espoir qu’il avait allumé. Et ils se sont ligués pour donner forme ensemble aux rêves de leur Ami.

Dans le creux de l’hiver qui s’annonce, il est temps de ressortir nos aiguilles et les trois bouts de laine qui traînent dans nos boîtes à découdre. Dans notre monde abîmé par la violence, malmené par l’hystérie du pouvoir et sclérosé par les replis identitaires – jusque dans notre Église ! –, avec les hommes et les femmes de bonne volonté, il est urgent de chercher à tricoter le rêve de Dieu. Sans quoi nous mourrons tous de froid.

Raphaël Buyse 

source : La Vie

-----------------

dimanche 3 mars 2024

Sages comme des images ?

 


Il y a trop de croyants à qui on a demandé de se soumettre et d’admettre l’impensable. Adultes, ils vivent leur foi, si elle demeure, sans réfléchir, sans savoir si ce qu’ils disent et célèbrent est juste et bon. Ils s’en remettent totalement à ce qu’on leur a imposé, sans avoir appris la nécessaire distance, la confiance en leur propre jugement, sans prendre leurs responsabilités. Il est clair que les croyants à qui on a demandé d’être des enfants sages deviennent vieux, comme le chantait Jacques Brel dans un autre contexte, sans même avoir été adultes.

L’argile de nos jours

La voie que propose l’Évangile est un chemin tout autre. Il n’appelle pas à s’épuiser pour devenir ce que d’autres voudraient que l’on soit. « Si beaucoup de poètes ne sont pas des poètes, et si beaucoup de religieux ne sont pas des saints, c’est parce qu’ils ne réussissent jamais à être eux-mêmes. Ils n’arrivent pas à être le poète particulier ou le moine particulier que Dieu les a destinés à être. Ils ne deviennent jamais l’homme ou l’artiste qu’ils sont appelés à devenir par toutes les circonstances de leur vie individuelle », écrivait Thomas Merton dans Semences de contemplation (Seuil, 1952).

Les mots de ce moine trappiste nous ouvrent une fenêtre pour vivre le carême. Non pas sur une cour d’école pour garçons sages et petites filles modèles, mais sur un chemin buissonnier où personne n’est appelé à défiler en rangs serrés et à pas cadencés. Il n’appelle pas de grandes ascèses et ne demande pas d’exploits spirituels. Il n’exige pas de renoncements physiques et ne garantit pas des assurances mystiques.

Durant ces 40 jours, il ne s’agit pas tant d’avoir prié que de faire de l’argile de nos jours une prière, de nous tenir en conscience dans le souffle du vivant, dans une prière libre, sans pointillisme : prière et poésie font bon ménage. Il ne s’agit pas tant de jeûner que de consommer moins pour goûter davantage et entrer dans un nouveau rapport avec la Création : jeûne et plaisir ne sont pas incompatibles. Il ne s’agit pas tant de se priver que de chercher avec d’autres des chemins de justice et d’équité pour que chaque être humain puisse vivre dans une vraie dignité.

Plaise à Dieu que sur la route qui nous conduit vers Pâques, nous ne devenions jamais des enfants sages du « il faut », mais (un tantinet rebelles) des enfants libres de l’Esprit.


Raphaël Buyse. Prêtre du diocèse de Lille, il est l’auteur d’Autrement, Dieu et d’Autrement, l’Évangile (Bayard) et d’Il n’y a que les fous pour être sages (Salvator). Il vient de coécrire Visitation(s), vivre la rencontre à l’hôpital (Salvator).

------------

mardi 6 juin 2023

Entretien avec Hubert Reeves par Gilles Farcet


Poétique de l’astrophysique - 

(je continue à poster de précieux entretiens, parfois très anciens dans le temps comme celui-ci - voir la photo  !)

 Si Hubert Reeves ressemble aux astronomes barbus des bandes dessinées, son discours n’a rien de caricatural : ses propos séduisent par leur prudence, leur mesure et leur rare éloquence. A l’heure où science et conscience aspirent à se réconcilier, la démarche d’Hubert Reeves s’impose d’elle-même.


Gilles Farcet : Comme probablement la plupart de vos lecteurs, je ne possède que peu de connaissances scientifiques, et pourtant vos livres me fascinent. Leur succès ne proviendrait-il pas, entre autres, de notre désir de renouer avec le monde ?

Hubert Reeves : Oui, absolument. Il y a chez les êtres humains un besoin d’unité, un besoin d’appartenance qui est à l’origine de toutes les religions. Dans toutes les civilisations, on constate l’existence d’un certain système religieux. On pourrait, je crois, définir l’homme comme un « animal religieux ». Au XIXème siècle, un certain discours scientifique, le discours positiviste, a prétendu que les phénomènes religieux étaient des phénomènes d’infantilisme. Vous connaissez la fameuse pyramide d’Auguste Comte qui distingue l’âge de la religion (l’enfance), l’âge de la philosophie (l’adolescence) et l’âge adulte qui est celui de la science. Il fallait donc, comme on sort de l’enfance, sortir de l’optique religieuse, relationnelle, pour s’en tenir à une connaissance purement factuelle et nier ce que l’on appelait autrefois « l’ancienne alliance ». Cela n’a pas marché. Il est évident que la religion n’est pas morte. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le renouveau religieux partout dans le monde ; renouveau qui se manifeste par les sectes, l’ésotérisme, le retour à l’Orient… Cette réaction vient, je crois, du fait que l’être humain avait l’impression que la science ne lui parlait plus de lui et de l’univers, sinon d’une manière tout à fait impersonnelle. Or, ce que la science moderne redécouvre et que j’ai essayé d’exprimer dans mes livres, c’est qu’elle nous parle aussi de nous : elle nous raconte notre histoire. La réalité, que l’on croyait éternelle, est en fait en changement et le scientifique se retrouve donc historien. C’est ce qui est arrivé aux biologistes qui ont découvert l’évolution : le chercheur s’aperçoit que c’est sa propre histoire qu’il est en train de découvrir. Il existe donc un discours scientifique qui redonne à l’homme sa place dans l’univers. On pourrait appeler cela une nouvelle astrologie : l’astronomie relie à nouveau l’homme aux étoiles, non pas en lui disant qu’elles déterminent sa vie mais en lui montrant que c’est à cause d’elles qu’il est apparu. L’homme descend des étoiles. C’est en ce sens que la science nous parle de nous. Je crois que c’est en partie cela qui a fait le succès non seulement de mes livres mais de beaucoup d’autres ouvrages, comme ceux de Carl Sagan. Je pense – c’est en tout cas ce que me disent mes lecteurs – que ce succès provient également du fait que je m’efforce de ne pas dissocier deux visions différentes de la réalité, la vision poétique et la vision scientifique. J’ai voulu montrer que ces deux regards ne sont pas incompatibles mais au contraire s’associent et qu’il est même très agréable de les associer ; on peut être rêveur, contemplatif, et ce sont là des dimensions importantes de l’être humain, tout en demeurant critique et scientifique, ce qui n’est pas moins important. L’intelligence y trouve son compte, mais aussi la sensibilité. Enfin, les gens me disent souvent qu’en lisant mes livres, ils se sentent intelligents, capables d’accéder à des domaines qu’ils pensaient ne jamais pouvoir aborder. Et cela fait en même temps le procès de l’éducation : il est curieux que l’éducation ait pour résultat que la grande majorité des gens ne se sentent pas intelligents… Un grand nombre de gens se jugent incapables de comprendre la physique et la chimie, après des années et des années passées au collège. Il y avait là un manque, et brusquement , ces mêmes personnes redécouvrent leurs capacités intellectuelles.

Gilles Farcet : Je voudrais revenir sur l’aspect poétique de vos livres. Certaines des expressions scientifiques que vous employez sont en effet très poétiques : vous parlez de « grand ailleurs », de « hasard bridé », de la « transparence de l’univers »… Le charme de vos livres n’opère-t-il pas particulièrement lorsque le lecteur non initié, comme moi, cesse de comprendre sur le plan du signifié et se laisse mettre en orbite par les mots, porter par le signifiant ?

Hubert Reeves : Je ne serais pas tout à fait d’accord avec vous pour dire qu’il ne comprend plus, car il y a une compréhension qui vient de l’image des mots elle-même. Si la poésie est inutile sur le plan analytique, elle se révèle par contre extrêmement utile sur le plan synthétique ; le choc des images peut être très efficace pour donner une image d’ensemble d’une réalité, même scientifique. Par exemple, j’ai longtemps cherché le titre de Patience dans l’azur. Je trouvais des choses comme L’évolution cosmique, L’histoire de l’univers… Et je me disait : « Non, ça ne rend pas tout ce qui est contenu dans un tel sujet ». Il fallait un titre synthétique, contenant de multiples résonances ; je voulais quelque chose qui parle du temps, du ciel, qui décrive une sorte de gestation, de croissance, etc. Et lorsque je me suis souvenu de ces vers de Valéry, ils m’ont paru beaucoup plus efficaces pour une compréhension d’ensemble que n’importe quel autre titre.

Gilles Farcet : Dans vos livres, vous montrez que la science frôle souvent les limites du langage et de la logique. Longtemps déifiée, la science apparaît alors dans sa fragilité…

Hubert Reeves : Oui, la science n’épuise pas la réalité ; elle n’est qu’un regard sur la réalité, lequel se situe à l’intérieur de certaines limites qu’il ne peut, par définition, dépasser. De nombreux scientifiques pensent encore qu’un jour la science expliquera tout. Cependant, même si vous arrivez à comprendre ce qui se passe dans votre tête en termes de réactions chimiques lorsque vous écoutez les quatuors de Beethoven, vous n’en avez pas pour autant expliqué le phénomène.

Gilles Farcet : Ne craignez-vous pas de voir votre livre accommodé à toutes les sauces ? Des gens pourraient utiliser certains de vos propos, se prévaloir de la caution scientifique de vos livres pour tenter de justifier les théories les plus fumeuses…

Hubert Reeves : Je prends les gens pour des grandes personnes et je n’essaie pas de les ménager. Le mieux que je puisse faire, c’est de leur dire les choses telles que je les vois. Ils en feront ce qu’ils voudront. En fait, Patience dans l’azur a été utilisé par des gens totalement différents. Les lecteurs ont tendance à trouver dans un livre ce qu’ils désirent y lire. Un jour, j’ai reçu une critique d’un groupe maoïste : ils trouvaient le livre fabuleux, y voyaient presque l’ouvrage qui fondait l’idéologie communiste et ils ajoutaient : « le seul tort de l’auteur, c’est de ne pas avoir cité Lénine » ! Évidemment, je reçois des lettres de quantité de curés, d’hindous, qui me disent que « cela prouve le christianisme » ou que « cela prouve le shivaïsme », etc. Tout cela m’est égal. Mais il y a par contre des choses que je refuse. Par exemple, il existe une ligue pour la défense de l’athéisme, du genre de celles qui fleurissaient au XIXème siècle. Ils se baladent en brandissant de grandes pancartes et organisent des expositions à la gloire de l’athéisme. Ils m’ont demandé la permission de citer des pages entières de Patience dans l’azur qu’ils considéraient comme un excellent plaidoyer en faveur de l’athéisme ! Je leur ai dit : « Non, je ne suis pas d’accord, car vous voudriez utiliser mon livre à des fins idéologiques et bien que je ne sois personnellement pas croyant, au sens traditionnel du terme, je respecte les croyances des autres et n’ai aucune raison de m’inscrire dans un tel courant, si virulent, si passionnel. »

Gilles Farcet : A propos de religion, Fritjof Capra a écrit Le Tao de la physique, un best-seller où il établit des parallèles entre certaines écritures orientales et les découvertes de la science contemporaine. Vous-même citez à plusieurs reprises quelques textes bouddhistes ou hindouistes. Croyez-vous comme Capra et certains de vos collègues que la science redécouvre actuellement des données autrefois perçues intuitivement et exprimées par les auteurs des Upanishads ou du Tao Tö King ?

Hubert Reeves : Sur ce point, je suis assez méfiant. Je prends beaucoup de distance par rapport à Capra ou à d’autres physiciens qui se situent dans ce courant, car je vois là une confusion dangereuse. A chacun sa religion, mais il me paraît excessif de considérer tout cela fondé sur la science. Pour moi, Les Upanishads, comme les traités de zen ou la Bible, ne sont pas des livres de science mais des ouvrages de sagesse. Ils n’ont pas été composés pour nous apprendre comment les choses se sont passées mais pour nous aider à vivre. Contrairement à ce qu’affirme la Bible, nous savons que le monde n’est pas né en sept jours ; mais cela n’a pas grande importance et les valeurs du christianisme ne s’en trouvent pas diminuées. L’erreur consiste à prendre ces textes pour des traités scientifiques. Capra a perçu avec raison l’existence d’une certaine sensibilité commune à la physique moderne et à la pensée orientale. Il n’est d’ailleurs pas le premier à le faire : Heisenberg, Niels Bohr, Oppenheimer ont remarqué cela avant lui. Mais Capra s’aventure plus loin en optant pour la sagesse orientale contre le cartésianisme occidental. Or, chaque civilisation me paraît avoir apporté des choses valables et aucune ne détient le monopole de la vérité ou de la sensibilité adapté à la réalité. Certains aspects de la physique sont effectivement proches de la vision orientale. D’autres, par contre, sont tout à fait occidentaux et rejoignent la pensée cartésienne ainsi que la pensée platonicienne qui demeurent très importantes pour ce que nous appelons la physique à notre échelle. J’éprouve donc une certaine sympathie à l’égard de ces points de vue, mais je trouve que Capra va trop loin et préfère m’en tenir aux propos de Heisenberg, Bohr ou Oppenheimer.

Gilles Farcet : Contrairement à Jacques Monod, vous attribuez à la nature un certain dessein, une certaine intelligence, tout en prenant soin de préciser que nous entrons là dans le domaine de l’interprétation, laquelle varie suivant le tempérament, la sensibilité…

Hubert Reeves : Tout le monde se pose effectivement cette question de l’intention dans la nature, mais les réponses apportées ne peuvent être que personnelles dans la mesure où deux personnes confrontées aux mêmes faits parviendront à des conclusions totalement différentes. Si vous possédez une sensibilité de type lyrique, poétique, mystique ou religieuse, vous serez porté à lire derrière tout cela une certaine intention et vous aurez raison de le faire : il s’agit de votre interprétation, en accord avec votre sensibilité. Mais cela ne vous autorise pas à ériger un bûcher afin de brûler votre collègue qui ne pense pas comme vous, car se serait retomber dans ce vieux dualisme du « vrai » et du « faux »… Cette notion de la « Vérité » constitue un défaut largement occidental et fait bien rire les Orientaux, surtout les adeptes du zen pour lesquels il s’agit d’une illusion. L’Église y est d’ailleurs pour beaucoup car la tradition scolastique a entretenu ce dualisme du « vrai » et du « faux » et les scientifiques n'ont fait qu’adopter cet héritage. Aujourd’hui, il arrive que des savants prennent en quelque sorte la place des scolastiques et jettent l’anathème sur tel ou tel… N’oublions pas que l’interprétation reste toujours personnelle.

Gilles Farcet : A la fin de Poussières d’étoiles, vous écrivez que le subjectif est bien plus important que l’objectif. Croyez-vous que l’intuition joue un grand rôle dans la carrière d’un physicien ?

Hubert Reeves : Absolument. Dans la recherche scientifique, l’intuition est fondamentale. La science se fait surtout avec des « flashes ». A un moment donné, on a une intuition, on comprend quelque chose. Après coup, on essaie de vérifier son intuition. C’est là qu’interviennent les tests, le laboratoire, mais on procède rarement de manière déductive. Au contraire, face à un problème, on se trouve complètement coincé, sans la moindre idée de la réponse et on essaie n’importe quoi. C’est exactement l’art d’Einstein qui s’y entendait à merveille pour mettre en question les choses à première vue les plus fondées, les plus logiques. Il faut beaucoup tâtonner, viser à l’aveuglette… L’intuition me paraît essentielle pour le progrès de la science, mais il ne suffit évidemment pas d’avoir des idées. Encore faut-il les soumettre aux tests…


-----------

dimanche 15 janvier 2023

Comment… résister à la tiédeur ?

 


Dans le rythme cyclique et strict d’une règle monastique comme dans les habitudes du quotidien professionnel et familial, le risque est grand de se laisser posséder par la tiédeur, dont on sait que Dieu la vomit (Apocalypse 3, 16). Contre cette tiédeur, des remèdes existent, et la sagesse monastique nous en donne quelques pistes.

1. S’entourer de beau

Insuffler du beau dans son quotidien, par la contemplation de la nature ou l’art. Le beau est adductif à Dieu. En s’entourant de choses belles et en étant attentif au beau autour de soi, l’âme peut être saisie, comme réchauffée.

2. Nouer des amitiés fortes

Développer des amitiés fortes et profondes, afin d’avoir d’autres aventuriers à ses côtés, avides d’explorer les profondeurs. S’entourer d’amis intègres, c’est mettre des garde-fous à la tiédeur, c’est se garantir un rappel à l’ordre si nécessaire.

3. Chercher la vérité

Et travailler son intelligence. Il faut chercher à comprendre le réel pour mieux l’aimer. L’étude est une clé essentielle pour avancer en eaux profondes (Luc 5, 4).

4. Ne pas négliger sa pâte humaine

Instaurer un rythme de vie sain, au niveau de la nourriture, du sommeil, de l’activité physique, de la détente. Pour sortir de la tristesse, saint Thomas d’Aquin conseille ainsi de prendre des bains et de dormir.

5. Accepter la temporalité

Ne pas se laisser attiédir par sa tiédeur, accepter la temporalité de la vie spirituelle, ne pas coller à sa tiédeur. Les cendres tièdes de la surface cachent parfois un brasier ardent en leur sein.

6. Un apophtegme des Pères du désert

Abba Lot va trouver abba Joseph et il lui dit : « Abba, selon ma force, je récite un office court. Je jeûne un peu, je prie, je médite, je vis en étant recueilli. Dans la mesure du possible, j’essaie de rendre mes pensées pures. Qu’est-ce que je dois faire de plus ? » Alors abba Joseph se lève. Il étend les mains vers le ciel et ses doigts deviennent comme dix lampes de feu. Il dit à abba Lot : « Si tu veux, deviens tout entier comme du feu. »

Thibault Autric

source : La Vie magazine

---------------

samedi 24 décembre 2022

Une présence intérieure

 Le Dieu en qui je crois aujourd’hui (mais il m’en a fallu, du temps) tient davantage de la lumière intérieure, du dynamisme qui est l’âme de tout créé et de tout être humain, bien plus que d’un être extra-cosmique qui se serait penché sur l’homme, il y a 2 000 ans, pour enfin le sauver de je ne sais quel péché… Jésus, homme parmi les hommes, avait sans nul doute, comme personne avant lui, saisi le souffle de qui il tenait la vie, cette lumière incréée qui luit au cœur secret de tout être humain. Il vivait depuis toujours, comme personne avant lui, de cette lumière essentielle, au point d’en être unifié et irradiant.


Révéler cette présence intime

Il ne parlait pas de la lumière : il avait la conscience claire d’être de cette lumière. Il ne prétendait pas montrer à ceux qu’il rencontrait une route bornée de signaux de morale ou de piété qui conduirait à cette haute qualité d’existence à laquelle tout homme est appelé : mais il disait être lui-même ce chemin, tant il savait que sa vie était sourcée en ce Dieu qu’il nommait « Père », se sachant, comme personne, ruisseau qui n’existe que dans la grâce d’une source, lié au Père de toute vie comme la vague et l’eau ne font qu’un. Il aimait dire « moi et le Père, nous sommes un » (Jean 10, 30). Vivre de lui, c’est le devenir autant que lui.

C’est peut-être ça, l’étrange mystère de Noël. Non pas l’histoire ressassée par des Contes des mille et une nuits d’un Dieu tombé du ciel, mais la prise de conscience, en l’homme de Nazareth, d’une source de lumière incréée qui luit au plus profond de chaque être humain, même lorsqu’elle est masquée par des gravats, des détritus et les cadavres de nos rêves. La lumière est et ne demande qu’à passer… Le bonheur de Jésus, c’était de révéler cette présence intime. Il proposait à ses disciples, quand il les envoyait au-devant de lui, de dire à celles et ceux qu’ils rencontraient « le royaume de Dieu est au-dedans de vous » : ne parlait-il pas de la lumière intérieure ?

Noël : non pas l’histoire d’un Dieu qui cherche à entrer dans nos vies, mais à se libérer et à se déployer en nous, et à sortir en filets de lumière, comme des flammèches dans les chaumes, afin qu’à d’autres prenne le feu de la divine tendresse. « Le Christ serait-il né mille fois à Bethléem, écrivait Angelus Silesius, s’il ne naît pas en toi, c’est en vain qu’il est né. » Cette lumière-là est source de la paix intérieure : elle seule rend possible l’amour.

Raphaël Buyse. Prêtre dans le diocèse de Lille, il est membre de la Fraternité diocésaine des parvis. Il a notamment publié Lueurs de Noël. Contes inspirés de l’Évangile (Salvator), Autrement, Dieu et Autrement, l’Évangile (Bayard).

---------------- source : La Vie

dimanche 18 décembre 2022

Benoît Billot : « Arrête, où cours-tu ? »

En cette période de l’Avent 2022, le bénédictin Benoît Billot confie : « Tout m’appelle à reconnaître la Présence cachée en moi, en toi, en nous… » Et si nous en faisions notre programme de vie pour les semaines à venir en tâchant de rompre avec nos habitudes de hâte et d’avidité ? Mode d'emploi.

-------------

Longue file devant une porte qui donne accès au parc de la préfecture ; ils étaient là depuis 5 heures du matin : des immigrés, femmes et hommes, tous en quête du sacro-saint titre de séjour. Ils en avaient tant besoin. Mais ici, calmes et silencieux, peut-être résignés, peut-être révoltés.

Certains écoutaient une quelconque musique. D’autres les yeux fermés semblaient prier. Ils savaient bien ce qu’attendre signifiait pour eux. J’avais accompagné un des frères de ma communauté, étranger lui aussi, et il était maintenant en bonne place dans la file.

À 7 heures, un petit groupe de bénévoles était apparu avec thermos de café et gobelets. Des sourires et paroles gaies les avaient accueillis lorsqu’ils avaient remonté la file. À 8 heures, agitation générale : deux vigiles s’étaient manifestés derrière la grille et l’avaient ouverte, libérant le flot qui se précipitait vers la salle des guichets. Rituel qui se répétait trois fois par semaine, avant le Covid, il y a quatre ans.

Une Présence cachée en nous

Aujourd’hui il n’y a plus de queue fatigante, mais c’est bien pire : la prise de rendez-vous se fait par informatique, avec des procédures interminables et incompréhensibles. Ces demandeurs, quel espoir insensé les a donc amenés dans notre pays ? Réponse simple pour la plupart : le désir de vivre, inscrit au plus profond d’eux-mêmes.

Pourtant, les tracasseries administratives leur font bien comprendre l’opposition de nombreux habitants de notre pays. Nous venons de le constater avec l’aventure de l’Ocean Viking. Pour répondre à ce désir, nombre d’entre eux ont affronté les pires dangers et les mers, prêts à risquer leur vie plutôt que de vivoter dans la frustration. Ils s’obstinent donc, attendent, et savent pourquoi.

Savoir quoi espérer et comment attendre ! Certes, tout être humain vit espoirs et attentes. Mais qui ira plus loin et fera l’expérience essentielle de toute vie spirituelle : ressentir qu’à la source de ces attentes se fait entendre un cri déchirant vers un Ailleurs, pourtant niché dans l’ici et maintenant ?


Et découvrir qu’il y a une Vie cachée en toute vie, une Présence au-delà de toutes les présences, un À-venir au-delà de tous les projets d’avenir. Expérience donnée comme une grâce à ceux qui s’y préparent. Thich Nhât Hanh, maître de sagesse bouddhiste, conseillait : « Arrivé dans un bouchon de la circulation, ne t’énerve pas, regarde les feux stop de la voiture qui te précède : ce sont les yeux de Bouddha qui te regardent. »

Quatre semaines pour s’exercer

Saine sagesse spirituelle du désir et de l’attente, nécessaire pour les grands insatisfaits que nous sommes, nous qui voulons avoir tout, et tout de suite. Angelus Silesius écrivait en 1675, dans le Pèlerin chérubinique : « Arrête, où cours-tu donc, le ciel est en toi : et chercher Dieu ailleurs, c’est le manquer toujours. »

Christiane Singer en avait même fait le titre d’un de ses livres. Tout m’appelle à reconnaître la Présence cachée en moi, en toi, en nous, dans nos rencontres, nos travaux, nos rêves, nos erreurs et nos impatiences. Depuis ma conception, je suis dans la file. J’y accueille avec reconnaissance la présence de mes compagnons d’attente, et la visite de celles et ceux qui viennent me soutenir. J’ai à découvrir que je suis dans la longue recherche d’un titre de séjour. Pour poser mes pieds sur le roc solide de la vie, le Royaume, qui n’est pas ailleurs, mais au fondement de ce que je suis… en attendant la naturalisation, que dans ma tradition on nomme Résurrection.

Malgré ses abominations, l’Église est bonne Mère : elle fait le cadeau de quatre semaines avant Noël pour s’y exercer ensemble. Seulement continuer la vie habituelle en la débarrassant de la hâte, de l’avidité, dans la conscience de ce « ciel en moi ». Il est là, je n’en puis douter : j’en ai eu tant de signes. Encore une parole d’Angelus Silesius : « Le Christ pourrait naître mille fois à Bethléem, s’il ne naît en ton cœur, sa naissance ne sert à rien. »


Benoît Billot est bénédictin, moine dans la ville au prieuré Saint-Benoît d’Étiolles, dans l’Essonne. Adepte du zazen, il a fondé la Maison de Tobie. Il a notamment publié Lumières dans l’ordinaire des jours et l’Énergie féconde des sacrements (Médiaspaul).

--------------

dimanche 6 novembre 2022

Entrer dans la nuit

 


Novembre est le mois de l’année qui me fait entrer dans la nuit. Chaque matin, je me lève bien avant le lever du soleil et, chaque soir, je me couche bien après son coucher : impossible d’échapper à l’obscurité extérieure !

Désorientée par ces jours qui se font de plus en plus courts, j’attends patiemment l’arrivée de l’Avent qui m’orientera, en décembre, vers la lumière de Noël. En attendant de me laisser guider par ce phare, je suis invitée à vivre sans boussole le mystère de la mer, tantôt calme tantôt démontée, de la nuit. Elle vient me rappeler que ma vie est tissée de fils de toutes couleurs, du plus sombre au plus lumineux.

Croître en vérité

Si je parle de mer calme ou démontée, c’est que la nuit, pour moi, n’est pas faite d’air, de feu ou de terre, mais bien d’eau ! La nuit est froide et humide, comme l’est l’atmosphère pluvieuse de novembre. Elle m’offre la profondeur et l’obscurité de ses eaux, où je n’ai plus qu’à embarquer, à voguer, à plonger, à marcher, selon la visibilité des jours. Ces eaux ne conduisent pas à la mort ; au contraire, elles sont matricielles. Elles retiennent, pour façonner en elles, tout ce dont j’ai à faire le deuil : ce qui a disparu à tout jamais de ma vie, comme ce qui n’y est jamais apparu, faute d’avoir été attendu, désiré et accueilli.

Ce travail du deuil est vital : c’est lui qui me garde vivante, marchant éveillée et confiante sur mon chemin. Comme nous l’a dit Jésus, « tout ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé » : tout ce qui n’est pas aimé, pardonné, traversé, honoré n’est pas sauvé. Consacrer symboliquement un mois de l’année à la mer calme ou démontée de la nuit est donc essentiel pour croître en vérité. J’accepte alors de naviguer entre disparition et apparition. J’apprends à laisser partir dans les profondeurs ce qui est mort, et à faire ­remonter à la surface ce qui désire vivre et venir au jour pour connaître la pleine lumière.

Comment naviguer ainsi entre disparition et apparition ? En dansant dans la nuit ! Chaque novembre, je pose sur ma table de travail une photographie d’aurore boréale. Pour les Inuits, ces lumières du Grand Nord sont en effet les âmes des enfants non nés qui dansent dans la nuit polaire. N’ayant jamais quitté le ventre de leur mère, ils ne savent pas quitter celui de la Terre, et tambourinent ainsi à la porte du Ciel. Contempler cette image m’incite à ouvrir le ventre de la nuit pour délivrer ce qui cherche à mourir ou à naître. Elle me dit que je souffre moins du manque de lumière, que d’un manque de danse.

Assembler ce qui a disparu


Qui dit danse, dit musique ! Novembre est le mois de l’année où j’écoute le plus de musique, dans le noir de la nuit tombée. Tendre l’oreille devient essentiel pour suivre tous les vagues à l’âme qui m’habitent, comme si l’ouïe se faisait plus fine lorsque la visibilité diminue. Il est vrai que seule la musique, qu’elle soit vocale ou instrumentale, permet de chasser les nuages qui cachent l’infini de l’Univers et la lumière des étoiles. Seule la musique permet à ce qui est agité par les vagues de crier, de pleurer, d’invoquer, de chanter.

Cette année, j’ai joint à la danse et à la musique, une eau florale de rose. J’ai appris en effet que les Mexicains répandent dans leur maison, lors de la fête des morts, des pétales de fleurs pour que leur parfum balise un chemin et guide ceux qui sont morts jusqu’à la table commune. Il est vrai que les vivants et les morts s’assemblent dans une même communion des saints.

Et n’est-ce pas cela la vocation vespérale de novembre ? Assembler à la nuit tombée ce qui a disparu à tout jamais et ce qui n’est jamais apparu, pour que ce mot « jamais » ne fasse plus obstacle au désir de vivre et à la joie du cœur. Un désir et une joie qui auront tout le temps de l’Avent pour dissiper la nuit et laisser naître le jour.

Charlotte Jousseaume est écrivaine. Elle anime des ateliers d’écriture et a publié Le silence est ma joie (Albin Michel), Quatuor mystique (Cerf), Et le miroir brûla (Cerf) et J’ai marché sur l’écume du ciel (Salvator).

-----

source : La vie novembre 2022


dimanche 9 octobre 2022

« De la chenille au papillon »

En dépit de toutes les nouvelles anxiogènes qui nous parviennent, nous avons le pouvoir de transformer le monde. Paule Amblard, historienne de l’art, nous présente une autre perspective, fondée sur l'Évangile et semblable au travail de l'alchimiste : notre devoir est de nous métamorphoser.

Ce jour-là, assombrie par la lecture des journaux qui dressent un bilan peu réjouissant de ce qui nous attend, je rejoins un groupe d’enfants pour retrouver ma nièce. Ils jouent, déguisés en magiciens avec de grands chapeaux pointus et des capes sur lesquelles sont collées des étoiles, des fleurs et de drôles de planètes explosant de couleurs. De grandes baguettes argentées en mains, ils se poursuivent jusqu’à ce que l’un d’entre eux parvienne à toucher l’autre. À cet instant, ils prononcent la formule : « Immobilos, Lumos, Expelliarmus, Oubliettes », autant de mots qui ont les pouvoirs de transformer ceux qu’ils touchent. Je me fais expliquer qu’« Immobilios » rend l’adversaire incapable de mouvement, « Lumos » projette sur lui un rayon de lumière, « Expelliarmus » le désarme, et « Oubliettes » l’envoie ailleurs.

Transformer le monde


Loin de me faire oublier les prévisions sinistres des économistes, des écologistes, des biologistes et autres spécialistes, leur jeu me fait réfléchir. N’avons-nous pas dans ce monde un pouvoir de transformation ? Au Moyen Âge, on pense que tout est mouvement, rien n’est figé et qu’il appartient à l’homme d’être le gardien de l’ordre naturel, mais aussi d’œuvrer pour le rendre meilleur. L’être a le devoir de se métamorphoser sur cette terre, de trouver ses ailes comme la chenille qui devient papillon. D’ailleurs, sans hasard possible, on voit souvent leurs ailes représentées sur les sarcophages chrétiens.

La parabole des talents

L’homme est à l’image de ces éphémères, c’est un voyageur, un passant qui doit faire fructifier ses capacités. C’est l’enseignement de la parabole des talents dans l’Évangile de saint Matthieu (25,14-30). Un maître sur le départ confie à ses serviteurs différentes sommes d’argent. Lorsqu’il revient, il constate avec satisfaction que ceux à qui il a donné le plus ont su faire prospérer son héritage. Seul le serviteur qui avait le moins est devenu peureux, a enfoui son trésor dans le sol et l’a oublié. J’ai longtemps trouvé très injuste cette histoire car il est dit : « On donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. »

Mais si l’on entre dans une compréhension symbolique du récit, considérant la richesse des serviteurs comme une marque de leurs capacités intérieures, alors la clarté se fait et l’on plaint l’homme qui n’a rien fait de sa nature, même modeste. Il n’a pas créé de vie, il s’est enterré. Dans son existence terrestre, il était comme mort !

Découvrir un au-delà de nous

On voit bien aujourd’hui que face à l’incertitude des jours et aux mauvaises prospectives, notre unique moyen de résistance est d’aller chercher des ressources en nous-mêmes, de les révéler en apprenant à nous connaître et d’aller découvrir un au-delà en nous. Cet inconnu est autrement plus réjouissant. Contrairement aux événements tragiques de la planète, nous avons dans ce domaine une capacité d’action et, selon l’évangéliste ­Matthieu, une raison vitale d’accomplir ce travail intérieur.

Il paraît que nous sommes des fils de Dieu, des « coupes d’or dans la main du souverain ». Il y a eu quelques coulées de boues pour recouvrir l’or ! Jadis, les alchimistes désiraient transmuter la matière. Dans leurs creusets passés au feu, ils recueillaient une quintessence. La matière brute, l’œuvre au noir, purifiée, devenait blanche, puis rouge, signe de l’or spirituel illuminant la matière. Que l’on soit jardinier pour cultiver son jardin ou alchimiste pour faire de l’or, cet accomplissement ne sera jamais perdu, même si le monde l’est. Il nous reste à devenir de bons serviteurs !

Paule Amblard

-----------------

dimanche 11 septembre 2022

Accompagner une personne en fin de vie

Comment accompagner une personne en fin de vie, par Élisabeth de Courrèges

L'ergothérapeute Élisabeth de Courrèges nous dispense ses meilleures recommandations quand on est confronté à un proche dont les jours semblent comptés.


 Être là, présent

On peut croire parfois que c’est un mouvement impuissant, surtout quand on n’est pas soignant, mais c’est tellement important pour la personne ! En étant là, auprès d’elle, en cherchant une qualité plus qu’une quantité de présence, on lui renvoie sa dignité. On lui rappelle qu’elle est, qu’elle existe, qu’elle a encore un rôle à jouer.

Changer de conception du temps

On doit quitter une conception « rentable » du temps : non plus au rythme des aiguilles de la montre mais de la pulsation du cœur. Certains moments paraîtront longs et vides d’interactions mais, d’un coup, on assistera à un jaillissement de communion.

J’ai particulièrement ressenti cela auprès de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, qui est comme une nuée d’amnésie que percent des éclairs de lucidité. Pour que ces éclairs adviennent et qu’on puisse les recevoir, on doit accepter de « perdre » du temps.

Croire au-delà des apparences

Une personne peut ne plus parler, bouger, réagir ni penser, il n’est pas dit que son âme ne l’anime plus. Dans mon livre, je parle d’un homme qui s’est réveillé après 10 ans passés en état pauci-relationnel. C’est rare, mais c’est arrivé. Derrière les apparences d’immobilité ou de faible conscience, il demeure des capacités insoupçonnées qui, jusqu’au dernier moment, peuvent encore être mobilisées.

Accueillir la gravité dans nos vies

Quand ma sœur était plus jeune, on disait qu’elle était un ange. Glorifier ce handicap qui la faisait d’abord souffrir me mettait mal à l’aise. Puis j’ai compris que c’était sa manière de consentir et de traverser sa fragilité (sans la nier ni s’y enfermer) qui lui donnait un rayonnement particulier. La Résurrection, c’est la lumière qui jaillit derrière une cicatrice. Pour accéder à cette lumière, il faut mettre la main dans la plaie. Oui, il y a de la gravité dans nos vies à laquelle on doit consentir.

--------------

Source : La Vie


dimanche 17 avril 2022

Libération de Pâques


 Toute voie spirituelle vous appelle à ce qu'on peut légitimement appeler la mort à soi-même, la mort à un certain niveau pour vivre à un autre niveau. " Si le grain ne meurt, il demeure seul; s'il meurt, il porte beaucoup de fruits." Laissez-moi vous citer le passage célèbre de saint Paul sur la résurrection : « Semé corruptible, le corps ressuscite incorruptible; semé méprisable, il ressuscite éclatant de gloire; semé dans la faiblesse, il ressuscite plein de force; semé corps psychique, il ressuscite corps spirituel. S'il y a un corps psychique, il y a aussi un corps spirituel. C'est ainsi qu'il est écrit: le premier homme, Adam, fut un être psychique doué de vie, le dernier Adam est un être spirituel donnant la vie. Mais ce qui est premier, c'est l'être psychique, ce n'est pas l'être spirituel; il vient ensuite. Le premier homme tiré de la terre est terrestre. Le second homme, lui, vient du ciel ". (Corinthiens 15, 42-47.)

Traditionnellement, la doctrine hindoue reconnaît deux types de libération : la libération après la mort (videha-mukti) et la libération dans cette vie (jivanmukti). Le texte célèbre de saint Paul ne peut-il pas être interprété aux deux niveaux, indiquant d'une part de quelle manière la résurrection après la mort se manifestera et d'autre part évoquant la transformation possible dans cette existence? Ce texte fait penser au témoignage que certains portaient après leur rencontre avec tel ou tel des plus grands mystiques de l'histoire ou, au xxe siècle, avec tel ou tel saint exceptionnel du Mont Athos. Mais cette métamorphose à laquelle tous sont appelés n'a jamais concerné qu'une infime minorité.

Il ne s'agit plus de psychologie, il ne s'agit pas seulement d'être moins égoïste ou plus serein, il s'agit d'une expérience intérieure bouleversante présentée comme une mort et une résurrection dans cette vie-ci, par un abandon de tout ce qui constitue aujourd'hui notre psychisme, donc un abandon de nos points d'appui habituels. Cela suppose un effacement, un silence, un « vide » dont même les mystiques chrétiens ont parlé parce qu'il constitue l'expérience mystique proprement dite. Vous ne pouvez pas à la fois conserver vos limites, vos prérogatives et être en même temps vidés de vous-mêmes pour être remplis de Dieu. Que reste-t-il, quand nous avons tout perdu, tout lâché, dans ce tréfonds du cœur ou de l'âme où nous ne sommes plus ni homme ni femme?


Qu'est-ce qui se révèle alors? Tous ceux qui ont vécu cette transformation témoignent qu'il s'agit bien d'une expérience radicale qui est la plus haute possibilité d'accomplissement offerte à l'homme. La question est de savoir si nous aspirons ou non à cette réalisation d'un autre ordre. Elle ne passe pas forcément par le martyre physique qu'ont connu les premiers chrétiens mais par un abandon, un don de soi total à cette vie qui transcende nos limitations : " Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi." Mais très peu de chrétiens entrevoient le christianisme, surtout à notre époque, comme l'appel à cette réalisation mystique.

Un tel passage ne s'opère pas tout seul, parce que nous sommes attachés à notre manière d'appréhender la réalité dans la dualité, au travers du désir et de la peur, fonctionnement que les enseignements orientaux ont, eux aussi, très bien décrit de leur côté. L'homme a toujours tendance à rabaisser des enseignements transcendants, à les ramener à son niveau. Il commet l'erreur de vouloir faire entrer un enseignement original parlant de choses nouvelles dans ses catégories mentales habituelles. Le préalable à une véritable compréhension est donc un effort d'ouverture, de silence, d'oubli de nos opinions, pour que l'enseignement des Évangiles puisse pénétrer en nous et nous transformer de l'intérieur.

Arnaud Desjardins, En relisant les Evangiles

***************

dimanche 28 novembre 2021

Noël, pour moi c’est une promesse, par Claire-Marie Bellon-Systchenko

Pour le 1er dimanche de l'Avent 

Nous nous sommes fait une image d’Épinal de la crèche. Mais cette nuit-là, à Bethléem, il devait faire froid dans l’étable, ça devait sentir le bouc, et la paille, ça pique ! Et n’oublions pas qu’à l’époque, une femme sur deux mourait en couche… J’imagine l’inquiétude de Joseph, qui ne savait pas trop comment s’y prendre, et celle aussi de Marie, évidemment. Des portes qui se ferment au nez de celui qui a quitté sa maison et marché pendant de longs jours, c’est douloureux !

Un bébé qui naît

Mais voilà, dans ce lieu très hostile, une petite porte s’ouvre : l’enfant Jésus vient au monde. Au creux de la nuit noire, dans ce pays d’ombres et de ténèbres, une promesse de lumière se lève et resplendit : « Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (Luc 2, 11-12). Un bébé qui naît, c’est une promesse : tout commence ! Que sera cet enfant ?

S'ajuster au mystère

Notre vie entière est un Avent, une marche vers la promesse. Il faut parfois toute une vie pour distinguer les vraies des fausses, les illusoires des essentielles. Le jour où nous nous arrêtons de chercher, de bouger, de nous ajuster au mystère, nous sommes comme morts. Des morts vivants. Et c’est la foi qui nous fait marcher.

Cette confiance en Dieu qui nous a promis des jours meilleurs, qui est venu sur Terre pour que nous ayons la vie. Une vie non pas terne, mais abondante, capable de rayonner en nous et autour de nous : « Je suis venu pour que vous ayez la vie, la vie en abondance » (Jean 10, 10).

Une vie en abondance

Il n’y a pas de certitudes ni de vérités à prendre ou à laisser, et c’est bien ainsi, car cela nous rend libres. En revanche, il y a une promesse, la promesse d’une vie en abondance. J’ai choisi de la suivre, de suivre Jésus, en sachant que croire, c’est (encore) douter, et douter, c’est (déjà) croire.

***************


dimanche 4 juillet 2021

Sonia Poussin : « La marche c'est le cadeau de la foi »



« Mère Teresa et ses petites sœurs sont les grandes responsables de ma conversion, de la première brèche qu’elles ont opérées en Inde jusqu’au coup de grâce, bouleversant, renversant, en Tanzanie. Mais sans la marche au long cours, je pense que je n’aurais jamais rencontré Dieu ni reçu le cadeau de la foi en chemin.

Se recueillir, se reconnecter avec la nature

Car marcher, c’est se recueillir et prier, accueillir et contempler le miracle de la vie, se reconnecter avec la nature, avec les éléments, avec soi-même, et avec Dieu. C’est chercher ce que l’on a déjà trouvé finalement, et se rendre compte que le trésor est en nous. Autrement dit, la foi passe par les pieds (rires). Et si une personne qui voudrait croire en Dieu, mais qui n’y arrive pas, me demandait conseil, je lui dirais, sans hésiter : “Mets-toi en marche et ça te tombera dessus direct !”

« Tout ouïe, totalement disponible et réceptive »

Quand je marche, je me sens légère comme le vent, libre comme l’air, libérée de toutes ces fritures extérieures qui retiennent l’homme encombré de lui-même d’être totalement tourné vers les autres et vers l’Autre. Quand, pas après pas, je me laisse décaper, mettre à nu par la piste, je suis comme dépouillée et purifiée de ce qui n’est pas essentiel ni véritable – la route ne ment pas. Alors je deviens tout ouïe, totalement disponible et réceptive, ouverte à tout et à chacun.

La rencontre avec l'autre par-delà les frontières

Alors l’amour peut passer avec n’importe quelle personne, par-delà les langues, les dialectes, les couleurs, les tribus, les ethnies, les religions ou les croyances. Parce que nous sommes en vérité, un vrai échange peut avoir lieu. Et c’est merveilleux ! Jusqu’ici, j’ai avalé 20 000 km à pied (et dormi, en cumulé, 7 ans de ma vie par terre…), et j’espère bien ne pas en rester là ! »

**************