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mercredi 9 septembre 2026

Wabi-Sabi (侘寂 — japonais)


Le wabi-sabi est un concept esthétique et spirituel qui célèbre l’imperfection des choses. Axée sur la notion de beauté et du temps qui passe, cette pensée touche l’univers de l’art, de la littérature et du développement personnel. Découvrez cette philosophie du bonheur inspiré des moines bouddhistes et du taoïsme.

Pour mieux comprendre le concept du wabi-sabi, intéressons-nous à son étymologie. Tout d’abord, ce mot se compose de deux idées : wabi et sabi.

Wabi traduit la simplicité, la nature et évoque la beauté dans sa forme la plus modeste. Les imperfections faisant partie de l’harmonie. C’est l’enchantement que l’on éprouve lorsque l’on regarde une fleur gracieuse à laquelle il manque un pétale, par exemple.

Sabi traduit l’usure naturelle par l’œuvre du temps ainsi que l’attrait pour les choses qui ont du vécu. Alors, on apprécie un meuble patiné, les petites marques du vieillissement, etc.

Le concept wabi-sabi célèbre la beauté de l’imperfection et de l’impermanence, reflet même du cycle de la vie. C’est un principe selon lequel l’harmonie réside dans le naturel et la spontanéité et non dans l’absence de défauts. Ainsi, l’asymétrie, l’impermanence, les déséquilibres, les formes incomplètes et les cassures viennent sublimer les choses. 

Le wabi-sabi c’est la plénitude que l’on ressent lorsque l’on contemple un paysage naturel, un bol en terre cuite d’aspect irrégulier ou encore lorsque l’on savoure un vin bonifié avec les années.

Aujourd’hui, la recherche de perfection envahit le monde moderne dans tous les domaines sans pour autant apporter satisfaction à ceux qui se démènent. Au Japon, pays des traditions et de la modernité, le wabi-sabi fait partie intégrante de la culture que ce soit dans la notion du beau ou dans la spiritualité.


Adopter le wabi-sabi au quotidien

👁 Changer son regard

Tout d’abord, apprenez à changer votre regard et prenez conscience de la beauté des choses imparfaites. Cette petite fissure dans le mur n’apporte-t-elle pas un peu plus de cachet à votre appartement ? Ces marques du temps, ces cicatrices ne sont-elles pas le reflet d’un vécu incroyablement riche et parsemé d’épreuves qui vous rend unique ?

🤦♀️ Se débarrasser du superflu

L’étape suivante consiste à retirer le superflu de votre vie. Débarrassez-vous de ce qui ne vous sert pas, des objets inutiles, des vêtements que vous ne portez jamais. Aussi, pourquoi ne pas essayer de vous passer de télévision ou de smartphone afin de revenir à l’essentiel et de vous tourner davantage vers les activités d’extérieur comme le jardinage ?

🍎 Consommer moins et mieux

Le wabi-sabi c’est aussi privilégier le commerce local, équitable et artisanal en consommant de manière raisonnée ; ne plus jeter à outrance, mais recycler tout ce que l’on peut.

😍 Éprouver de la gratitude

Plutôt que de passer du temps à penser à ce que vous n’avez pas et à critiquer les autres, pourquoi ne pas exprimer votre gratitude pour ce que la vie vous offre ? Vous avez peut-être la chance d’avoir une famille aimante, des amis sur qui compter, des collègues sympas et puis… vous n’êtes pas si mal que ça.

👍 Reconnaître ses qualités

Il vous arrive souvent de vous focaliser sur vos défauts. Sachez que cela ne vous aide pas à vous sentir bien ni à vous rendre meilleur. Et si vous faisiez plutôt la liste de vos qualités pour changer ?

❤️ L’acceptation et l’amour inconditionnel

Finalement pour être heureux, il suffit de s’aimer tel que nous sommes en acceptant nos imperfections et celles des autres. Cela demande également un certain lâcher-prise sur soi-même et sur l’environnement.

Le wabi-sabi ou l’art de l’imperfection révolutionne la conception du monde qui nous entoure. A travers cette philosophie qui prône le retour à l’essentiel se trouve probablement l’une des clés du bonheur. Que ce soit dans le domaine de l’art, de la spiritualité ou même de la psychologie, la philosophie wabi-sabi fait de nombreux adeptes. Et vous, êtes-vous prêt à l’adopter ?

Extraits du site Univers du Japon

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dimanche 7 juin 2026

Edgar Morin, l’unité d’une voie

 Parmi les grands humanistes français qui accompagnent la conversation démocratique, il tenait une place à part. Le sociologue et philosophe Edgar Morin, décédé le 29 mai 2026 à l'âge de 104 ans, avait fait de sa longue existence la matière même d’une pensée toujours renouvelée.


« Renaître et renaître jusqu’à la mort… » C’était l’une de ses nombreuses maximes de vie. Edgar Morin est décédé le vendredi 29 mai 2026. Durant ses presque 105 années d’existence, il aura eu le temps d’observer plusieurs fois ce « commandement », comme il disait. Par l’esprit, à travers les recommencements qui ont scandé son itinéraire intellectuel, amoureux et spirituel. Et à la lettre, en esquivant de justesse plusieurs rendez-vous avec la camarde.

L’enfance dans « une totale liberté mentale »

« J’ai échappé à la mort dès avant ma naissance, sans parler des risques que j’ai pris durant la Résistance. Plus tard, j’ai survécu à deux graves accidents de santé », confiait-il à Laure Adler dans la dernière Heure bleue que lui avait consacrée la journaliste le 26 juin 2023 sur France Inter.

Le doyen des intellectuels français a raconté cet événement originel à plusieurs reprises : la maladie cardiaque de sa mère lui interdit d’avoir des enfants. Enceinte, elle prend en vain des produits abortifs. Étranglé par le cordon ombilical, le bébé doit son salut au médecin, qui le secoue par les pieds jusqu’à ce qu’il pousse son premier cri. Luna, la mère du petit Edgar, décède une dizaine d’années plus tard. Sa mort provoque chez son fils unique un « Hiroshima intérieur », une immense solitude et une culpabilité « toujours prête à revenir ».

Son père, Vidal Nahoum, est commerçant dans le quartier du Sentier, à Paris. Dans Vidal et les siens (Seuil, 1989), Edgar Morin – c’est le nom qu’il conserve de ses années de clandestinité dans la Résistance – explore les origines de sa famille. Des juifs séfarades de souche italienne côté maternel, installés à Salonique port de l’Empire ottoman sur la mer Égée. Côté paternel, les Nahoum sont des Séfarades expulsés d’Espagne en 1492, fixés à Livourne en Italie, avant de rejoindre Salonique. Ses parents se rencontrent à Paris où Edgar grandit dans « une totale liberté mentale », « libre de chercher ses propres vérités », raconte-t-il dans un livre d’entretiens avec Djénane Kareh Tager Mon chemin (Fayard, 2008).

Comme un concentré d’histoire contemporaine

Si sa vie personnelle lui fournit une inépuisable matière pour se découvrir lui-même, le destin public d’Edgar Morin est un concentré d’histoire contemporaine. À 16 ans, il envoie des colis aux anarchistes catalans en pleine Guerre d’Espagne. À 21 ans, sous l’Occupation, il rejoint la résistance communiste. En 1956, il quitte le Parti communiste, prenant acte que la terreur stalinienne est une impasse et une imposture. Il s’en explique en 1959 par une retentissante « autocritique » dans un essai du même nom. Depuis, et jusqu’à son dernier souffle, il n’a cessé de partager sa passion pour la vitalité de la démocratie, attentif à tout frémissement collectif porteur d’espérance.

Quant à sa carrière professionnelle au CNRS, elle épouse l’évolution sociologique de la société française, depuis l’après-guerre jusqu’à la fin des années 1980. Ses enquêtes ethnologiques font date. Dans la Métamorphose de Plozévet (1967), il analyse la fin de la paysannerie, la révolte des jeunes, et – déjà ! – la montée des valeurs féministes. Autant de changements inscrits dans la singularité de cette commune bigoudène, dans le Finistère, où il séjourne près d’un an. Quand les sociologues de l’époque ne voyaient que des classes sociales, il est le premier à décrire en 1963 le surgissement, en France et aux États-Unis, d’une classe d’âge adolescente avec sa culture propre. En 1969, il publie une célèbre enquête sur le mécanisme de propagation d’une rumeur (la Rumeur d’Orléans, Seuil) selon laquelle de jeunes femmes prétendument chloroformées disparaissaient dans les cabines d’essayage des détaillants juifs de la rue de Bourgogne, à Orléans.

« C’était un narcissique généreux »

« Sa vie même est une quête d’unité entre ses engagements politiques, ses recherches et son histoire intime », souligne Bernadette Puijalon, anthropologue, qui fréquente ses écrits depuis les années 1960. En effet, nous savons presque tout des amours d’Edgar Morin. Il a raconté chacune de ses épouses, depuis Violette, la mère de ses deux filles, puis Johanne, la Canadienne, et Edwige, l’adorée, décédée en 2008. Jusqu’à Sabah, sa compagne, universitaire marocaine rencontrée au Festival des musiques sacrées à Fès en 2009.

« C’était un narcissique généreux qui a exposé au fil des années ses avancées, ses incohérences, ses carences avec honnêteté. Il indiquait en permanence où il en était, à ce moment précis de son chemin d’homme. Ce grand intellectuel m’a montré qu’on pouvait s’approprier son domaine de recherche pour grandir soi-même. » Spécialiste des âges de la vie, Bernadette Puijalon l’a interviewé alors qu’il n’avait « que » 70 ans. « Je lui dois la plus délicate mise en garde contre l’infantilisation de nos parents vieillissants, se souvient-elle. Un des secrets de sa vitalité, c’était de dialoguer en permanence avec le meilleur de l’enfant, le meilleur du jeune homme qu’il avait été et le meilleur du vieillard qu’il espérait devenir. »

Au carrefour de l’intime et du politique

L’apport d’Edgar Morin se situe au carrefour de l’intime et du politique. Il a été notamment l’un des premiers à montrer que l’autonomie est un mythe, sur le plan intime et collectif : c’est la gestion de nos dépendances et interdépendances qui la détermine. En 1972, il découvre le rapport du Club de Rome et prend conscience du problème écologique sur lequel il n’a cessé de réfléchir et d’alerter jusqu’à sa mort. « J’ai alors compris que la course aux profits était la cause principale de la dégradation de notre environnement et qu’elle conduisait à la crise de la démocratie un peu partout », se souvient-il dans Mon chemin.

Toujours, il additionnait les approches au lieu de les opposer. C’est le cœur de la fameuse « pensée de la complexité ». Complexité au sens étymologique : ce qui est tissé ensemble. Elle est explorée, sous la forme d’une véritable aventure intellectuelle, dans les six volumes de la Méthode, publiés de 1977 à 2004. Cette méthode se veut une « voie », surtout pas un système.

Parcours intellectuel des États-Unis à l’Amérique du Sud

L’origine de ce travail monumental s’ancre dans ses séjours en Amérique du Sud et aux États-Unis. À la fin des années 1960 en Californie, il découvre l’école des sciences humaines de Palo Alto dont les théoriciens considèrent que la réalité n’existe pas en soi : chacun construit des réalités et des systèmes qui peuvent fonctionner ou dysfonctionner. « Le premier volume de la Méthode est arrivé à un moment de vide intellectuel où les espérances révolutionnaires se désintégraient, reconnaît-il dans Mon chemin. Il a suscité un certain intérêt et m’a valu des interviews où j’ai pu exposer mes idées. »

Ses idées se propagent dans le monde, en particulier en Amérique latine. En Colombie, il existe aujourd’hui un « doctorat en pensée complexe » reconnu par le ministère de l’Éducation. Une statue en bronze d’Edgar Morin a même été érigée en 2007 dans la ville d’Hermosillo, 600 000 habitants, dans le nord du Mexique. « En Amérique latine, l’œuvre de Morin est accueillie comme l’aventure interdisciplinaire d’un marginal génial et d’un franc-tireur inspirant », analyse son disciple, le philosophe franco-colombien Nelson Vallejo-Gomez dans le livre Edgar Morin, les cent premières années (Hermann, 2023). « Le débat intellectuel latino-américain, notamment dans les universités publiques, était phagocyté par les querelles idéologiques entre marxisme et antimarxisme, capitalisme et communisme, amis et ennemis, explique-t-il. La lecture de Morin apparaît comme un bol d’oxygène pour une minorité en quête de liberté d’esprit. »

« Curieusement, la pensée de cet intellectuel agnostique a d’abord été accueillie dans des institutions catholiques comme l’Université pontificale bolivarienne de Medellín (Colombie), l’Université Cândido Mendes de Rio de Janeiro (Brésil), l’université ibéro-américaine, créée par des jésuites à Mexico », poursuit Nelson Vallejo-Gomez. Ses plaidoyers pour une éducation transdisciplinaire, coopérative, suscitent en particulier un intérêt constant depuis la parution de son livre les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur (Seuil, 2000).

En France, un contemporain capital, sollicité et attendu

En France, la pérennité de sa vivacité intellectuelle et son immense curiosité en font un contemporain capital, sollicité et attendu, car il ne donne pas de leçon. Interviewé dans les colonnes de La Vie, le 17 septembre 2020 (N° 3916), en pleine crise sanitaire, il souligne : « La notion de voie s’oppose à la notion rigide de programme et à la notion statique de modèle de société, alors que tout est en évolution. Il n’y a pas de but à atteindre, mais un cheminement à aménager. »

« Que te reste-t-il à faire ? », l’interrogeait Laure Adler. « Continuer dans le sens de ma vie, en essayant de lutter contre l’illusion et l’erreur. J’ai moi-même fait deux erreurs fondamentales dans ma jeunesse. J’ai été pacifiste parce que je ne savais pas que Hitler voulait coloniser toute l’Europe. J’ai été communiste, parce que je me faisais des illusions. Quand on fait des erreurs aussi profondes, on réfléchit sur les sources. À 102 ans, je me sens plus motivé que jamais car nous vivons des circonstances terribles et allons vers des désastres en somnambules. »

« Pour moi, la mort ne comporte pas de mystère »

Edgar Morin, jusqu’au bout, a appelé à cultiver des oasis de fraternité, de pensée et de convivialité face à la régression qui menace. Des oasis de résistance où seront sauvegardées les forces de liberté et de conscience. Beaucoup de jeunes aujourd’hui suivent cette voie de façon très concrète sans avoir forcément lu ou entendu le vieux sage.

Edgar Morin ne croyait pas au Dieu personnel des religions monothéistes, ni en aucun système théologique, mais il était sensible aux mystères. « Pour moi, la mort ne comporte pas de mystère », disait-il à Laure Adler à l’occasion de la parution de son dernier livre (Encore un moment, 2023). « C’est la dégradation physique de tout l’être. C’est une loi de la nature. C’est la vie qui est un mystère. Pourquoi cette force créatrice dont je suis possédée même à mon âge ? Ce n’est pas moi qui possède la vie. C’est elle qui me possède. » En tout cas, la vie l’aura aimé autant qu’il l’a aimée.

source La Vie - par Dominique Fonlupt

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dimanche 5 janvier 2025

Ilaria Gaspari : « Le bonheur résulte d’un exercice de liberté »

La philosophie peut-elle nous guider vers le bonheur ? La philosophe Ilaria Gaspari, auteure de « Leçons de bonheur » (Puf), revisite la sagesse des penseurs antiques pour nous permettre de vivre heureux en temps de crise.

Qu’est-ce qu’être heureux ? Cela a-t-il à voir avec la béatitude, le bonheur ou la joie ?

Nous avons aujourd’hui une définition du bonheur très statique, qui ne correspond pas à la conception qu’en avaient les philosophes antiques. Nous avons tendance à lui accoler l’idée de sérénité. Le bonheur serait à l’image d’un ciel sans nuages, dépourvu de tous les soucis et troubles qui pourraient encombrer notre quotidien. Or, avec une telle approche, c’est vivre en dehors du monde. Une autre conception, plus consumériste, consisterait à rapprocher cet état de félicité à la notion de succès personnel et professionnel. Ce qui entraîne l’idée d’une comparaison et donc d’une compétition avec les autres. Les réseaux sociaux constituent un moyen sans précédent de représentation de ce type de bonheur, qui est pourtant très antinomique avec la vraie idée du bonheur.

Dans votre livre Leçons de bonheur (Puf), publié il y a cinq ans, vous étudiez la pensée des philosophes de la Grèce ancienne. Comment appréhendent-ils cette notion ?

Je commencerais par Épictète, un philosophe de l’école stoïcienne, mort vers 125 apr. J.-C. Dans son Manuel, il nous invite à séparer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Ce qui est très utile afin d’éviter de perdre inutilement notre énergie et d’engranger trop de frustrations. Il marque ainsi la distinction entre liberté et nécessité. Cela donne la mesure de la possibilité du bonheur et nous incite à une forme de travail sur les choses sur lesquelles nous pourrions avoir une prise. Pour sa part, Épicure (341 av. J.-C., 270 av. J.-C.) parle d’idéal ataraxique, qui désigne une profonde quiétude résultant d’une absence d’émotions trop fortes ou de troubles.

Dans sa célèbre Lettre à Ménécée, il détaille sa méthode pour atteindre le bonheur, le but suprême de toute existence humaine, le présentant dans la forme d’une « médecine logique » contre le chantage des peurs, en quatre parties. Pour lui, il n’y a pas d’âge pour philosopher et être heureux. Il s’agirait ainsi de rationaliser nos peurs, liées à notre condition d’être mortel, différencier les désirs en privilégiant ceux qui sont nécessaires et faire preuve de mesure, grâce à la pratique de la philosophie vécue comme une activité faite à plusieurs.

Et que dit Socrate ?

Dans la retranscription de son procès faite par Platon, il est raconté que Socrate accepte sa condamnation car il confie avoir toujours répondu à son daimôn. Un concept très compliqué, que l’on pourrait définir comme une sorte de petite voix intérieure. Elle lui indiquerait que sa vie sans la philosophie ne mériterait pas d’être vécue. Rester fidèle à sa propre nature, dévoué à sa vocation naturelle, permettrait donc selon Socrate de connaître un destin heureux. D’ailleurs, le mot bonheur en grec est eudaimonia, composé de eu qui signifie « bien » et daimôn, « esprit ». Mais pour rester fidèle à sa propre nature faut-il encore bien se connaître, et cela n’est possible que dans la relation aux autres.

Au-delà des penseurs grecs, vous aimez citer aussi Spinoza (1632-1677)…

Je lui ai consacré mon master et ma thèse de doctorat. Il opère, on pourrait dire, une sorte de synthèse moderne entre Épictète et Épicure. Spinoza est le penseur de la joie, qu’il imagine comme augmentation de la force d’exister, notre puissance de vivre. Mais cette joie est lucide. Dans son livre chef-d’œuvre, Éthique, il nous incite à la cultiver comme une manière d’accroître notre connaissance et compréhension des choses singulières et de leurs liens dans la nervure immense de la réalité. Elle joue un rôle dans la construction d’une vie bonne et est accrue par la possibilité de s’imaginer partagée, plurielle, en ce qu’elle passe aussi par la connaissance. Avec Spinoza, plus on devient sage, plus on devient heureux.

Comment ces philosophes peuvent-ils nous inspirer aujourd’hui, alors que nous sommes cernés par les mauvaises nouvelles, comme la crise climatique, politique, la guerre en Ukraine, au Proche-Orient ?

Il est vrai que pendant des années, le futur était lié à la notion de progrès. On pensait que les générations d’après vivraient mieux que les précédentes. La tendance s’est désormais inversée. Quant aux guerres, jamais après la fin de la Seconde Guerre mondiale nous n’avons été autant en proximité, à cause des images qui sont sans cesse diffusées sur nos écrans. Elles nous touchent profondément, car nous avons une nature empathique. Pour surmonter un tel contexte mortifère, on peut exercer le geste que nous enseignent Épictète et Épicure. Agir à notre niveau, se concentrer sur ce qui est dans notre pouvoir et ne pas tomber sous le chantage de la peur.

Plutôt que d’être sous l’emprise de nos réactions émotives, il faut se tourner aussi vers le champ du rationnel, essayer de comprendre et d’appréhender la complexité. C’est difficile car les peurs sont très valorisées et manipulées par le politique. Les réseaux sociaux et leurs algorithmes, qui ont pour carburant les passions tristes, jouent également un rôle néfaste en la matière. Ces nouveaux outils de communication flattent nos réactions émotionnelles et réinvestissent le champ de la croyance. Le contraire de la lecture, qui nous apprend la complexité, la nuance et font grandir l’homme.

Le politique peut-il contribuer à notre bonheur, dans la mesure où cela a trait finalement à notre part intime ?

Il ne peut pas définir pour nous ce qui relèverait ou non de notre bonheur, mais contribuer à ce que chacun puisse l’atteindre. Certes, les inégalités économiques sont de plus en plus prononcées. Mais le politique pourrait viser une égalité de moyens, notamment dans le domaine de l’éducation. Il faudrait aussi avoir le courage de l’optimisme et ne pas utiliser les passions tristes comme outil de propagande. Relisons alors encore Spinoza et son Éthique. Notre bonheur est accru lorsque nous savons que le plus grand nombre d’êtres humains peuvent être heureux.

Le bonheur est-il un état ou une succession de moments ?

Dans notre époque qui a peur du futur, nous identifions le bonheur à des petits instants pris sur les malheurs. Je crois davantage à une approche fondée sur un parcours, des efforts faits avec soi-même, dans la fidélité de son daimôn, tel que Socrate nous y invite.

Le bonheur résulte d’un exercice de liberté, pas seulement vis-à-vis des coups du sort, des joies et des malheurs, que la vie nous réserve, des caprices de l’opinion des autres, mais aussi et par-dessus tout vis-à-vis de nous-mêmes, vis-à-vis des habitudes transformées en automatismes, vis-à-vis des réactions immédiates qui font de nous des marionnettes, à la merci d’un système de croyances reçu sans distance critique. Vivre une vie bonne, c’est s’appuyer sur notre potentialité de connaissance et notre sens de la responsabilité.

---------------------------- Source : La Vie magazine


mardi 19 mars 2024

Communication autoritaire

 


Quid du nouvel outil « vocal » beaucoup utilisé par la jeune génération ?

Le fait de parler à l’autre oralement supposait jusqu’à présent au moins un « maintenant », un présent en commun (pas forcément un « ici » depuis que le téléphone existe). La conversation nécessitait une forme de synchronisation. Or le vocal est un mode de communication orale sans synchronisation, c’est la première fois que cela apparaît dans l’histoire de l’humanité.

C’est un changement anthropologique ?

Bien sûr. Aujourd’hui, le message est antérieur à l’acte de communication. Quelqu’un est seul ; il détient une information ; il la délivre ; la seule chose importante, c’est de s’assurer que l’autre l’a bien reçue. À l’inverse, dans les dialogues de Platon, on crée des vérités par l’échange et le dialogue. Il n’y a pas de message préexistant. Socrate dit : je sais que je ne sais pas. Le questionnement, l’échange nous conduisent quelque part. On vit un voyage à deux vers le message.

Dans notre paradigme actuel, le message est antérieur à la rencontre. C’est quand même moins intéressant ! La rencontre ne va pas me faire changer ni m’amener à penser, créer, ressentir des sentiments nouveaux. On ne se laisse plus bousculer par la rencontre : je veux juste que les autres entendent ce que j’ai à dire et qu’ils l’acceptent. Dans l’acte de communication, il y a désormais une forme d’autoritarisme.

Alexandre Lacroix, directeur de la revue Philosophie magazine

source : La Vie magazine

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mercredi 18 octobre 2023

Le passé à digérer

 Charles Pépin : « Pour aller de l’avant, il faut prendre son passé avec soi »

[Interview] Du passé, ne faisons pas table rase. Le philosophe et romancier, qui vient de publier Vivre avec son passé, nous conseille de régénérer celui-ci pour s’en libérer.


Notre passé ne passe pas. Il n’est pas un bibelot poussiéreux que l’on peut abandonner sur une cheminée. Au contraire, il est extraordinairement vivace, surgissant dans le présent, sans prévenir, sous forme de réminiscences, de rêves ou d’émotions inexpliquées. Enfance, éducation, événements heureux ou malheureux, mais aussi lointaine histoire familiale : nous sommes faits de notre passé bien davantage que nous ne le pensons. Pour que nous soyons réellement libres, le « philosophe du quotidien » Charles Pépin nous incite à le cultiver et à investir le territoire trop souvent inexploré de notre mémoire. L’enjeu ? Comprendre qui nous sommes et aller de l’avant vers ce qui nous rendra heureux.

Plutôt que d’oublier, démarche souvent illusoire, se souvenir nous permet de mieux vivre avec nos fantômes, nos traumatismes et nos regrets. Car les neurosciences le confirment : il est possible de modifier son passé, sa marque parfois négative sur nous, sa nocivité. Saisissons-nous aussi du trésor des beaux souvenirs, cet « édifice immense » dont parle Proust, à portée de main, sur lequel nous nous attardons trop peu, embarqués malgré nous dans l’accélération généralisée de nos existences. Voyageons dans le temps, pour donner au présent sa véritable épaisseur, et pourquoi pas goûter dès ici-bas à quelque chose de l’éternité. C’est à un compagnonnage avec le passé que nous invite ardemment Charles Pépin, convaincu que s’y trouve une clé du bonheur.

Pourquoi écrire sur le passé ?

J’ai cherché une sagesse qui permettrait de bien vieillir parce que je suis entouré de gens qui ressassent, et que j’avais peur de leur ressembler ! En outre, les dernières découvertes des neurosciences sur la mémoire m’ont passionné, notamment celles concernant la plasticité cérébrale et le fait que nos souvenirs ne sont pas une donnée figée mais peuvent être « retravaillés » grâce à des thérapies. Enfin, l’idéologie moderniste selon laquelle on peut tourner la page, se débarrasser d’un passé trop pesant par une simple décision, m’agace. C’est faux et inefficace. Je défends l’idée que pour aller de l’avant, il faut prendre son passé avec soi. Je veux proposer une philosophie qui permette cela.


« Le passé ne passe pas », écrivez-vous. De quelle manière est-il encore vivace dans le présent ?

Nous le constatons lorsque nous vivons une réminiscence : une histoire d’amour, un moment de sa paternité reviennent parfois d’un coup, extrêmement, précisément, à la manière de Proust et sa madeleine. Cela montre que le passé est bien là, certes pas en permanence et de manière consciente, mais quelque part. Nous ressentons aussi parfois une forte émotion, comme de la colère, dont nous ne comprenons pas la cause mais dont la clé se trouve dans le passé. Il y a aussi nos rêves où certaines images convoquent une période ancienne qui vient se mélanger aux souvenirs plus récents.

Le passé n’est pas du passé. L’illusion qu’il est révolu nous entrave souvent au quotidien, car nous ne comprenons pas qu’il nous travaille encore. Il faut faire avec, l’étudier, l’accepter, puis parfois le mettre à distance mais certainement pas le balayer d’un revers de main.

Ignorer son passé créerait un « appauvrissement de nos existences ». C’est-à-dire ?

Notre identité n’est pas abstraite, mais le fruit d’une histoire, comme Bergson l’a magnifiquement montré. Ce que nous avons vécu se sédimente et fait notre identité. Coupés de notre passé, nous ne nous connaissons pas. L’identité sans mémoire est creuse. Le risque alors est de « flotter » ou de s’accrocher à des identités factices et rapides.

Nous retourner vers notre passé permet aussi de savoir ce qui compte pour nous et donc d’aller vers ce qui nous ressemble et nous rendra heureux. C’est à cette condition, par exemple, qu’une reconversion professionnelle peut être réussie. Nos souvenirs nous donnent des indices sur la manière de conduire notre avenir. Se tourner vers le passé et aller vers l’avenir ne s’opposent pas, à l’image du rugby où les joueurs courent en avant en faisant des passes arrière. La mémoire est une force d’avenir.

Pourtant, ignorer ce passé est parfois de l’ordre de la survie.…

Il existe des situations où pendant un moment qui peut être très long, parfois des décennies, il est impossible de revenir sur le passé car il est trop violent. C’est une question de survie. Cela a été le cas pour Jorge Semprun, par exemple, qui, de retour des camps d’extermination, a parlé d’« oubli volontaire » pour reconstruire sa vie. Beaucoup de femmes violées le vivent ainsi. Cela est légitime et nécessaire. Mais ce passé risque de revenir des années après sous forme de flashs traumatiques ou de névroses, d’émotions inexpliquées. Il faudra alors s’y confronter pour aller mieux. Jorge Semprun a fait l’expérience de cauchemars au terme desquels il ne savait plus si les camps étaient une expérience fantasmée ou réelle, s’il était encore là-bas ou pas. Il était rattrapé.

Même lorsque l’on dispose d’une force de vie qui nous fait aller de l’avant, il est dangereux de tourner la page car le passé risque de revenir d’autant plus violemment qu’il a été refoulé. En outre, nous pouvons intervenir sur un souvenir qui nous hante, il n’est pas figé à jamais, comme nous l’enseignent de nouvelles thérapies prometteuses sur la mémoire traumatique. Le cerveau se reconstruit sans cesse.

Les « leçons de vie » tirées de certaines expériences douloureuses peuvent être modifiées. Par exemple, une enfance difficile, avec un père absent et une mère pas aimante, nous fait conclure que nous ne sommes pas dignes d’être aimés. Or nous savons aujourd’hui qu’il est possible de casser cet « enseignement » par une courte psychothérapie. Il faut certes accueillir son passé, mais on peut aussi en diminuer la nocivité.

Une autre méthode, déjà développée par les stoïciens, est celle de « l’habituation » : au lieu de fuir une image qui me hante et reviendra inévitablement, il me faut m’habituer à cette scène douloureuse, la mort de mon frère, cet examen raté… en lui donnant des rendez-vous, en la convoquant et en la regardant en face, quelques minutes par jour pendant quelques mois. Ainsi il y aura une usure de la toxicité du mauvais souvenir. Cela marche très bien ! Il y a aussi la méthode de la « dilution » du mauvais souvenir dans des bons. C’est l’intuition de Jorge Semprun : « faire le plein » de bons souvenirs, qui feront ensuite la guerre aux douloureux.

Le passé, c’est aussi les souvenirs heureux…

Oui ! Ils sont un trésor à disposition que nous ne mobilisons pas assez ! Se souvenir des belles choses est décisif et très simple, à condition d’y prêter attention. Or nous sommes le plus souvent affairés par le présent et soucieux de l’avenir. Lorsque nous avons des flashs d’un bon souvenir, nous le laissons repartir sans lui donner une réelle place.

Proust nous donne une méthode pour y goûter réellement : il faut s’arrêter et être attentif, s’y attarder ne serait-ce que quelques minutes. Alors, au lieu d’être nostalgiques, nous sommes joyeux ! À la manière de Proust, nous pouvons nous souvenir non seulement de cette plage l’été, mais aussi de la blague lancée à ce moment-là, de l’orangeade que nous avons bue, etc. Le passé est présent. Nous avons le pouvoir de le faire revenir et de revivre un bonheur.

Épicure propose aussi de mesurer combien ce bonheur passé aurait pu ne pas être, et conseille de se remplir de son caractère miraculeux. « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant », dit de manière tragique Prévert. Je milite pour que nous entendions « le bruit que le bonheur fait en revenant », lorsque nous le convoquons. Pour cela, il ne faut pas se laisser prendre par l’accélération généralisée de nos existences. Prenons soin de notre mémoire, par exemple en imprimant certaines photos de notre téléphone pour les regarder vraiment, au lieu de les faire défiler…

Comment existe la liberté si « nous sommes notre passé » ?

Si je considère la liberté comme la possibilité de faire ce que je veux, alors la conscience de mon passé entrave ma liberté. Mais cette vision est une illusion. Je propose avec Bergson de redéfinir la liberté comme le fait d’être pleinement soi et de faire des choses qui nous ressemblent et expriment notre personnalité. Cette liberté découle de l’examen de mon passé. Le passé n’est pas un déterminisme, mais un conditionnement.

Plus nous prenons conscience que nous aurions pu naître ailleurs, avoir une autre place dans la fratrie, plus nous pouvons reconquérir une réelle liberté et inventer notre avenir. Être dans le déni, en croyant comme Sartre que l’on peut s’arracher complètement à son passé, nous condamne à aller dans le mur, parfois en reproduisant des schémas sans le savoir ou en étant habité par le passé sous forme de névroses.

N’est-il pas illusoire de vouloir « prendre tout notre passé avec nous » ? Une partie nous échappe…

Nous ne pourrons jamais tout savoir de notre passé, mais nous pouvons identifier des grandes dates clés. En outre, bien sûr, notre passé n’est pas que le nôtre, il est aussi celui des générations précédentes, de notre classe sociale. Mais nous pouvons avoir une prise sur lui. Par exemple, Didier Eribon, dans Retour à Reims, analyse son rapport au monde, et comprend ce qui vient des générations passées. Une psychogénéalogie peut aussi nous faire comprendre certains fantômes qui nous hantent.

Tous les secrets de famille ne doivent pas être levés, et il faut parfois tourner le dos au passé, mais une vie et une liberté proprement humaines nécessitent de savoir qui nous sommes pour aller vers l’avenir. Les auteurs d’œuvres importantes ont une conscience aiguë du passé, comme les grands hommes et femmes politiques capables de parler à un peuple parce qu’ils savent faire résonner son histoire. Nietzsche nous prévient : si tu ne sais pas de quoi tu es l’héritier, tu ne pourras rien fonder.


N’avons-nous pas besoin de rites pour faire mémoire ?

Nous avons besoin d’être invités à nous souvenir, comme lors des enterrements, par exemple dans la culture juive où l’on se rassemble une fois par semaine pendant deux mois pour cultiver le souvenir du défunt. Sans ces rites, nous sommes pris dans la hâte du présent et ne pensons pas suffisamment à nos morts. Nous en souffrons, ils nous manquent. Pourtant lorsque nous y pensons réellement, nous arrivons à les rendre vivants et à passer ce cap qui consiste à vivre et à prolonger le dialogue avec eux.

Nous pouvons goûter alors à quelque chose de l’éternité. De quelle manière ?

Nous raisonnons beaucoup en trois blocs – passé, présent, futur – distincts. Pourtant, Proust, Bergson et Freud disent la même chose : il n’y a pas de linéarité du temps, tout est mélangé dans une étrange simultanéité. Pour Bergson, ce que l’on a vécu persiste indéfiniment : lorsque je me retourne vers mon passé, que je me souviens de moi à 7 ans dans ce jardin, à 15 ans dans ce lycée, à 40 ans dans cette entreprise, il me semble que je touche à l’existence du moi, qui reste constant dans tous ces moments. C’est bien la même personne à chaque fois.

Au cœur de ce travail de mémoire, je sens quelque chose d’immuable qui est mon âme, une permanence de mon moi, et donc quelque chose de la vie éternelle. Proust considère que l’expérience de la mémoire peut nourrir une espérance en la vie éternelle.

Ne vivons-nous pas aussi des moments de « pur présent » ?

Il y a une mode « d’habiter le présent ». Pour traverser certains traumatismes et constater que je ne suis plus dans ce passé qui m’a fait mal, cela peut être utile. Mais, au-delà, le « pur présent » me paraît illusoire, car en réalité, nous vivons l’instant en étant le fruit de notre passé. Déguster un bon vin, en savourant l’instant présent n’est possible que parce que, comme le dit David Hume, un apprentissage a mené à cette « délicatesse de la perception ». Celle-ci est toujours imprégnée de souvenirs et d’éducation. L’idée de « pur présent » appauvrit l’existence.

Bien sûr, ce retour sur son passé est moins important à 17 ans qu’à 60, mais chaque seconde qui passe s’enfuit dans le passé, et nous commençons à vieillir très jeune ! Vivre, c’est accumuler du passé, comme une matière à portée de main qui peut nous indiquer où sera notre bonheur futur. Assouplissons notre rapport au passé, comme nos articulations, afin de bien vieillir et de ne pas devenir un « vieux con ». Pour vivre avec son passé, et non dans son passé.  

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source : La Vie

mercredi 22 février 2023



"Le dépouillement a aussi été pour moi une sorte de « gros machin » inatteignable. J’imaginais que pour l’atteindre, il me fallait devenir moine, presque un stakhanoviste du détachement, et envoyer paître tout ce qui relève du matériel. Jusqu’au jour où j’ai pris conscience que le « gros machin » dont je devais me détacher, c’était moi. Le « moi je », le « moi d’abord » ; le rôle que j’essaie tous les jours de jouer, du matin au soir. Sur mon chemin, j’ai alors croisé un ami. Il m’a dit cette phrase qui m’a bouleversé : « Plus de liens, moins de bien. » Il est vrai que jusqu’alors, j’avais tendance à aller chercher dans les librairies, dans les supermarchés, dans les grandes surfaces, un remède aux manques, aux blessures, aux aliénations. Depuis que j’ai entendu cette phrase – « plus de liens, moins de bien » –, j’y ai perçu comme une invitation à faire de l’ordre, à me libérer chaque jour du trop. Ce qui rejoint cette intuition magnifique dans le bouddhisme selon laquelle nous sommes tous la nature de Bouddha. Nous sommes : ce n’est pas de l’ordre de la possession. Ce n’est pas quelque chose que l’on ajoute à ce que l’on est pour être heureux. Nous sommes déjà la nature de Bouddha. Le sale parent, le violeur d’enfants, la personne handicapée. Encore qu’il n’y aucun rapport entre la personne handicapée et les deux autres ! J’y ai décelé une invitation à changer totalement notre regard sur autrui.

Précisément, le dépouillement auquel invite le zen, et par là toute la tradition philosophique du bouddhisme, c’est la voie du détachement. Se débarrasser de toutes les représentations mentales dont on recouvre les choses, les êtres, et nous-mêmes en fin de compte. Nous avons une image de nous et, du matin au soir, nous voulons nous y conformer. Un jour, j’ai décidé qu’Alexandre Jollien serait comme cela, et gare à moi si je ne suis pas à la hauteur. On n’imagine pas l’infinie souffrance qu’engendre une telle fixation. Se dépouiller, c’est se mettre à nu. Je l’ai écrit dans mon dernier livre qui porte le titre explicite du Philosophe nu : le calme est déjà là, en moi, à demeure si je puis dire. Si je le cherche ailleurs, je lui suis infidèle. Être dans le dépouillement, c’est être totalement soi, totalement nu pour laisser éclater cette joie qui est déjà présente en nous, qui nous précède. Nul besoin d’aller la chercher, de la séduire pour qu’elle vienne. Elle est déjà là."

extrait du livre "Petit traité de l'abandon" d'Alexandre Jollien

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vendredi 18 février 2022

Un moment de la vie...

 

"De l'être au vivre" de François Jullien


Il vient un temps dans son travail - un moment de la vie peut-être? - où il convient de commencer de nouer entre eux les divers fils ; ou, disons, de faire le tour de son chantier. Comme le jardinier fait le tour de son jardin, y considère ce qui pousse, ce qui a pris et ce qui n'a pas pris, dans quel état sont ses plants, quel terrain il faudra retravailler, là où il convient d'arracher et de repiquer, et, finalement, quelle tournure d'ensemble tout cela prend.

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mardi 9 novembre 2021

Vraiment vivre...


 « La vie est bien trop courte pour perdre son temps à se faire une place là où l’on n’en a pas, pour démontrer qu’on a ses chances quand on porte tout en soi, pour s’encombrer de doutes quand la confiance est là, pour prouver un amour à qui n’ouvre pas les bras, pour performer aux jeux de pouvoir quand on n’a pas le gout à ça, pour s’adapter à ce qui n’épanouit pas.

La vie est bien trop courte pour la perdre à paraître, s’effacer, se plier, dépasser, trop forcer.
Quand il nous suffit d’être, et de lâcher tout combat que l’on ne mène bien souvent qu’avec soi, pour enfin faire la paix, être en paix.
Et vivre. En faisant ce qu’on aime, auprès de qui nous aime, dans un endroit qu’on aime, en étant qui nous sommes, Vraiment ».
Alexandre Jollien

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dimanche 10 octobre 2021

Un moment avec André Comte Sponville

Gilles Farcet : 

Dans ma jeunesse, disons entre 25 et 38 ans, j’ai eu, de par ma vie professionnelle, le privilège de dialoguer avec de grandes figures intellectuelles et artistiques , dont certaines comptent parmi les plus marquantes de notre temps. Je ne parle pas du tout uniquement des figures « spirituelles » mais bien d’écrivains, philosophes, artistes… Tout en étant, de fait, une manière de « journaliste », j’ai joui d’une incroyable liberté et latitude. Les différents médias qui m’employaient (France Culture, Sens Magazine, Nouvelles Clés notamment) m’accordaient un espace rare, propice à approfondir un propos plutôt que de le survoler. 

Le temps me parait venu de republier ces entretiens, en vérité très nombreux, en commençant par peu à peu les poster sur ma page d’auteur. Presque tous ces entretiens ont au moins trente ans. Beaucoup de ceux et celles avec qui je me suis entretenu , au moins quinquagénaires ou sexagénaires à l’époque, ne sont plus de ce monde. Et comme leur parole semble pertinente… Notons que ces propos datent d’un monde d’avant internet et les réseaux sociaux. Ces rencontres ont contribué à façonner ma perspective. Elles m’ont en tout cas vacciné de certaines facilités et de bien des raccourcis pseudo spirituels. 

Aujourd'hui, après Paul Ricoeur et Albert Jaccard, Jean Marie Pelt, 

André Comte Sponville (entretien réalisé en 1991)

Je philosophe pour sauver ma peau et mon âme
Réservé, sec mais distingué, André Comte-Sponville n’a jamais donné dans la frivolité: adolescent, il songe au sacerdoce, puis abandonne le credo catholique pour les articles de foi de parti communiste. Il sort presque indemne de ces conversions successives pour, au bout de la route, se découvrir simplement philosophe… et entreprendre un autre cheminement dont ses trois ouvrages sont autant de jalons. Enseignant à Paris I, l’auteur du Traité du désespoir et de la béatitude et d’Une Education philosophique nous a rappelé que la philosophie pouvait être non seulement accessible mais plus encore attrayante sans pour autant sacrifier, comme certains, à la pensée spectacle. Sans doute faut-il y voir la raison d’un relatif succès dont cet auteur encore jeune et qui croyait n’écrire que pour les happy few s’avoue le premier surpris.
Au-delà d’une mécanique intellectuelle bien huilée, il y a chez lui comme une urgence. La démonstration à laquelle se livre le Normalien n’est que le savant emballage d’un matériau brut: le questionnement chevillé au corps d’un homme sensible que la difficulté d’être a depuis longtemps contraint à se demander comment vivre.

Gilles Farcet: Parmi les philosophes d’aujourd’hui, vous êtes un oiseau rare en ceci que pour vous, la philosophie n’est pas une fin en soi…


André Comte-Sponville: En elle-même, la philosophie n’a pas d’intérêt. Elle n’échappe au ridicule que si elle aide à vivre mieux. Ainsi que je le dis souvent, philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée. Tout le reste n’est que bavardage de la raison.
Un bavardage très répandu…
Certes! Il m’a très tôt semblé que la philosophie s’enfermait dans deux impasses: d’une part, l’érudition universitaire qui passe son temps à commenter les grands textes du passé, non pour y chercher des leçons de vie mais pour le plaisir du commentaire. Notez que cela n’est pas neuf: à l’un de ses disciples qui confondait la philosophie et l’histoire de la philosophie, Epictète adressait déjà cette remontrance: « jusqu’à quand pèseras-tu de la cendre? » Nombre de nos universitaires, y compris les plus talentueux, passent leur temps à peser de la cendre. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la braise et le feu. D’autre part, il y a ce que j’appellerais la philosophie chic et choc, laquelle confond philosophie et journalisme, fait des livres pour le plaisir que l’on en parle, bref prend la pensée pour l’un des arts du spectacle. Entre ces deux impasses sans doute y a-t-il place pour une autre chose, à savoir la philosophie elle-même. C’est à elle que je tente de me consacrer.

Vous ramenez donc la philosophie à son étymologie, l’amour de la sagesse…

En effet. Et si je passe, dans le paysage philosophique actuel, pour un oiseau rare, je me sens par contre en accord avec tous les grands philosophes du passé, lesquels ont toujours vu la philosophie comme étant au service de la vie. C’est avec cette tradition que je renoue.
Comment en est-on arrivé à ce divorce entre la philosophie et la vie?
Je crois que, confrontés aux progrès fulgurants des sciences, les philosophes ont voulu faire aussi bien. Autrement dit, il y a chez presque tous les philosophes la volonté de faire de la philosophie une science. Or, il s’agit là d’une tentative vouée à l’échec puisque la philosophie n’est pas une science et ne saurait le devenir. Tout au plus les philosophes peuvent-ils singer la forme du discours scientifique, c’est à dire verser dans l’abstraction et adopter un vocabulaire technique. Si bien que l’on en arrive à cette situation étonnante où les philosophes ne peuvent plus être lus que par leurs pairs. Ils s’enferment dans des discours abscons qui ne sont plus intelligibles pour le public et le sont à peine, soyons francs, pour les philosophes eux-mêmes. Ce qui, du même coup, rend leurs efforts inutiles. Pascal résumait ainsi son appréciation de Descartes: « inutile et incertain ». Combien plus justement pourrait-on dire cela de Derrida, de Lyotard, de Deleuze… qui n’en sont pas moins des gens de grand talent et dont on ne saurait dire qu’ils ne travaillent pas. Je ne leur reproche que de me paraître inutile face à Epicure, Spinoza ou Montaigne, lesquels me semblent, au contraire, d’une urgence, d’une gravité, d’une importance exceptionnelles. S’ils ne sont pas moins incertains que les autres, ils sont, à mon sens, utiles.

« Ce qui m’intéresse, » dites vous, « c’est la braise et le feu »; voilà un vocabulaire de mystique…
Tout dépend ce qu’on entend par mystique. Si l’on désigne par ce mot une aventure spirituelle, il est clair que toute philosophie authentique est une mystique. Etant une aventure spirituelle, elle ne peut s’abstenir de rencontrer, entre autres choses, ce que nous disent les mystiques de leurs expériences. Plusieurs des philosophes qui m’ont le plus marqués décrivent précisément des étapes qui correspondent bel et bien à des états mystiques. Spinoza, par exemple, parle « d’éternité », de « plénitude », de « salut »; il s’agit donc bien d’un « mysticisme, mais d’un mysticisme sans mystère » dans la mesure où ce « salut » ne vaut pas après la mort mais dans cette vie-ci. Les philosophes en général se méfient du mystère puisqu’il ne désigne, au fond que notre ignorance. Ce qui est mystérieux, c’est ce que nous ne connaissons pas. Or, l’ignorance n’est jamais un argument. Je crois qu’en dépit de son étymologie, le mysticisme n’a que très peu à voir avec le mystère. Ceux qui travaillent dans le mystère, ce sont les prêtres. Je dis souvent que la religion, c’est le maximum de mystère alors que le mysticisme, c’est le maximum d’évidence. Les philosophes sont en quête d’une évidence qui serait celle de la vie, de la pensée, et non des dogmes ou des rites.

Vous faites vôtre cette définition d’Epicure: « La philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse. » Les discours et les raisonnements suffisent-ils à rendre heureux? Que valent la raison et le discours face aux épreuves, ou même aux petits agacements du quotidien? Plus directement, vos discours et vos raisonnements vous ont-ils, André Comte-Sponville, procuré la vie heureuse?

D’abord, Epicure ne dit pas que la philosophie soit la seule voie d’accès au bonheur. Reste que tout homme est amené à produire des discours et des raisonnements. Etant un animal philosophant, l’homme ne peut vraiment s’en passer. Chacun parle et raisonne, autrement dit, philosophe - bien ou mal, les grands philosophes étant ceux qui nous apprennent à philosopher un peu moins mal. Cela dit, et quelque juste que soit en elle-même cette définition, il est évident que la philosophie échoue. C’est vrai, les discours et les raisonnements ne suffisent pas à être heureux. L’admettant, j’essaie de faire preuve d’une humilité théorique - à cause de laquelle je ne suis pas un philosophe dogmatique, mais un sceptique, plus proche de Montaigne ou de Hume que de Spinoza ou d’Epicure - et d’un humilité pratique: je constate que la vie est difficile, que le bonheur n’est pas à portée de main. Peut-être certains peuvent-ils l’atteindre; mais pour moi qui suis peu doué pour le bonheur, j’ai toujours le sentiment que la philosophie ne parvient pas à le procurer, pour des raisons qui tiennent à la nature elle-même de la vie et de l’individu. En revanche, je crois que la philosophie peut aider à vivre moins mal. Si elle ne suffit pas, elle permet de déblayer le terrain et de se préparer au bonheur. Il y a des discours et des raisonnements qui ouvrent à la vie, aident à vivre davantage, avec plus de clarté et de lumière, tandis que d’autres, au contraire, nous éloignent de la vie, en nous enfermant, justement, dans les discours.

Vous dites malgré tout, dans un texte retraçant votre « éducation philosophique » que la philosophie vous a rendu moins malheureux et vous aide même aujourd’hui à vivre « plutôt heureusement »…
C’est vrai. Autant je ne suis pas un sage, autant la philosophie m’a aidé à vivre mieux. Je dis souvent qu’on ne philosophe ni pour passer le temps ni pour jouer avec les concepts mais pour sauver sa peau et son âme. Eh bien, je suis toujours vivant… En dépit d’une existence qui, comme toutes les autres, fut parfois difficile et au fond, l’est encore, j’arrive à vivre d’une manière qui me satisfait. Je puis adhérer à ce qu’est mon existence et à sa difficulté. A défaut de pouvoir être heureux, ce qui supposerait d’être un sage, le premier pas vers la sagesse consiste à accepter sa folie, sa souffrance, son angoisse. Sans doute ce premier pas est-il aussi le plus difficile: devant le malheur, notre premier mouvement est de révolte, et ce refus ne fait que nous enfermer dans ce à quoi nous voudrions échapper.

Vous distinguez nettement le sage du philosophe…
Oui, et j’attache une grande importance à cette distinction. Le but n’est pas de philosopher toujours. Le sage se reconnaît à cela qu’il n’a plus besoin de la philosophie. La philosophie, c’est un certain discours; la sagesse, c’est un certain silence. Nous connaissons tous des moments de sagesse, autrement dit de paix, de simplicité, de silence. Et puis, il y a tous les autres jours, la quotidienneté et des périodes où l’existence est trop difficile pour que nous puissions habiter en paix le silence. C’est là où la philosophie est utile, voire indispensable. C’est précisément parce que je ne suis pas un sage que j’ai besoin de la philosophie.

En somme, vous ne croyez pas à la philosophie?
Pascal et Montaigne n’y croyaient pas non plus. Parfaitement lucides quant à l’échec de la philosophie, ils n’en philosophaient que mieux. C’est pourquoi Montaigne m’est si proche: il n’est sûr de rien et sait qu’il n’y a pas de recettes pour le bonheur. En revanche, il y a cette vie, dont il donne l’exemple, tantôt heureuse, tantôt malheureuse. On n’est pas heureux comme on est grand ou petit, cela dépend des jours et des moments. Mais on est plutôt plus heureux avec la philosophie que sans, du moins si l’on s’interdit l’illusion et le mensonge. Car après tout, si l’on ne voulait qu’être heureux, il suffirait de se raconter des histoires. Le plus simple serait de croire en Dieu… Or, si le bonheur est bien le but de la philosophie, il ne constitue pas sa norme. La norme de la philosophie, autrement dit la valeur à laquelle elle doit se soumettre, c’est la vérité. Je ne dois pas penser une idée parce qu’elle me rend heureux mais seulement parce qu’elle me paraît vraie. Si le philosophe a le choix entre une vérité et un bonheur, il n’est philosophe qu’en tant qu’il choisit la vérité. « Il se pourrait que la vérité fût triste », disait Renan. Il se pourrait, en effet. Mais mieux vaut une vérité triste qu’un mensonge joyeux. Mieux vaut une vraie tristesse qu’une fausse joie.

D’aucuns jugeraient suspecte cette notion de « vérité »…
Quand je parle de « vérité », j’entends bien sûr une vérité apparente, puisque l’on est jamais certain de connaître « la vérité ». Le philosophe cherche sa vérité à lui, celle qui lui paraît la plus probable. Ensuite, il s’agit de savoir comment se débrouiller pour être heureux sans perdre cette vérité de vue. Ce qui me paraît à moi, le plus probable, c’est que Dieu n’existe pas et qu’il n’y a rien après la mort. Je serais bien plus heureux si je croyais le contraire. Mais ma vérité apparente, c’est au fond le désespoir, le fait que la vérité ne répond pas à nos espérances, autrement dit que la vérité est désespérante. Tout mon parcours de philosophe consiste à ne pas transiger avec cela. N’allons pas nous inventer de fausses espérances, ne nous égarons pas dans le divertissement. Affrontons ce désespoir de face et voyons comment être, malgré tout, sinon heureux, en tout cas un peu moins malheureux.

Sur la foi, n’êtes vous pas un peu court? Les croyants sont-ils nécessairement plus heureux que vous?
La foi aide malgré tout à vivre, ne serait-ce que parce que la certitude de la mort est l’une des grandes choses qui nous séparent du bonheur. Mais il est vrai que la vie se venge et que nombre de croyants ne sont finalement pas heureux. Comme le dit fort justement Spinoza, il n’y a pas d’espoir sans crainte ni de crainte sans espoir. L’espérance religieuse, comme d’ailleurs toute espérance, recèle en son fond une angoisse. Voilà pourquoi la sagesse - la sérénité, l’absence de toute crainte - me semble, encore une fois, résider du côté du désespoir. Nous n’aurons de bonheur qu’à proportion du désespoir que nous serons capables de supporter. S’il n’y a pas non plus de bonheur dans la religion, c’est qu’elle n’est finalement qu’une espérance comme une autre.

Vous ne parlez que d’un certain stade de la foi. Reste que certains mystiques semblent bien avoir été heureux…
Affirmant qu’il n’y a pas de bonheur dans la religion, j’allais ajouter: sauf pour ceux qui n’espèrent plus rien de Dieu, peut-être parce qu’ils ont le sentiment que tout est déjà là. Mais à ce stade, ont-ils encore besoin de Dieu? En fidèle serviteur de l’Eglise, le Cardinal de Lubac condamne ce mysticisme « qui n’est souvent qu’un athéisme hypostasié ». On ne saurait mieux dire. D’où mon intérêt pour certaines formes de bouddhisme où l’on ne s’attache à construire un idole que pour ensuite la détruire. Pour moi, la seule utilité de Dieu, c’est de permettre ensuite de s’en déprendre. Toute croyance est là pour être dépassée et c’est là que l’on retrouve l’exigence de la philosophie.

Philosophe désespéré de la philosophie comme espérance, n’aspirez-vous pas à la sagesse?
Me connaissant trop bien, je suis convaincu qu’il m’est impossible de devenir sage. J’en ai rêvé, c’est vrai… du temps de ma jeunesse, lorsque je suis sorti du bavardage philosophique, je me suis lancé dans cette aventure spirituelle que j’évoquais avec une sorte d’exaltation. J’ai tellement rêvé de la sagesse que ce dont je rêvais m’est finalement apparu comme une espérance parmi d’autres qui me séparait de la vraie vie et du réel. J’ai donc commencé à y penser de moins en moins et par là-même à m’en rapprocher quelque peu. Je crois que le sage se reconnaît à ce que la sagesse n’est pas du tout son problème ni même sa solution. Montaigne est d’abord sage par son acceptation de ne pas l’être. Et puis l’on est plus ou moins doué pour la vie. Pour ma part, j’avais besoin de philosopher beaucoup pour dépasser une extrême difficulté et parvenir à survivre. Epicure et Lucrèce étaient d’accord en tout. Mais alors qu’Epicure avait tant de dispositions pour le bonheur, Lucrèce en avait tellement peu… Il n’en est que plus émouvant, que plus moderne, dirais-je même. Car peut-être avons-nous, en raison de ce qu’est notre civilisation, moins de facilité pour le bonheur que n’en avaient les anciens Grecs. Lequel d’entre-nous serait pleinement heureux face à un enfant en proie aux pires souffrances? Or, le développement de l’information nous place sans répit face à cet enfant. Cette confrontation permanente à la proximité immédiate du pire change profondément le climat spirituel de notre époque. Là encore, la vérité prime sur le bonheur. J’attache plus d’importance au fait de ne pas oublier l’atrocité environnante qu’à mon propre bonheur. Je suis un moderne et être moderne, c’est habiter l’horreur quotidienne.

Vous êtes père de famille. Votre désespoir ne vous a donc pas retenu de procréer. Or des gens dont on pourrait croire la pensée proche de la vôtre, comme Cioran ou Thomas Bernhard, parce qu’ils disent habiter l’horreur quotidienne et vivre dans la proximité du pire, se sont toujours refusé à mettre un enfant au monde…
Cela tendrait à prouver qu’aucun des deux n’a atteint l’essentiel, ne l’a seulement entrevu. Un jour que je disais à Roland Jaccard: « Au fond, la fin du monde entraînerait moins de malheur que sa continuation ». Il s’est écrié: « Avec une pensée pareille comment peux-tu faire des enfants? » Je dirais simplement ceci: on ne fait pas des enfants pour le bonheur; ni pour le sien ni même pour le leur. Mes enfants n’ont pas augmenté ma part de bonheur. Pour moi qui suis un anxieux, être père représente beaucoup d’angoisse, de soucis et de fatigue. Sans doute, la vie sans eux serait-elle plus facile. On fait des enfants pour l’amour et par l’amour. Ce que je sais d’expérience et qui prouve au moins quelque chose sur moi-même et sur ma vie, c’est que ce que j’ai vécu et vis avec mes enfants est de très loin la plus forte histoire d’amour dont j’aie jamais été capable. Je sais aussi que si nous vivons, si nous continuons cette difficile aventure qu’est la vie, c’est par amour. L’amour est la seule chose qui vaille vraiment et le rapport de filiation est le lieu même de l’amour, celui où il s’invente. Si nous avons appris à aimer, c’est pour avoir été aimés par nos parents, tous les psychologues le savent. La famille est en ceci le creuset où l’amour se reproduit et se multiplie. C’est donc parce que l’amour vaut mieux, non seulement que la haine, bien sûr, mais que le confort et la tranquillité, parce que l’amour vaut mieux que le bonheur, s’il s’agit d’un bonheur sans amour, que j’ai fait des enfants. Sincèrement, je ne le regrette pas.

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samedi 19 septembre 2020

Une particule d'humanité avec Edgar Morin



La crise nous sépare-t-elle avec les gestes barrières et la distanciation physique qu'elle implique ? Ou au contraire ne crée-t-elle pas de nouvelles solidarités, et une communauté de destin ?

La communauté de destin a commencé en 1945 avec la menace nucléaire sur l'humanité, puis s'est approfondie et élargie avec la menace écologique sur toute la vie terrestre en 1972, puis avec les problèmes et périls communs créés par la mondialisation en 1990 et à nouveau révélée par la grande crise de 2020. La distanciation physique et les masques sont des problèmes secondaires, parce que temporaires. Nos mœurs bien enracinées ne peuvent intérioriser leurs contraintes ; nous n'avons pas une culture japonaise fondée sur la distanciation. 

La crise semble cliver les générations, susciter de la méfiance. On va parler de « génération sacrifiée » pour les jeunes, les personnes âgées ne peuvent plus voir leurs petits-enfants. N'est-ce pas un déclin pour notre humanité ?
Le clivage entre générations chez les uns est une nouvelle union chez les autres. Bien des vieux oublient qu'ils ont été jeunes et bien des jeunes n'imaginent pas qu'ils deviendront vieux. La crise a réveillé les solidarités endormies, mais de façon provisoire. Il me semble évident que nous devrions retrouver des convivialités et ralentir. Mais nous subissons d'énormes pressions des forces qui ont pris les commandes dans notre civilisation et qui nous en empêchent.

Les nouvelles technologies, qui ont pris une place prépondérante dans nos vies, sont-elles porteuses de lien ? Ont-elles même régénéré le lien, ou au contraire créent-elles une nouvelle distance ?
Elles sont ambivalentes, elles libèrent et elles aliènent. Toutes les technologies sont ambivalentes, depuis la première, qui a créé l'outil en même temps que l'arme, puis les machines, qui ont asservi les énergies au bénéfice des humains, puis asservi les humains dans le travail industriel. Prenez le télétravail, il est ambivalent lui aussi : il permet de travailler en restant chez soi avec les siens, et en même temps il isole en supprimant les convivialités avec les collègues.

La mondialisation est-elle antinomique du commun ? Vous dites qu'elle crée des interdépendances sans créer de solidarité...
La mondialisation a été un phénomène d'occidentalisation purement techno-économique, animé par le profit. Elle a suscité des résistances culturelles à cette occidentalisation ; aussi la pandémie, au lieu de créer un vaste mouvement de solidarité planétaire, a au contraire amené les États à se refermer sur eux-mêmes. Une époque régressive mondiale s'opère depuis quelques décennies, avec partout une crise des démocraties, l'hégémonie des puissances économiques, des poussées de fanatismes nationalistes ou religieux, des guerres locales avec des interventions internationales. Tout cela continue et tend à s'aggraver. Mais le pire n'est pas sûr, parce que l'avenir est incertain. Cette crise est unique par son caractère multidimensionnel qui affecte tous les aspects de la vie humaine, de l'individuel au planétaire.

Vous dites que la crise met en intensité la crise de l'humanité, qui ne parvient pas à se constituer en humanité. Qu'entendez-vous par là ?
L'humanité reste dispersée, compartimentée et n'arrive pas à devenir une réalité collective dotée d'une conscience et d'institutions communes. Les angoisses suscitées par un présent précaire comme par un futur incertain et inquiétant referment les esprits sur la nation ou l'ethnie, qui donnent la sécurité, la religion, qui donne l'espoir au lieu de réveiller le sentiment d'appartenance à la communauté de destin de l'humanité.

La crise peut-elle obliger les entreprises à privilégier la quête de sens, la résilience, ou les obliger à renoncer à une forme de croissance excessive ?
Certaines entreprises, notamment celles de l'économie sociale et solidaire, ne sont pas vouées à la recherche exclusive du profit. Il s'est créé quelques entreprises citoyennes ou « à mission », mais cela reste minoritaire. La remise en question du dogme de la croissance à l'infini, qui produit et aggrave le désastre écologique, nécessite une politique nationale qui détermine ce qui doit croître et ce qui doit décroître.


Tout au long de votre carrière, vous avez cherché à rapprocher le monde de la science de la société. Permettez-moi de citer des scientifiques pour parler de la crise. Nous renverra-t-elle vers la thèse de l'anatomiste Cuvier : on recommence comme avant ? Vers celle du naturaliste Lamarck : on s'adapte avec les mêmes solutions au nouvel environnement ? Ou encore celle du paléontologue Darwin, qui prônait l'adaptation aux variations de l'environnement ?
La crise nous pousse à retrouver une pensée cohérente et articulée, comme le fut celle de Marx, qui avait fait un diagnostic de notre siècle et proposait une voie nouvelle, mais insuffisante désormais dans sa conception de l'homme, de l'Histoire et du monde. Il s'agit de s'adapter au réel pour l'adapter à nous. Le réalisme n'est pas de s'adapter au présent, lequel est travaillé par des forces de transformation. C'est aussi de reconnaître les jeux de forces antagonistes dans un monde en mouvement et de travailler pour les forces d'union et de solidarité.

Vous parlez de « nouvelle voie » et pas de « nouvelle vie » ? Pourquoi ? Et que cela recouvre-t-il ?
La notion de voie s'oppose à la notion rigide de programme et à la notion statique de modèle de société alors que tout est en évolution. Il n'y a pas de but final à atteindre, mais un cheminement à aménager. La nouvelle voie est au service d'une nouvelle vie.

Cette crise va-t-elle permettre la reconnexion avec la nature, et notre nature ? Et mettre fin au dualisme nature/culture ?
La disjonction nature/culture, fortement implantée dans notre civilisation, mettra encore beaucoup de temps avant de régresser vraiment. Il faut pour la dépasser reconnaître la complexité humaine, qui est trinitaire : individu/société/espèce. Ce sont trois termes interdépendants qui s'entre-coproduisent. L'espèce produit l'individu, et un couple d'individus reproduit l'espèce, les individus produisent la société, qui, en leur apportant langage et culture, produit l'individualité humaine. Je vous renvoie à mon livre l'Humanité de l'humanité.

Certains disent que la révolution écologique sera spirituelle ou ne sera pas. Qu'en pensez-vous ?
Elle a besoin d'une réforme des esprits, et d'abord d'une prise en considération de notre réalité humaine, qui est biologique et animale. Nous sommes des primates, des mammifères, des vertébrés, des polycellulaires. Et en même temps, notre humanité est métabiologique, culturelle et spirituelle. Il lui faut comprendre que nous avons bien plus besoin de la nature que la nature a besoin de nous. Elle a besoin que nous ressentions des liens aimants avec non seulement nos animaux familiers, mais le monde animal et végétal. Elle a besoin de nos émotions poétiques devant les mers, les montagnes, les vols d'oies sauvages, la majestueuse sérénité des grands arbres. Nous ne devons jamais oublier que nous sommes des vivants au sein d'un monde vivant. Nous devons comprendre que les écosystèmes et la biosphère qui englobent les écosystèmes sont des merveilles d'auto-organisation spontanée et autorégulée.

« Que puis-je croire, que puis-je espérer ? » est l'une de vos phrases de prédilection, que répondez-vous ?

Je crois à la vérité de l'amour et à tout ce qui unit, contre tout ce qui divise et détruit. Autrement dit, je prends le parti d'Éros contre son ennemi permanent, Thanatos.

Votre âge, avec l'approche de la mort, vous donne-t-il une vision particulière de ce qui se passe aujourd'hui ? Comment le vivez-vous ?
Je sais que tout étant un tout, pour moi, je suis une particule éphémère d'humanité. Je n'ai pas cessé de ressentir mon appartenance à l'aventure humaine, dont on ne sait où elle va. L'amour et la curiosité refoulent très souvent en moi les angoisses de mort.

Cette période vous fait-elle changer votre rapport à la religion ? Croyez-vous en Dieu, ou, à tout le moins, à une forme de transcendance ?
Je crois de plus en plus au Mystère, qui non seulement nous enveloppe mais est en nous. L'essentiel est invisible et inconcevable. Ce point de vue ne peut que se rapprocher - sans s'y identifier - de la théologie négative ou de la mystique d'un Maître Eckhart (théologien et dominicain allemand, 1260-1328, ndlr), pour qui Dieu est indicible et inconcevable.

Que dirait Héraclite, l'un de vos philosophes préférés ?
La même chose : « Concorde et discorde sont père et mère de toutes choses. » Ou bien : « Éveillés, ils dorment », et évidemment : « Panta rhei », toutes les choses passent. ‪ ‬


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