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samedi 6 décembre 2025

A mon âge …

 

Des personnes qui ont dépassé la soixantaine me disent que la Voie tracée par Graf Dürckheim les attire. Nombreuses sont celles qui regrettent de n'avoir pas entendu parler de ce chemin qui a pour but l'éveil au vrai soi-même plus tôt et pensent qu'à leur âge c'est sans doute trop tard. Je ne pense pas qu'il soit trop tard.


Lorsqu'on fête son 60ième , son 70ième anniversaire ou comme c'est mon cas son 90ième anniversaire, c'est qu'on respire encore. Et je vous pose une question qui va vous paraître 
curieuse : - Quel âge a votre respiration ?

Au cours d'une journée, que vous soyez allongé, assis, debout ou en train de marcher vous respirez ! Jour et nuit vous respirez. Et cette action vitale n'a pas d'âge. Elle s'organise et se réalise d'instant en instant selon un ordre des choses qui dépasse tout ce que nous sommes à même de faire. Respirer est inné. Respirer est naturel. Respirer relève de l'ontologie. Respirer est infaisable. Je suis obligé de respirer ... même la nuit. Respirer est non seulement existentiel mais essentiel. Respirer relève de l'ontologie, du verbe être, de l'acte d'être.

Ce qui importe lorsqu'on chemine sur la Voie qu'est le zen est la découverte de cette part essentielle de nous-mêmes qui est faite ... d'infaisable. Il n'est pas d'âge pour se mettre en chemin vers une telle découverte.

Quelle que soit la couleur de ma peau, quel que soit mon âge, quel que soit mon vêtement de métier, que je sois croyant, agnostique, athée en ce moment je inspire et moi je n'y suis pour rien ; je expire et moi je n'y suis pour rien.

C'est ce qu'il y a d'infaisable qui est la source de ces qualités d'être qui ont pour nom : le calme intérieur, la confiance en soi et la simple joie d'être. Il n'est pas d'âge qui empêcherait ou favoriserait l'expérience de notre état de santé fondamental.

Pas d'âge mais un devoir incontournable : cesser de fuir l'essentiel.

Ce devoir implique de prendre un chemin inhabituel : la pratique d'un exercice. Le chemin est la technique ; la technique est le chemin.

Quel exercice ? Le premier consiste à porter attention à la respiration. L'homme occidental pense que la respiration est quelque chose : une fonction physiologique.


Dans ce cas il y a moi et il y a quelque chose qui n'est pas moi, la respiration. Point de vue dualiste sur le réel.

Le jour où j'ai entendu Graf Dürckheim dire "La respiration est la signature de la Vie" je ne pouvais plus penser la respiration comme étant quelque chose. Au moment même, sans l'avoir prémédité, je me sentais emporté par ce geste de la Vie toujours en train de créer des formes vivantes. Je me sentais habité par cette loi qui veut que être c'est devenir et que devenir c'est être. Et qui plus est, être c'est maintenant, en ce moment au cours duquel j'inspire ... en ce moment au cours duquel j'expire ! Il n'y avait plus le passé, le présent, le futur. Il n'y avait plus que le présent.

Lorsque l'attachement au passé (qui existentiellement a été, et plus jamais ne sera) et lorsque l'attachement au futur (qui existentiellement est à venir peut-être) laisse place au moment présent vous êtes libéré des désirs et des craintes qui polluent votre vie intérieure.

" Si vous pratiquez vraiment zazen le corps prend la forme du calme". Je ne cherchais plus à comprendre cette indication que renouvelait le maître Zen qui est venu au Centre pendant une dizaine d'années. Je me sentais immergé dans ce grand calme qui n'est pas le contraire de l'agitation mais l'absence de toute agitation.

Malgré ces quelques indications des personnes pensent qu’à cause des désastres propres au grand âge elles ne pourront pas bénéficier de certains exercices. À la personne qui m'a écrit qu'il lui était impossible de s'asseoir dans la position du lotus j'ai répondu que je lui interdirais de s'asseoir dans un positionnement inconfortable et quelle pourrait pratiquer zazen sur une chaise. Le zen qui est envisagé comme étant une ascèse mortifiante n'est pas le zen. Le zen est une ascèse vivifiante accessible à tout âge.

Aux membres du troisième et du quatrième âge je me permet une confidence. C'est la toute première fois de ma vie que je fais l'expérience de vivre à quelques semaines d'un 91ième anniversaire. Oui, la toute première fois. Ce que je vis et comment je le vis est absolument ... neuf. Et c'est loin d'être inintéressant.

Pour le décrire je suis obligé de sortir du carcan qu'est la grammaire. Je ne peux plus écrire Je-suis ou Je-inspire. Pour exprimer ce que je sens et ressens me voilà obligé d'écrire JeSuis et d'écrire JeInspire.

Parce que, en vérité, il n'y a ni distance ni écart de temps entre le sujet et le verbe. Pas de séparation. Pas d'opposition. L'expérience d'être UN en soi-même et avec tout. La pensée divise et oppose. La sensation unit, joint.

Et, comme le rappelle l'histoire de la vague qui lorsqu’elle se sent unie à l'océan vit son parcours dans le monde dans un sentiment de sécurité, il est vrai que lorsqu'on pratique vraiment zazen, le corps vivant, le corps que nous sommes prend la forme du calme.

D'autant plus si le grand âge vous emporte on ne sait ni où ni quand, ne demandez pas qu'on vous explique ce qu'est le zen et pourquoi pratiquer zazen afin d'avoir de bonnes raisons pour pratiquer.

Lorsque j'ai demandé à Graf Dürckheim s'il pouvait me donner une bonne raison pour pratiquer zazen quotidiennement il m'a répondu " Oui. Je peux vous donner une bonne raison ... pratiquez parce que c'est l'heure de pratiquer".

(C'était le jour de mon 30ième anniversaire !)

 Jacques Castermane

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lundi 13 octobre 2025

C'est moi qui m'éloigne...

Le très beau Fanal bleu de Colette, l'une de ses toutes dernières œuvres, moins connue que d'autres mais non moins intéressante (tout comme l'Etoile Vesper).


 « Que nos précieux sens s'émoussent par l'effet de l'âge, il ne faut pas nous en effrayer plus que de raison. J'écris "nous" mais c'est moi que je prêche. Ô découvertes, et toujours découvertes ! Il n'y a qu'à attendre pour que tout s'éclaire. 

Au lieu d'aborder des îles, je vogue donc vers ce large où ne parvient que le bruit solitaire du cœur, pareil à celui du ressac ? Rien ne dépérit, c'est moi qui m'éloigne, rassurons-nous. Le large, mais non le désert. Découvrir qu'il n'y a pas de désert : c'est assez pour que je triomphe de ce qui m'assiège. »

Colette - Le Fanal bleu, 1949


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dimanche 21 septembre 2025

Revenir du pays de Peter Pan

 Conversations avec ma mère qui s’aperçoit à quel point les questions philosophiques lui ont échappé au cours de sa vie. Depuis des années elle me regarde en souriant, amusée de voir sa fille toujours à s’interroger sur l’existence. Je suis frappée du nombre de personnes âgées qui n’ont aucune idée de leurs mondes intérieurs.

Leurs terres sont en friche, ils ont mangé la moisson depuis longtemps dans ce qui leur apparaissait « le beau temps de la jeunesse ». Ils ne savent pas que l’on peut travailler afin que le sol donne une autre récolte, celle-là plus secrète, moins matérielle, plus rassasiante.

Il reste à ces anciens un goût amer et le regret de ne plus pouvoir faire ou aller à leur guise. « C’est pas drôle, ah non ! » Petite ritournelle que j’entends souvent dans leurs bouches.

J’aimerais leur dire que leur âge n’est pas l’antichambre de la mort, qu’il y a autre chose à expérimenter que l’attente. Qu’ils peuvent être des pionniers d’une vieillesse lumineuse aux yeux de ceux qui viennent, parce que là où ils sont parvenus, du haut de leurs montagnes d’années vécues, ils possèdent ce qui ne peut s’acquérir qu’avec le temps, un recul.

Avec le ralentissement du corps, du langage, eux pour qui le temps est compté peuvent le savourer autrement, voir la grâce des instants passés et présents. Au fond, ce temps réduit peut être un allié.

Un garçon qui ne veut pas grandir


La rentrée est morose. Écouter les nouvelles donne la nausée. On demeure impuissant avec nos « pourquoi ? » Plus le monde s’épaissit dans ses vagues de violence plus on a envie de fuir. Mais où ? Jadis, je m’échappais dans les contes.

Les psychanalystes comme Bruno Bettelheim pensaient qu’ils ont le don de structurer la psyché de l’enfant. Ils peuvent être des sources de sagesse pour les adultes par les symboles qu’ils transmettent.

Je pense à l’histoire de Peter Pan écrit par J.M. Barrie en 1911. Si on relit l’histoire, Peter est un garçon qui ne veut pas grandir. Au début du récit, il a perdu son ombre. Sans ombre, on ne peut voir la lumière. La conscience de l’ombre est essentielle pour se connaître. Mais Peter Pan ne veut pas voir le réel, il veut se distraire et entraîner les autres enfants Wendy, John et Michaël dans le pays imaginaire, un pays où l’on fuit la réalité. Même la fée Clochette, petite âme ailée est de la partie pour s’échapper.

Dans ce pays il y a le célèbre capitaine Crochet qui veut se venger de Peter Pan qui lui a coupé la main. Symboliquement, le premier lui a ôté un moyen d’action. Peter a jeté la main à la mer avec le réveil du capitaine dans la gueule d’un crocodile.

Symbole du temps qui passe


Ce détail comique du réveil est un symbole du temps qui passe. Peter Pan a volé au capitaine cette conscience. Au fond le capitaine n’a plus les moyens de devenir adulte. Il est figé dans un moment, enfermé dans la seule pensée de sa vengeance. Le crocodile est un monstre marin. Il est un signe de ces bêtes cachées dans nos profondeurs. Nous avons en nous des animaux aux dents de crocodile qui attendent que nous les affrontions et les maîtrisions au risque de nous dévorer.

C’est ce qui arrivera au capitaine Crochet qui a perdu dans le conte plus qu’une main, sa conscience d’être humain vivant la terre pour un temps limité. Il sera anéanti par le crocodile.

Je retrouve mes chères vieilles personnes que je visite. Et j’ai envie de leur raconter Peter Pan, ce vieil enfant qui veut échapper aux transformations que le temps produit inéluctablement. J’ai envie de leur dire que le temps peut nous aider à ne pas fuir mais à grandir pour redevenir de vrais enfants.

Paule Amblard

Historienne de l’art, spécialisée dans l’art médiéval et la symbolique chrétienne, elle a publié Un pèlerinage intérieur (Albin Michel), l’Apocalypse de saint Jean, illustrée par la tapisserie d’Angers (Diane de Selliers éditeur), les Enfants de Notre-Dame et la Chambre de l’âme (Salvator). Sa dernière parution : Notre-Dame de Paris, les symboles des pierres (Salvator).

Source : La Vie

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vendredi 12 septembre 2025

A la fin...

"La douleur, c'est comme un boomerang. Si on essaie de l'envoyer loin de soi, elle nous revient en pleine tête. On peut faire comme si elle n'existait pas, essayer de la faire taire, mais elle reste là, tapie, latente, à attendre la moindre faille pour se diffuser dans nos veines.

(...) Un boomerang dans la tête, ça fait mal."

"Ce n'est pas parce que ça ne se termine pas comme vous le voulez que ça ne se termine pas bien."

Extrait de "Le parfum du bonheur est plus fort sous la pluie" de Virginie Grimaldi

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"Parfois, j'ai cette drôle d'impression que la vie est un jeu vidéo. On commence la partie avec plusieurs jauges pleines. La jauge de sérénité, la jauge de force, la jauge d'énergie, la jauge de joie. Sur notre chemin, on va croiser quelques ennemis, faire face à des attaques, parfois se tromper de chemin, sauter sur des bombes, chuter dans des trous, buter contre des obstacles. A chaque fois, nos jauges vont être entamées, mais des bonus "Bonheur" vont nous aider à les recharger. Le bonus "Mariage", le bonus "Naissance d'un enfant", le bonus "Soirée en famille". Ces bonus sont précieux, ce sont eux qui déterminent la qualité de la partie, parfois même sa durée. A la fin de chaque tableau, on doit affronter un gros monstre. Parmi les plus terrifiants, il y a le monstre "Deuil", le monstre "Maladie", le monstre "Chômage", le monstre "Rupture". Ceux-là, ils sont coriaces. Il faut du temps pour en venir à bout. Même si on y parvient, ils emportent toujours avec eux une bonne partie de chaque jauge. Un jour, les bonus ne sont plus assez costauds pour restaurer la joie, l'énergie et la force."

"- J'ai été élue Miss Mamie, vous savez !

Certains disent que la vieillesse est un naufrage, moi je pense que c'est une chance. Un honneur. Tout le monde n'y a pas accès. Et puis, je pense que ce n'est pas pour rien qu'elle est si difficile.

- C'est-à-dire?

- Si la vieillesse était douce à vivre, personne ne voudrait que ça s'arrête. Le fait qu'elle soit si rude rend l'existence moins attachante. La vieillesse a été inventée pour se détacher de la vie."

Extraits de "Tu comprendras quand tu seras plus grande" de Virginie Grimaldi

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mercredi 8 janvier 2025

J’ai dû accepter…



Accepter que le temps, cet insaisissable mystère, échappe à ma compréhension, et que l’éternité demeure une énigme pour mon esprit mortel.
J’ai dû accepter que mon corps, fragile enveloppe, n’était pas immortel, qu’il vieillirait,
et qu’un jour, il s’éteindrait doucement.
J’ai dû accepter que nous sommes faits de souvenirs et d’oubli, de vœux inachevés, de bruits et de silences, de murmures éphémères et de nuits étoilées. De petites histoires, tissées dans l’ombre des détails subtils.
J’ai dû comprendre que tout est passager, que rien ne dure éternellement.
Et j’ai dû accepter que ma venue au monde avait un sens, que j’étais là pour donner le meilleur de moi-même, pour semer des traces de lumière avant de m’effacer dans le grand silence.
J’ai dû accepter que mes parents ne seraient pas éternels, que mes enfants, un jour, prendraient leur envol, traçant leur propre chemin loin de moi. Ils ne m’appartenaient pas, comme je l’avais cru un instant.
Leur liberté d’aller, de venir, de choisir, était un droit aussi précieux que ma tendresse pour eux.
J’ai dû accepter que tout ce que je possédais n’était qu’un prêt,
que rien ici-bas ne m’appartenait vraiment. Tout, comme ma propre existence, était éphémère, destiné à être transmis, laissé aux mains d’autres âmes, quand je ne serai plus là.

J’ai dû accepter que balayer mon trottoir chaque matin n’était qu’un doux leurre, un geste pour me convaincre que ce petit coin du monde était mien, alors qu’il ne l’était pas. Ma maison, mon refuge, n’était qu’un toit passager,
un abri qui un jour accueillerait d’autres vies, d’autres histoires.
J’ai dû comprendre que mon attachement aux choses, aux êtres, aux lieux, ne ferait que rendre plus douloureux l’heure de mes adieux. Que les arbres que j’ai plantés, les fleurs que j’ai chéries, les oiseaux que j’ai écoutés chanter, n’étaient que des passants dans ma vie.
Tout comme moi, ils étaient mortels.
J’ai dû accepter mes failles, mes fragilités, ma condition d’être éphémère, voué à disparaître,
tandis que la vie continuerait,
sans moi, comme un fleuve insensible à ma mémoire.
Et j’ai dû accepter qu’un jour,
je serais oublié.
Prenons soin de notre âme,
car elle seule nous appartient.
Silvia Schmitt

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lundi 11 mars 2024

Quand il faut se résoudre à installer ses parents en Ehpad


C'est un passage important dans la vie d'une famille, dans les rapports entre les enfants et les parents vieillissants. Il est temps de solder le passé et de préparer la fin de vie des aînés.

Nicole Prieur, psychologue et essayiste


Si la culpabilité apparaît en premier, tenace et envahissante, elle ne représente qu’un aspect de la tempête psychique et émotionnelle qui s’élève dans la tête des enfants confrontés à cette difficile décision. La question « Suis-je une bonne fille, un bon fils ? » est d’autant plus douloureuse que l’on a eu du mal à voir ses parents vieillir. Fréquemment, elle n’a pas la même acuité pour les femmes et pour les hommes.

C’est souvent par le déni que nous accueillons les premiers signes de fragilisation de nos parents. Une mère toujours vaillante qui se casse le col du fémur, un père à qui on diagnostique une grave maladie… nous n’avons pas envie de prendre la mesure du temps qui passe. Cette forme de déni protège contre une prise de conscience qui serait trop brutale et, à la fois, la préparerait.


Prendre soin de ses parents

Car, déjà, de grands mouvements s’opèrent en profondeur. Un réaménagement des images parentales s’impose devant leur vulnérabilité qui s’installe. Prendre soin de ses parents, alors qu’ils ont été les figures d’attachement de la famille, nous met à une place nouvelle, nous devenons plus ou moins le parent de notre parent. Cela inverse les loyautés, et les remet en question. Ce père ou cette mère dont j’attends peut-être encore une reconnaissance manquante, qui ne m’a pas donné l’affection, le soutien dont j’avais besoin, que lui dois-je aujourd’hui ? La machine inconsciente des comptes et contentieux s’active.

Ainsi, quand l’état des seniors s’aggrave et qu’il faut décider pour eux, souvent contre eux une entrée en Ehpad, nous savons que ce sera leur dernier lieu de vie. La responsabilité est lourde. Au-delà de la tristesse ressentie, nous y enfermons aussi, par ce geste, une partie de notre enfance, surtout si le parent, témoin précieux de ce temps révolu, en a perdu la mémoire et ne nous reconnaît plus. Dans cette absence, quelque chose meurt, déjà. Alors comment faire ?

Le temps de la réconciliation

Pour apaiser sa culpabilité, il est important d’être au clair avec cette décision, même si elle n’est pas validée par le reste de la famille, critiquée souvent par les personnes mêmes qui se contentent d’un rapide et rare coup de téléphone. Reconnaître et admettre qu’il n’y a pas d’autres solutions, que c’est l’unique lieu où ce parent sera en sécurité. S’assurer aussi de la qualité des soins prodigués par l’établissement choisi, ne pas hésiter à faire son enquête, à en visiter plusieurs.

Rien de tel aussi que de considérer ce temps comme particulièrement propice à une réconciliation. « Solder les comptes », ne plus lui en vouloir de ses insuffisances. Grandir, c’est s’affilier aux côtés positifs de ce parent, mesurer ce que l’on a reçu de lui, malgré tout. Ne garder que les bons moments, les beaux souvenirs, les sourires partagés qui continueront à vivre en nous.

C’est aussi une manière de préparer le deuil et d’entrer dans la gratitude. Selon une interprétation rabbinique, tel est le sens du commandement « Tu respecteras ton père et ta mère ». Le verbe hébreu traduit par « respecter » veut dire littéralement, « rendre lourd », « donne du poids à la vie de tes parents, donne du sens, comprends pourquoi ils ont été ce qu’ils ont été ». Peut-être, alors, le pardon n’est pas loin, et l’apaisement adviendra malgré la perte.

---------------- source : La Vie

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dimanche 10 mars 2024

Accompagner la fin de vie

 D’où vous vient cette détermination ?


Elle s’est forgée au fil des années, mais aussi des rencontres avec ce que j’appellerais des “compagnons de route”, qui m’ont aidée tout au long de ce cheminement. Je pense en particulier aux philosophes que j’ai côtoyés, comme Bertrand Vergely, Emmanuel Hirsch, de l’espace Éthique de l’AP HP, ou, plus récemment, Cynthia Fleury. Après nos échanges, il m’a paru évident que l’abandon des personnes vieillissantes ou vulnérables, l’abandon des mourants et le silence sur cette mort qui est notre destin à tous n’étaient pas dignes d’une société des droits humains. 

Cette prise de conscience s’est imposée à moi à la suite d’un rêve survenu durant les années où j’exerçais en tant que psychologue clinicienne dans la première unité de soins palliatifs créée en France, en 1996, à l’Hôpital universitaire '. Ce rêve, survenu alors que j’avais une quarantaine d’années, j’en ai fait le récit dans La Mort intime, et le voici tel que je l’ai raconté : “Je suis dans une cuisine où se dresse devant moi une grande cheminée. Un homme que je ne connais pas se trouve à côté de moi. Il me demande de monter sur un tabouret et de regarder à travers un trou percé dans le conduit. Je grimpe sur le tabouret, jette un œil et vois ce qui ressemble à un conduit de cheminée avec de la suie à l’intérieur. Et là, mon regard est attiré par un filet de miel coulant au milieu de la suie. Je m’interroge : « Du miel dans un conduit de la cheminée ? » Je teste la consistance avec le doigt et goûte : c’est bien du miel. Alors je redescends, bouleversée, puis je dis avec force à cet homme : « Il faut que j’aille dire aux gens qu’il y a du miel dans la suie ! »”Je me réveille alors avec le sentiment d’avoir fait un grand rêve, un rêve qui m’indiquait mon destin. En tant qu'analyste jungienne, j’étais depuis longtemps habituée à travailler sur le matériel onirique de mes patients, et il m’a paru évident que ce rêve me disait en quoi consiste ce “mandat céleste” dont je vous parlais tout à l’heure. Je travaillais déjà sur tous ces thèmes que notre société rejette : la vulnérabilité, la maladie, la dégradation physique, la mort. Tout ce qui fait peur. Tout ce qui dégoûte. Tout ce que l’on cache. La suie, c’est cela. Mais dans la suie coule du miel, ce que j’ai découvert lorsque j’accompagnais des personnes si fragiles. Le miel représente la douceur, la tendresse, le partage, quelque chose de bon et de précieux qui existe au milieu de cela. Tout est parti de là !

Les personnes en Ehpad ou en fin de vie, mais aussi leurs proches, leurs soignants, souhaitent bien sûr qu'on les accompagne, qu'on les écoute, qu’on les comprenne, mais elles attendent également des réponses et des solutions concrètes aux questions quelles se posent pour vieillir décemment, mourir dignement et partir sans souffrir. Êtes-vous en mesure de leur apporter cela ?

Je n’ai pas de recettes toutes faites. En revanche, après avoir beaucoup observé et interrogé de personnes âgées remarquables, je sais qu’il existe des pistes pour se donner les meilleures chances de vivre une vieillesse riche, épanouie, constructive et en bonne santé. Mes dix années d’expérience au chevet des mourants m’ont aussi montré ce qui permet à une personne en fin de vie - même si chaque cas est particulier - de mourir sans souffrance physique ni morale. Mais pour cela, un énorme travail de prise de conscience collective doit être accompli. La génération des boomers - la mienne -, celle qui a prôné dans sa jeunesse l’imagination au pouvoir, doit rivaliser d’imagination, justement, pour ne plus compter sur ses enfants ou sur l’État pour régler ses problèmes de grand âge et de fin de vie, car la solidarité intergénérationnelle a atteint ses limites. Nous sommes les premiers dans l’histoire de l’humanité à vivre aussi longtemps. Il est possible de faire de cette nouvelle donne une chance, une véritable opportunité, ou bien au contraire un enfer. À nous de choisir, et vite, car c’est aujourd’hui, maintenant, que tout se joue. Les solutions existent. Je les expérimente seule ou avec d’autres personnes de ma génération. Reste à trouver la volonté individuelle et collective de les appliquer.

Si la génération actuelle du troisième âge ne prend pas très vite conscience que c’est à elle de se donner les moyens de rester autonome le plus longtemps possible, elle se prépare un quatrième puis un cinquième âges très difficiles. Bien sûr, la perte d’autonomie peut être consécutive à la maladie, à une fragilité chronique ou à un accident, mais si les bonnes pratiques - sur les plans physique et psychique - sont mises en place assez tôt, nous savons que nous avons de grandes chances de parvenir à l’âge de quatre-vingt-dix ans en ayant conservé notre autonomie. Or les gériatres nous disent que celui qui atteint cet âge en étant autonome a huit chances sur dix de le demeurer jusqu’au bout, ce qui contribue grandement à une fin de vie digne et paisible. Prévenir la perte d’autonomie n’est donc pas un vœu pieux mais une réalité possible, et une grande satisfaction lorsqu’on obtient les résultats escomptés. À l’âge qui est le mien, c’est dans cette logique que je m’inscris.

source : extraits de l'Eclaireuse - entretiens avec Marie de Hennezel

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samedi 27 janvier 2024

L'œuvre de la maturité


 "Dans l'avancée de la maturité et l'approche de la vieillesse, il est un ... phénomène qui frappe :  le rajeunissement progressif du cœur et de l'âme.

Depuis toujours, je pressentais que la nature ne pouvait pas vouloir la déchéance de l'homme.   Aujourd'hui, je le sais.

Si la deuxième moitié de l'existence ne recelait pas un projet, nous serions éliminés - comme le sont certains animaux - après le cycle de la fécondité.

Ce projet qui nous est confié est invisible à l'œil.

J'aurais la tâche légère si je me plaignais de maux de dents : même si j'étais la seule à pouvoir vérifier mes dires, personne ne douterait de ce que j'avance.   Mais si j'affirme que mon âme et mon cœur rajeunissent de jour en jour, je ne serais pas étonnée que certains n'y voient qu'une licence poétique. Ou un sujet d'agacement. Et pourtant!

Dans la jeunesse, l'âme n'est pas jeune.   Elle est percluse du rhumatisme des modes, plie sous les idéologies, les normes en vigueur.  L'Alzheimer juvénile la ronge :  l'oubli de tout ce que l'enfant savait encore sur le sens profond des choses.  La jeunesse transbahute tous les préjugés qu'on lui a inculqués, les jugements féroces, les catégories assassines. Elle est souvent dure comme le monde qui l'accueille. Sa lumière est sous le boisseau.

Ce long travail de la libération de l'intelligence, ce déminage du terrain après tant d'années d'occupation étrangère sont l'œuvre de la maturité.  Quand l'obligation de faire un avec sa génération n'est plus une question de survie, on peut enfin écarter les œillères, laisser venir la clarté. Comme dans les grandes forêts où l'automne, en dépouillant les branches, donne le ciel à voir.

"Il faut toute une vie, écrit Jean Sulivan, pour élargir son cœur, ses opinions, pour conquérir sa liberté spirituelle."

Toute une vie.

Voilà une chance à ne pas manquer."

Christiane Singer - N'oublie pas les chevaux écumants du passé

Image:  Portrait d'un vieillard, de Rembrandt

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dimanche 1 octobre 2023

Maladive vieillesse

 Thierry Magnin : « Regarder la vieillesse comme une maladie bouscule une forme de dignité humaine ».

Les avancées scientifiques concernant la vieillesse soulèvent de nombreuses questions éthiques : ces bouleversements pourraient changer la manière dont l’humain se perçoit. Éclairage avec Thierry Magnin, prêtre et physicien.

« Vivre mille ans » : cela ressemble à un slogan. Les milieux dans lesquels on l’entend, que j’ai pu fréquenter, sont souvent porteurs des idées transhumanistes. Pour beaucoup de ceux qui les soutiennent, l’idéal humain serait la fusion homme-machine, un cyborg invulnérable qui apporterait une sorte d’immortalité. La machine serait alors parfaite. Les films de science-fiction nous montrent qu’il y a toujours un grain de sable dans ces machines, et c’est souvent cela qui fait le sel de la vie d’ailleurs !

Face à cet idéal, les sciences du vivant opposent une vérité montrée scientifiquement : l’homme doit être vulnérable pour vivre. Il doit être capable de se laisser transformer par son environnement, d’être perméable à celui-ci pour réellement vivre, c’est-à-dire progresser, grandir, s’adapter. L’homme-machine est imperméable à son environnement : on pourrait presque dire que, derrière ses fonctionnalités parfaites, il n’est plus vraiment « vivant ».

On ne deviendrait donc pleinement humain que si l’on accepte notre vulnérabilité ?

Je tiens à souligner la différence entre vulnérabilité et fragilité. La première, comme je viens de le dire, consiste en la possibilité pour les êtres humains d’être en lien avec leur environnement, d’être résilients, et c’est indispensable. Tout vivant est vulnérable. Pour qu’un être humain soit en pleine forme, j’irai jusqu’à dire qu’il doit allier robustesse et vulnérabilité : robustesse pour ne pas se déliter face à tout pépin mais vulnérabilité pour se laisser transformer de l’intérieur. Ensuite, on peut être fragilisée par un événement de la vie, un accident. Cette fragilisation-là nous affaiblit.

En même temps, on peut comprendre l’attrait continu de l’homme pour remédier à la souffrance, pour vivre plus longtemps et mieux !

Oui, et quand la recherche scientifique allie « bio-psy-spi », elle obtient de grands résultats dans la lutte contre les douleurs physiques ! Moi qui ai accompagné pendant une douzaine d’années des personnels de soins palliatifs, j’ai appris qu’en travaillant sur ces trois dimensions, quelque chose change pour la personne en fin de vie. À tout moment de la vie d’ailleurs, une personne peut ne pas avoir de douleurs physiques mais être minée par la souffrance psychique qui accélère alors la venue de la mort.

Extrait de l'nterview de Thierry Magnin dans la Vie

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vendredi 17 mars 2023

Douleur physique

 " NON IDENTIFICATION A LA DOULEUR PHYSIQUE ... FAUT VOIR" ... 

(extrait de mon carnet) - 4 novembre 2022

Quand un(e) élève me parle maladie chronique, douleurs continuelles, etc, je rabats mon caquet et prends garde à bien préciser que je ne suis pas à leur place et, mis à part une rage de dents violente et un peu prolongée (48 h) - ajout de mars 2023 : et une brusque lésion du ménisque survenue en décembre dernier et qui m'a handicapé quelque temps -  je n’ai pas jusqu’à ce jour l’expérience du corps souffrant de manière aigüe et sans perspective d’un arrêt de la douleur. 

Dire quoi que ce soit en  situation de transmission qui ne participe pas peu ou prou de ma propre expérience me met mal à l’aise, c’est pourquoi je suis réticent à  m’étendre sur le sujet de la douleur physique. D’autant que j’ai recueilli pas mal de témoignages de proches de tel ou tel grand témoin de la vie spirituelle selon lesquels, à la fin, dans l’inconfort physique de l’agonie ou de la maladie grave, cela n’aurait pas été si évident que cela pour les témoins en question, lesquels avaient pourtant parlé et écrit de manière affirmative et convaincante à propos de la « non identification ». 

Ce propos n’est pas, dans mon esprit, une mise en doute de la possibilité et de la nécessité de la non identification. Juste une considération comme quoi la non identification au corps physique lorsque celui ci se trouve en vive détresse n’est peut être pas si accessible, même à des êtres humains d’une profonde maturité. « Faut voir », comme dirait Gainsbourg … 

Et surtout, c’est une bonne idée de ne pas trop facilement se supposer « non identifié », surtout tant qu’on est bien portant. C’est si vite fait,  même pour les plus aguerris, de « pécher » par excès de présomption, ne serait ce qu’à force d’être vu et reconnu, y compris à juste titre,  pour une personne avancée, un « instructeur » …  

«Je ne suis pas aussi loin que je croyais », aurait dit sur son lit de mort un enseignant que j’ai relativement bien connu et pour lequel j’avais et ai toujours grande estime. Alors, oui, il y a la photo du Maharshi par Cartier Bresson, un Ramana rayonnant dans un corps physique de cancéreux en phase terminale … Oui, il y a le récit de Madame de Salzmann selon lequel Gurdjieff, quelques secondes avant de quitter son corps, lui aurait dit : « Maintenant regarde moi bien, je m’en vais »  … Le même Gurdjieff dont le médecin qui l’a assisté jusqu’au bout a écrit qu’il avait vu beaucoup d’hommes mourir mais que celui ci était mort « comme un roi ». Oui, il y a des témoignages crédibles de ce genre. Et il y en a aussi beaucoup, moins diffusés, souvent répandus « sous le manteau », selon lesquels, pour tel ou tel, ce ne fut pas juste une formalité, un passage totalement fluide… 

En ce qui me concerne, comme je le dis souvent j’aimerais beaucoup atteindre la grande vieillesse, certes pour disposer de temps -après avoir passé toute une vie à devenir un être responsable, autant durer un peu, une fois qu’on l’est à peu près … Pour que les autres en bénéficient, et pour soi même aussi, parce que c’est juste fabuleux de vivre en ayant sinon « compris »  du moins un peu entrevu ce qu’il en est - même si la compréhension en question n’a pas grand chose à voir avec des « réponses » .

Pour tout simplement faire l’expérience de ce point de l’existence où on n’a raisonnablement plus d’avenir (hormis le moment présent comme me l’a si joliment écrit il y a quelques jours Jacques Castermane, 88 ans) ; pour expérimenter si possible les yeux grands ouverts le déclin du corps physique, la force vitale qui s’en va … Et la conscience à laquelle il n'arrive rien. 

Beau programme, et qui vivra verra (et mourra, c’est à dire aura, peut être, l’opportunité d’entrer vivant dans cette phase de la vie communément appelée « mort ». 

Beau programme, oui. En attendant, ne faisons pas trop le malin, hein ...

Gilles Farcet


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mardi 28 février 2023

Vieillissement

 Le vieillissement dénude  (Extrait de mon carnet ) 19 février 2023


Le vieillissement dénude. L’énergie de la jeunesse fait tampon (dans le sens de « buffer », expression très Gurdjievienne). Avec le recul, c’est comme ci cette énergie brute, massive, à la fois emportait dans un élan et empêchait de sentir des impressions plus essentielles, plus près du noyau de l’humain et de la personne. Au fur et à mesure que je vieillis - et cela se fait plus net à quasi 64 ans qu’à 60- j’ai le sentiment d’être dans mon ressenti intime au plus près de la condition humaine nue, une condition humaine à qui on aurait ôté ses fards et qui présenterait son visage tel quel. Ce visage peut s’avérer très beau mais sa vérité ne pardonne pas. Si la lumière qui luit dans les ténèbres ne l’a pas peu à peu gagné, alors ce visage peut être effarant. 

Oui, c’est comme si il y avait de moins en moins de tampon entre ma personne et la condition humaine dans son implacabilité. Plus de petite chanson pour couvrir le silence, plus de jeux d’ombres, de feux d’artifice, d’éclairages avantageux pour distraire du paysage dans son âpre vérité.

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Gilles Farcet

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mercredi 30 novembre 2022

Il est toujours temps...

 Tu fais un pas dans l’instant 

et l’instant suivant te fait signe 

tu  joues à plus vite que lui 

à user tes jokers 

appelé toujours 

mais jamais élu 

le temps te donne de l’heure à retordre

ne te facilite pas les choses 

te mets ses instants dans les roues 

sous les pas 

décidément le temps n’arrête pas 

tu ne saisis qu’au vol son dernier stratagème 

qui consiste à te vieillir plus longtemps que prévu 

tous ces instants insaisissables 

te font couronne t’accompagnent 

ouvrent la marche de tes pas 

et lorsque parfois 

rarement 

l’un est isolé 

chargé d’or

alors les autres s’amalgament 

le temps devient ta vieille affaire

comme un vêtement défraîchi


Antoine Simon

samedi 1 octobre 2022

Feuille morte

 

Toutes les fleurs veulent se changer en fruits,
Toute matinée veut devenir soirée,
Sur terre rien n’est éternité,
Si ce n’est le mouvement, le temps qui fuit.
Même le plus bel été veut voir une fois
La nature qui se fane, l’automne qui vient.
Reste tranquille, feuille, garde ton sang-froid
Lorsque le vent veut t’enlever au loin.
Poursuis tes jeux et ne te défends pas,
Laisse les choses advenir sans heurts,
Laisse enfin le vent qui te détacha
Te conduire jusqu’à ta demeure.
Hermann Hesse
Eloge de la vieillesse

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dimanche 13 mars 2022

Lumières naturelles

 


"En sortant du centre de rééducation,  je portais l'enfant dans mes bras. J'ai croisé une vieille femme dans son fauteuil roulant. Son visage s'est éclairé à la vue du nourrisson. Je me suis penché vers elle pour le lui présenter.  Les deux se sont dévisagés un instant  celui qui n'était pas encore tout à fait dans le monde, et celle qui n'y était plus complètement.  La femme avait un visage merveilleusement ridé, semblable à l'écorce d'un arbre séculaire. Devant la perfection de ces deux présences, je ne comprenais pas pourquoi cette société veut à tout prix que nous restions indéfiniment jeunes, éloignés de ces deux lumières de la naissance et du grand âge, cloués au milieu." 

Christian Bobin, extrait de  Ressusciter.


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mardi 21 septembre 2021

Trois questions à Marie de Hennezel, psychologue clinicienne

 

, par  Ciem

Bien vieillir, qu’est-ce que ça veut dire ?

Bien vieillir, c’est d’abord accepter de vieillir. Cela veut dire accepter les changements physiques qui sont inéluctables, accepter de ne plus pouvoir faire les choses que l’on faisait quand on était jeune. C’est surtout une question d’état d’esprit. Et en même temps, c’est aussi comprendre le paradoxe du vieillissement. Le corps vieillit, certes, mais la pensée peut rester jeune. On le voit très bien chez certaines personnes très âgées, radieuses, qui véhiculent cette image idéale du vieillissement : l’ouverture d’esprit, la bienveillance, l’énergie, l’humour. On retrouve cela dans leur regard et leur sourire. C’est bien la jeunesse du cœur qui reste, le goût de vivre, la beauté intérieure.

Comment faire pour rester jeune dans son cœur ?

Je pense qu’il faut tout d’abord cultiver sa curiosité. Les personnes âgées épanouies sont curieuses de tout, elles continuent à apprendre de nouvelles choses, font ce qu’elles n’ont pas pu faire avant faute de temps. J’aime beaucoup ces mots de Victor Hugo : « Mon corps décline, ma pensée croît. Dans ma vieillesse, il y a une éclosion ! » L’éclosion, c’est s’ouvrir au nouveau, à de nouvelles activités, à de nouvelles émotions. Lorsque l’on vieillit, on est davantage dans l’instant présent et on remarque des choses que l’on ne voyait pas avant. On peut alors s’émerveiller de tout et éprouver une quantité de petits plaisirs qui font que, finalement, la vieillesse est un temps dans lequel on peut être tout à fait heureux.

Quels conseils peut-on donner aux seniors qui ont été affectés par la crise sanitaire ?

La période que l’on traverse ne favorise pas le lien social, qui est pourtant essentiel, et les personnes âgées en souffrent beaucoup. Il faut utiliser tous les moyens possibles pour maintenir ce contact. On peut s’écrire, se téléphoner. On constate d’ailleurs que les conversations téléphoniques des personnes âgées avec leurs enfants sont plus longues et approfondies. Surtout avec les petits-enfants, d’ailleurs. Ils ont peur pour leurs grands-parents et ont envie de mieux les connaître. Finalement, d’une certaine manière, les liens se sont resserrés. C’est un effet positif de cette crise, si j’ose dire.

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dimanche 7 février 2021

Gingembre, yoga et prière : le secret de longévité de Ginette, centenaire lilloise

 Veuve depuis 40 ans, cette arrière-grand-mère force l'admiration par sa jeunesse d'esprit et ses engagements. Reportage dans le Vieux-Lille, à la maison Madeleine-Delbrêl où elle prend ses quartiers chaque mercredi soir.

Ce mercredi soir, Ginette nous a donné rendez-vous à la maison Madeleine-Delbrêl, située au 27 rue Négrier, dans le Vieux-Lille. N'allez pas croire que nous nous rendons dans un Ehpad tenu par une congrégation. Non, il s'agit d'un foyer d'étudiants et jeunes professionnels, ouvert en 2014, dans lequel la centenaire tient un rôle majeur. Elle fréquente le lieu assidûment depuis quatre ans, chaque mercredi soir, jour où la messe est célébrée à 19 heures, suivie d'un dîner. Elle s'est liée d'amitié avec ses résidents. « Ginette, c'est un peu notre mascotte, explique très sérieusement Arthur, un étudiant breton qui se fait un plaisir de raconter sa première rencontre avec l'intéressée, devenue « sa troisième grand-mère » ! « Quand je suis arrivé pour la première fois, j'ai cru que Madeleine Delbrêl, c'était Ginette ! »



La centenaire, née le 6 novembre 1918, vit dans le quartier. Elle s'intéresse depuis toujours à l'oeuvre de cette poétesse et assistante sociale (1904-1964), convertie au christianisme à l'âge de 20 ans. Cette dernière, devenue une grande mystique et initiatrice d'une première petite communauté avec deux amies scoutes, a donné naissance aux équipes Madeleine Delbrêl. Est-ce à force de lire ses livres ou grâce à la sagesse acquise au fil des ans que Ginette a appris à vivre simplement, au coude-à-coude avec ceux qu'elle côtoie ? Elle participe aux diverses réunions des jeunes, les accueille parfois chez elle, et lorsqu'il y a des sorties s'y fait conduire. « J'ai compris que j'aidais les autres en leur donnant l'occasion de rendre service, d'être charitables et fraternels. Ça m'a aidée à mieux accepter (la dépendance, ndlr), confie-t-elle. En rajoutant : « Car ce n'est pas facile tous les jours, c'est même de plus en plus difficile. J'ai les oreilles appareillées, une cataracte à un oeil, certains jours je me dis que j'en ai assez, que c'est dur de continuer. Alors je demande au Seigneur : "Donne-moi la force, autrement il faut venir me chercher". »

« Quel risque court-on à croire ? »

Au quotidien, elle vit seule dans un appartement de deux étages et refuse de s'installer au rez-de-chaussée, comme ses enfants l'y invitent. « Cet escalier m'entretient », assure la centenaire. Au moment de sortir dans le jardin pour être photographiée, elle demande qu'on l'accompagne en lui tenant le bras, mais dédaigne la chaise installée à son intention. « Je suis croyante, et c'est ce qui me tient !, fait-elle valoir. La mort ne me fait pas peur, je l'imagine comme un long tunnel et j'ai la certitude que ce sera mieux qu'ici. Et si j'ai été roulée, je ne le saurai pas. Quel risque court-on à croire ? » Elle a creusé ce chemin de confiance dans le scoutisme, et raconte avec fierté qu'elle a été une des premières jeannettes à Lille. « Sa présence est rassurante, elle a une expérience de vie que nous n'avons pas. Elle a le talent de nous faire oublier nos soucis, elle nous recentre sur l'instant présent, précise Arthur, qui s'improvise porte-parole des colocataires du foyer. Elle nous apporte beaucoup sur nombre de sujets par ce qu'elle est, ce qu'elle véhicule et incarne comme espérance et optimisme. »

À 100 ans la voici connectée au XXIe siècle dans une société en pleine mutation. Autour d'elle, tous connaissent le secret de sa forme : « Je mange tous les jours du gingembre, confirme-t-elle, je vais une heure par semaine dans un cours de yoga du quartier... Et je prie chaque matin pendant 20 minutes. » C'est après le décès de son mari que, se retrouvant seule chez elle, elle a commencé à pratiquer le yoga, à partir marcher sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, et à entreprendre de grands voyages tout en menant une vie associative très riche. Autant d'activités ouvertes sur le monde et les autres que cette experte en vieillesse conseille.

Être là où il y a de la vie

L'heure de la messe approche... Une dernière question : comment rester confiant face à ce qui peut nous arriver une fois passé le seuil des 75-85 ans ? « En s'appuyant sur le Seigneur, en ne s'enfermant pas sur soi, car il y a de la vie à être avec les autres. Il faut savoir appeler, proposer de faire des choses ensemble. Le Seigneur passe à travers eux. À nos âges, il faut continuer à faire des efforts, lâcher le moins de choses possible, car on ne retrouve plus ce qu'on a lâché », observe-t-elle. 19 heures, la voilà, ponctuelle, installée au premier rang dans la chapelle. Le temps n'a pas de secret, décidément, pour Ginette...

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Source : La Vie

dimanche 31 janvier 2021

jeudi 21 janvier 2021

Un fou rire ou un fou pleure...

 


Je me fiche que l’on me trouve bougon. Sourire ce n’est pas un acte banal. Je souris à ce qui me fait sourire. Celui qui me dit : « Vous faites toujours la gueule », je ne vais pas lui courir après dans la rue pour lui dire : « Attends, attends je ne suis pas bougon, je suis plus intéressant que ça. »
Vous aimez vous voir sur l’écran ?
Pas du tout… Je suis trop, trop déçu. Je ne regarde même plus mes films. D’abord, je me trouve très disgracieux physiquement. Je m’imagine beaucoup plus beau. Dans la glace, on se regarde de face et on fait une tête spéciale, toujours la même, qui nous plaît. A l’écran on se voit de tous les côtés. Mais surtout je vois un type qui ne sait pas jouer. Je me prends la tête à chaque fois. Je me croyais tellement plus impressionnant, tellement plus émouvant ! Mais où elle est l’émotion que j’avais mise ? C’est terrible ! Heureusement, souvent les autres vous renvoient une image élogieuse, alors vous retrouvez dans leur regard ce que vous pensiez être.
On pense souvent qu’on ne change jamais vraiment, vous êtes l’exemple contraire.
On peut toujours changer. On peut travailler sur soi beaucoup plus qu’on ne le croit. A ceux qui se plaignent de leur malheur et qui ne travaillent pas sur eux, j’ai envie de dire : « Tu as un gouvernement de toi-même très laxiste. Tu n’as pas de ministre de l’Intérieur. Elis quelqu’un d’autre, un autre toi-même. » On peut toujours travailler sur son bonheur et sa cohérence. Dire « c’est plus fort que moi » est une passivité coupable. On a toujours le choix, encore faut-il travailler sur soi et ne pas invoquer le destin ou la fatalité.
On peut invoquer le poids de l’enfance, de l’éducation…
D’accord. Mais je crois aussi que tout homme est responsable et ne peut pas invoquer toute sa vie une éducation douloureuse. C’est trop facile de se servir de la psychologie pour se dédouaner.
Vous pleurez dans la dernière image des “Sentiments”. Cela vous arrive dans la vie ?
Souvent. Un homme, ça pleure tout le temps si ça se laisse aller. C’est bon de pleurer. C’est comme rire. On retrouve d’ailleurs du rire dans les pleurs. Je viens de perdre un ami très proche et j’ai beaucoup pleuré. Je me regardais faire et je me disais : « C’est marrant, c’est comme si j’éclatais de rire. » Ça se rapproche beaucoup. [Il fait semblant de pleurer à gros sanglots]. En fait, si la bouche est comme ça, on rit et si elle est comme ça, on pleure, mais on sent bien que c’est la même chose. On peut avoir un fou rire ou un fou pleure.
Vous acceptez avec la même sérénité de vous sentir vieillir ?
J’y ai toujours vu des avantages. Comme je n’ai cessé de tenter de me perfectionner, vieillir m’a toujours paru riche de promesses. Mais ça commence à me plaire un peu moins… Accepter le délabrement, c’est quand même la grande aventure : accepter de devenir des pigeons dans le paysage. Agnès trouve que les vieux ressemblent à des pigeons, qu’ils se fondent dans le paysage. Vous voyez bien les vieux, on ne les distingue pas. On dit « un vieux ». J’imagine que quand j’aurai soixante-dix ans, je serai devenu un pigeon que personne ne remarquera. Je serai un peu vexé d’être devenu invisible, mais ce goût que j’ai pour le bonheur, je pense qu’il ne disparaîtra pas.
La mort ne vous fait pas peur ?
Non. Je m’en fous. On pense toujours la mort comme les enfants, on s’imagine se voyant ne plus y être. Mais quand on est mort, on ne le sait pas, on est seul à ne pas le savoir. Vous n’êtes pas témoin de votre mort. Ce qui est terrible, c’est avant. La maladie, la souffrance de bête de la maladie. Etre une petite bête traquée. C’est l’historien Henri Guillemin qui cite cette expression en parlant de Jeanne d’Arc. Il décrit l’arrestation de cette gamine de 17 ans. Elle a tenté de se suicider en sautant par la fenêtre, elle a été remise dans sa cellule, et il dit : « A ce moment-là, Jeanne, c’est une petite bête traquée. » Elle me fait pleurer cette phrase. Ça, ça me fait peur que la maladie fasse de moi une petite bête traquée. Mais à part ça, je n’ai peur de rien. Je vous le dis bien en face : de rien.
Jean-Pierre Bacri
(source : interview de Psychologies magazine, 2010)

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lundi 14 décembre 2020

Sur les traces de la peur



On ne va quand même pas s'injecter un virus pour faire face à cette peur ?
- Si cette peur est là, le virus est déjà installé.
On ne parle pas de créer une peur, mais de ressentir ce qui est là, sciemment. Si vous avez peur de quelque chose, le virus est déjà actif. Au lieu de prétendre qu'il n'est pas là, réalisez qu'il est constamment présent dans votre vie sous forme de traces. Sentez ce qui est là une fois pour toutes, au lieu de le traîner inconsciemment dans toutes vos activités.
Cela ne signifie pas s'imaginer être malade : cela veut dire sentir cette peur de la vieillesse, de la maladie, de l'abandon ; la percevoir sensoriellement...Ne plus faire du yoga pour avoir moins peur, ni devenir bouddhiste, ni se marier, divorcer, faire un autre enfant ou acheter une nouvelle voiture rouge dans le seul but d'échapper au malaise, mais au contraire, lucidement, sentir ce qui est là.
La vie est action. On agit pour la joie de faire. C'est la nature des choses de se marier, de divorcer, d'acheter des voitures, etc.
Simplement, à un moment donné, on agit sans motivation. La joie, c'est d'accomplir une action sans raison. Une action sans raison est une action vraie. L'amour est sans raison.
Éric Baret

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