vendredi 29 janvier 2016

Christophe André : « C’est l’après-guerre qui prépare la paix véritable »



« Quand on a échappé à la souffrance ou traversé des épreuves, on peut se préparer à affronter les souffrances ou les épreuves suivantes (il y en a toujours dans nos vies) : on reste en guerre. Ou bien on peut prendre le temps de savourer l’apaisement et de jeter sur nos existences un regard différent, de construire avec elle un rapport différent : c’est l’après-guerre, qui prépare la paix véritable. Ni amnésie ni insouciance ; juste la conscience que l’adversité nous a appris à mieux savourer la non-adversité. »


extrait de "Trois amis en quête de sagesse".

jeudi 28 janvier 2016

Matthieu Ricard : « Faire de la souffrance un moyen de nous transformer »


 « La souffrance n’est jamais désirable en soi, mais, une fois qu’elle est présente, autant
mobiliser toutes nos ressources et tirer avantage de tous nos liens avec autrui pour faire de cette souffrance un moyen de nous transformer. 
C’est un peu comme lorsqu’on tombe à l’eau et que, au lieu de se laisser couler, on prend l’eau comme support pour nager et revenir sur la berge : on se sert de la souffrance elle-même pour trouver la force de lui faire face. 

 Une fois que l’on a acquis cette résilience, nos futures confrontations avec les épreuves ne seront plus les mêmes. Après avoir rencontré mon maître ­Kangyour Rinpotché en 1967, l’année suivante j’ai traversé quelques bouleversements dans ma vie affective. Je me suis alors aperçu que, si je regardais au plus profond de moi, au-delà de l’atmosphère de tristesse qui dominait mes pensées, je trouvais un espace de paix inaltérable et lumineux, dans lequel je me sentais en parfaite communion avec mon maître. 

Cette expérience a été pour moi une grande ouverture. Elle m’a donné un sentiment de confiance si grand que je me suis dit : “Quels que soient les obstacles que je rencontrerai dorénavant, il me sera toujours possible de revenir à cet espace de paix intérieure.” »


extrait de "Trois amis en quête de sagesse".



mercredi 27 janvier 2016

Christophe André : « Arrêter de parler, comme cesser de manger, n’est pas difficile »


« J’adore les retraites silencieuses ! D’ailleurs, elles révèlent exactement le même mécanisme que pour le jeûne : on s’aperçoit qu’arrêter de parler, comme cesser de manger, n’est pas difficile, même si parfois, pour les grands bavards extravertis, il y a quelques ­difficultés au début. 

Et surtout, on comprend beaucoup mieux ce que signifie la parole, le rapport à la parole, aux paroles inutiles, aux paroles automatiques, aux paroles erronées, aux paroles hâtives. Quand on sort des retraites en silence, on a pris goût à la vraie parole. 

Tout comme après un jeûne, on préfère la vraie nourriture à la junk food. On a pris goût à la parole qui ne s’exprime que s’il y a quelque chose à dire, et pas seulement le bavardage, le remplissage ou le radotage. »


extrait de "Trois amis en quête de sagesse".


mardi 26 janvier 2016

Alexandre Jollien : « Quand je suis abattu, j’essaie de ne pas résister »


Vivre à fond ce qui nous trouble, sans nier quoi que ce soit, et avancer dans une extrême douceur, voilà le défi. J’ai longtemps eu en horreur la notion d’acceptation. Souvent, nous croyons qu’il s’agit de nous amputer de nos émotions, de leur tordre le cou. 
Accepter, c’est avant tout les voir, accueillir, comme si elles étaient nos enfants, sans les juger. Ainsi, quand le chagrin me visite, au lieu de le fuir à tout prix, faire l’expérience complète de cette tristesse me permet de passer à autre chose, de tourner la page. Quand j’étais petit, je ne me laissais jamais aller totalement à la peine. Toujours, j’ai résisté jusqu’à l’épuisement. 

Aujour­d’hui, quand je suis abattu, j’essaie, au contraire, de couler un temps, de ne pas résister. Je constate que je peux flotter, même au cœur de l’agitation. Voir que les émotions ne tuent pas finit par donner une grande confiance. Je dirais presque qu’en un sens les tempêtes nous aident. Rien ne contrarie davantage le dire « oui » joyeux que le déni face à ce qui nous agite. 

La deuxième pratique, celle qui me nourrit le plus, consiste à laisser passer. Mille fois par jour, laisser passer les angoisses, les peurs, les émotions, comme autant d’abeilles qui viendraient bourdonner autour de nous : plus nous les chassons, plus elles s’agitent. Laissons-les simplement déguerpir, sans réagir le moins du monde. »

extrait de "Trois amis en quête de sagesse".




lundi 25 janvier 2016

Matthieu Richard : « Qu’est-ce qui compte vraiment dans mon existence ? »


« Le renoncement ne consiste pas à se priver de ce qui est vraiment bon, mais de se débarrasser de ce qui crée la souffrance. Pour y parvenir, il faut d’abord laisser de côté les activités qui ne sont constructives ni pour soi ni pour les autres. (...) 

 Certaines choses nous paraissent intéressantes, mais ne contribuent en rien à notre liberté intérieure, quand elles ne lui font pas carrément obstacle. 

On raconte qu’un brahmane très curieux de nature venait souvent poser une foule de questions au Bouddha, du genre : “L’univers est-il infini ? A-t-il eu un début ? Pourquoi les fleurs ont-elles différentes couleurs ? ”, etc. Parfois le Bouddha lui répondait, et parfois il restait silencieux. Un jour, alors que le brahmane insistait à nouveau, le Bouddha prit une poignée de feuilles dans ses mains et lui demanda : “Où y a-t-il davantage de feuilles, dans la forêt ou dans mes mains ?” Le brahmane n’eut guère de peine à répondre : “Dans la forêt bien sûr.” Le Bouddha lui dit alors que, comme les feuilles de la forêt, les sujets de connaissance étaient innombrables, mais que seule une poignée d’entre eux étaient indispensables pour atteindre l’Éveil. 

Connaître la température des étoiles ou la façon dont les végétaux se reproduisent est passionnant à bien des points de vue, mais cela ne nous aide pas à comprendre la nature de notre esprit, à nous libérer des toxines mentales, à acquérir une bienveillance sans limite, et en fin de compte à atteindre l’Éveil. (…) D’où l’importance de notre questionnement initial : “Qu’est-ce qui compte vraiment dans mon existence ?” Est-ce me faire piéger par des miroirs aux alouettes en misant sur la richesse, le pouvoir et la célébrité ? Ou est-ce œuvrer au bien des autres et de moi-même ? Le vrai pratiquant n’a aucun mal à renoncer aux choses futiles, car il éprouve à leur égard aussi peu d’intérêt qu’un tigre pour un tas de paille. Il s’attache donc à “simplifier, simplifier, simplifier”, comme disait Thoreau.

extrait de "Trois amis en quête de sagesse".



dimanche 24 janvier 2016

Alexandre Jollien : « Prier c’est oser une confiance totale en plus grand que soi »


« Bâtir une spiritualité au carrefour des traditions n’est pas sans risques. Il faut se garder d’absolutiser un chemin sans se perdre dans la dispersion et le syncrétisme. 
Pour ma part, j’essaie de suivre le Christ, et sur ce chemin le bouddhisme m’aide à me délester du moi et de tout son attirail. Chaque jour, j’essaie de fréquenter les Évangiles et de nourrir une authentique vie de prière. 
À mes yeux, prier, c’est se déshabiller pour de bon, quitter un à un tous les rôles pour se tenir à l’écoute d’une transcendance et oser un abandon, une confiance totale en plus grand que soi. 
Ici les étiquettes, les représentations, les attentes volent en éclats et le moi peut s’éclipser. Il en faut, du courage, pour se laisser tomber au fond du fond, oser ne rien faire, ne rien dire, ne rien vouloir et laisser Dieu s’occuper de Dieu. 
Prier, c’est dire oui à tout ce qui arrive, vivre sans pourquoi. Alors nous quittent, presque malgré nous, les mécanismes de défense, les refus et cette soif de tout maîtriser.
C’est, dépouillé de tout, que l’on peut oser l’impensable : appeler Dieu, Père. 
Si ce chemin est difficile, aride parfois, car le moi résiste toujours, j’y trouve une joie immense, une liberté qui m’invite à me débarrasser des béquilles, pour avancer et aimer gratuitement. »

extrait de "Trois amis en quête de sagesse".

vendredi 22 janvier 2016

Alexandre Jollien : Ce que je veux bâtir avec ma vie


L'auteur de l'Éloge de la faiblesse et du Métier d'homme loue l'humilité en illustrant son propos avec une anecdote incroyablement drôle et pleine d'autodérision. Cette retraite dans le Périgord et ces échanges entre trois amis avaient pour but de revenir à l'essentiel, et tenter de répondre à cette question: «Qu'est-ce que je veux bâtir avec mon existence?»





Les leçons de bonheur de Frédéric Lenoir

Philosophe, sociologue, chercheur associé à l’EHESS, Frédéric Lenoir explore depuis 20 ans, à travers ses livres, les chemins de la sagesse pour un art de vivre contemporain. Son dernier essai, Du bonheur. Un voyage philosophique  (Fayard), revient sur les sources de notre bonheur. Selon lui, c’est en cultivant l’essentiel, en empruntant le chemin du juste choix que nous trouverons d’avantage de joies et que nous les vivrons plus profondément.

Le bonheur durable est selon vous le fruit d’un travail sur soi.

La phrase de Gandhi « Soyez le changement que vous voulez dans le monde » est emblématique de notre époque. Changer le monde et notre mode de vie passe par une transformation intérieure pour être efficace et éviter les batailles d’ego. J’observe depuis quatre ou cinq ans, en même temps que montent la conscience écologique et les réactions à la société marchande, un rapprochement entre les spirituels, ces chrétiens ou ces bouddhistes qui s’engagent pour de grandes causes, et les militants politiques de l’altermondialisme, qui comprennent que leur combat a besoin d’être nourri d’un regard profond sur le monde. On ne peut prôner un nouveau modèle mondial fondé sur la solidarité et la coopération entre les êtres qu’à condition d’être témoin de ce que l’on dit et de travailler sur soi.

En quoi ce regard remet-il en cause notre mode de vie ?

Le progrès technologique nous a ouvert tous les possibles, mais on s’est encombré d’un tas de choses, surtout matérielles, et nous en voyons les limites. Nos modes de vie accélérés nous empêchent de nous relier à ce qu’il y a de plus profond en nous. Nous voulons tout faire et nous manquons de temps. Le besoin de simplifier sa vie est devenu criant. Cela peut passer par un tri de tous les objets inutiles, mais aussi de ses nombreuses relations, de ses multiples activités : une sélection pour prendre davantage de temps pour soi et retourner à l’essentiel. On ne peut tout faire en préservant la qualité.

À quel bonheur aspirons-nous ?


Les enquêtes mondiales se rejoignent : le premier pilier du bonheur est la qualité relationnelle dans la structure familiale et amicale, mais aussi la sphère sociale et professionnelle. Selon les pays, elle sera plus ou moins développée. L’Allemagne ou la Suisse sont par exemple bien plus avancées que la France sur des problématiques telles que le bien commun et le sens de l’intérêt général. Nous vivons dans un pays très individualiste, qui a du mal à trouver une unité nationale, où l’esprit corporatif domine sur le collaboratif. La deuxième condition est de s’épanouir dans son activité professionnelle. Même précaire, notre travail doit avoir un sens. L’argent comme unique finalité ne peut être source d’épanouissement. Enfin, il est primordial de se sentir bien dans son corps. Cela nous amène à faire des choix d’alimentation cohérents avec nos principes éthiques, en prenant plus de produits naturels, en limitant la viande – qui coûte cher –, en refusant d’acheter si l’on est sensible à la souffrance animale ce qui provient de l’élevage intensif. Le bonheur est le fruit d’un équilibre entre notre corps, nos valeurs et notre esprit.

Il est temps d’ajuster nos désirs au monde plutôt que le monde à nos désirs.

Cette philosophie stoïcienne nous invite à changer de regard : si nous exigeons du monde qu’il se plie à nos désirs, nous serons perpétuellement frustrés. L’homme a tendance à toujours vouloir plus, plus grand, plus beau. Nous sommes dans une boulimie du tout faire, tout avoir. La clé de la sagesse est donc l’allégement, l’autolimitation de nos désirs, en les ajustant au monde tel qu’il est : limité et en crise. Cultiver l’essentiel, c’est ce à quoi nous invitent tous les courants de sagesse du monde, des stoïciens aux bouddhistes, en passant par Spinoza, Montaigne… et Jésus. En empruntant ce chemin du juste choix, nous trouverons davantage de joies et nous les vivrons plus profondément.


source : La Vie


jeudi 21 janvier 2016

Entretien avec Pierre Rabhi

Entre deux interviews, la promotion de ses livres dont le dernier s'est écoulé à plus de 300 000 exemplaires, les visites des «people» qui viennent lui demander conseil, Pierre Rabhi qui a fait le choix, il y a cinquante ans de tout quitter pour s'installer dans une ferme d'Ardèche, nous a accordé un long entretien.
Vous êtes invité par la loge moissagaise «Grains de laïcité». Êtes-vous proche ou membre de la franc-maçonnerie ?
Pas du tout, je ne suis ni franc-maçon, ni rien du tout d'ailleurs (rire). J'ai été musulman, puis catholique, aujourd'hui, je n'appartiens à aucune église, aucun parti politique… Je suis totalement autonome.
Êtes-vous devenu athée ?
Si je n'ai pas d'appartenance officielle, je reste un être spirituel libre, et par ce fait, je ne crois pas que le monde s'est fait par hasard.
Vous croyez en quoi alors ?
Au divin, à la vie… Ce monde est tellement malade, horrible que si notre humanité ne réagit pas pour changer et notamment cesser de fabriquer des armes, polluer la Terre, nous disparaîtrons. Un tel mode de fonctionnement démontre, pour moi, que l'Humanité est inintelligente.
Vous prônez l'agroécologie… ces principes simples de nos aïeux tels que le compostage, la pluriculture sont-ils suffisants pour sauver l'Humanité de sa tentation autodestructrice ?
La terre, c'est l'élément qui nourrit avec l'eau et l'air qui nous sont indispensables à notre survie. Beaucoup oubli que nous sommes composés pour l'essentiel d'H2O. Arrêtons donc de séparer la nature et l'Homme. À force de détruire, nous arrivons à une Humanité absurde.
Mais vous prônez quoi concrètement ?
Moins de pesticides et d'engrais chimique… L'agroécologie, c'est une agriculture qui refuse d'empoisonner la terre, préserver la biodiversité des semences dont 70 % ont disparu à cause des Monsanto et de leurs OGM. C'est un crime contre l'Humanité ! Tout cela nous condamne si l'on ne réagit pas. Il faut s'occuper de la Terre et éduquer nos enfants pour les orienter vers un système qui prône la coopération, pas la compétition.
L'ennemi c'est donc le capitalisme, la mondialisation ?
C'est la puissance de l'argent, c'est continué à faire du fric en épuisant les ressources de la mer, des forêts… La Terre est devenue une planète psychiatrique. Nos sociétés sont dans un attentat permanent.
La solution, c'est la décroissance ?
Si la croissance économique, c'est pour faire de la croissance qui détruit, mettre une machine qu'un être humain, je ne donne pas cher de notre peau. Notre société est bloquée, elle est devenue extrêmement fragile, le travail manque, la charge des exclus du système ne cesse de croître, et la France ne doit pas penser qu'elle est à l'abri des lourdes secousses qui ont touché la Grèce, l'Espagne ou l'Égypte qui avait tout misé sur le tourisme. Je trouve d'ailleurs absurde que l'on qualifie le bonheur humain sur le PIB alors que nos sociétés qui sont dites enviables, ne sont pas heureuses. Pour preuve, c'est là où l'on y consomme le plus d'anxiolytique.
Vous avez fait le choix de tout quitter et de revenir à la terre…
Avec ma compagne, nous avons décidé de vivre à la campagne depuis 1961. Je ne voulais pas troquer ma vie pour un salaire, et une fois que je ne sers plus à rien me retrouver dans une maison de retraite. J'ai fait le choix de la simplicité même si ma réputation me vaut aujourd'hui une certaine prospérité que je n'ai pas cherchée. J'ai tout simplement voulu faire ce que je veux de ma vie.
C'est cela qui fait venir chez vous une Marion Cotillard ou un Julien Doré ?
Lorsque l'on est dépouillé de ces titres, l'être humain est nu, fragile. Je me fous que les gens soient des stars, je ne cours pas après. S'ils veulent me rencontrer et je ne suis pas un gourou ! C'est que ce sont des personnes comme les autres qui ne sont pas épargnées par le malheur et les souffrances. Ils sont dans la quête, comme tout le monde du bonheur. Les yachts, les jets n'apportent que des plaisirs décevants, l'argent annihile tout le monde…
En 2017, vous serez à nouveau candidat à l'élection présidentielle ?
Non. mais nous sommes en train de constituer un forum civique qui prendra la forme d'un manifeste qui entend mobiliser les consciences pour éviter de tomber dans le piège des extrêmes, de la xénophobie…

source : La Depêche



mardi 19 janvier 2016

"Le ventre est un symbole fort en médecine chinoise"

Haut lieu de transformation et de métabolisation des aliments, le ventre occupe une place importante dans la pensée et la médecine chinoises. Le docteur Gilles Andrès, président de l’Association française d’acupuncture, nous explique pourquoi.

Les intestins sont-ils aussi considérés comme un deuxième cerveau en médecine chinoise ?

Plusieurs points d’acupuncture du méridien du gros intestin sont spécifiques aux maladies neurologiques, comme l’hémiplégie, et certains points situés sur l’abdomen ont des indications digestives et psychiques, voire uniquement psychiques. Mais désigner les intestins comme notre deuxième cerveau me paraît exagéré. Il y a des neurones dans l’intestin, mais pas de pensées. On est plus dans le domaine du subconscient. D’ailleurs, les problèmes digestifs sont souvent liés au stress et à des choses difficiles à formuler, inconscientes. Dans la pensée chinoise, le cerveau est le siège de l’esprit et des fonctions supérieures de l’homme, tandis que le thorax abrite l’âme et le ventre plutôt les appétits grossiers.

Si le ventre est le centre des désirs, il est pourtant aussi le centre de l’homme ?

C’est là effectivement toute la subtilité de la pensée chinoise, qui mêle différents niveaux d’interprétation. Le tronc, dans la Grande Triade chinoise, est composé du thorax, qui représente le Ciel, du bas-ventre, qui correspond à la Terre, et du ventre, qui symbolise l’Homme lui-même. Le ventre est le centre même de l’homme, le lieu des transformations. C’est le réceptacle général des souffles (le qi) et la source de la vitalité, désignée chez les Japonais par hara.

Quel est le rôle des organes de la digestion dans la médecine chinoise ?

Ils sont considérés comme des zones énergétiques et chaque organe est associé à une saison, une saveur, un élément et une qualité. Ainsi, l’estomac est un lieu de transformation, l’intestin grêle un lieu de réception et de purification et le gros intestin un lieu de transmission et d’élimination. Ces processus ne sont pas purement chimiques, mais avant tout énergétiques. Chaque aliment nourrit ainsi un organe particulier à travers ses saveurs (acide pour le foie, doux pour la rate, amer pour le cœur…) ou sa nature (humide, frais, chaud, sec). D’où l’importance d’une alimentation variée, mais aussi adaptée aux saisons, aux terrains ou aux pathologies en diététique chinoise.

Comment s’interprètent les pathologies digestives ?

L’intestin grêle récolte, fait prospérer ce qui vient de l’estomac sous l’action du feu du cœur : sans cela, on assiste à des angoisses, insomnies, problèmes de concentration et difficultés digestives. La rate joue un rôle important et régit les passages à l’acte reliant la pensée, le sens et l’intention. Sa défaillance – reflet de ruminations – peut entraîner des lourdeurs, ballonnements ou brûlures digestives. Foie et vésicule biliaire forment un couple à part. La vésicule biliaire est l’organe de la décision, à l’origine du commencement et de l’action. Les personnes qui ont des problèmes de vésicule ont souvent du mal à démarrer le matin. Le foie est quant à lui le général des armées et régule les agressions digestives. Il est associé à la colère, mais aussi à la lumière et à la possibilité d’ascension spirituelle. Organe du printemps, de l’extériorisation, de l’ascension et de la créativité, il joue un rôle important dans les troubles digestifs et je constate fréquemment que les gens bloqués dans leur imaginaire présentent souvent des problèmes de foie avec des reflux, nausées, vomissements ou crises de foie. Enfin, le gros intestin est, lui, associé aux poumons, et un déséquilibre de ces deux organes peut se manifester par de la tristesse. En ce sens, la médecine chinoise fait effectivement écho aux récentes découvertes sur les liens entre émotions et intestins…


dimanche 17 janvier 2016

Kyrie Eleison avec Jean-Yves Leloup


...Le père Séraphim m’expliqua que dans le premier Testament, la méditation est exprimée par des termes de la racine haga, rendus le plus souvent en grec par mélété, meletan, et en latin par meditari, meditatio. En son sens primitif, cette racine signifie « murmurer à mi-voix ». Elle est également employée pour désigner des cris d’animaux, par exemple le rugissement du lion (Isaïe XXXI, 4), le pépiement de l’hirondelle et le chant de la colombe (Isaïe XXXVIII, 14), mais aussi le grognement de l'ours.


« Au Mont-Athos, on manque d’ours. C'est pourquoi je t’ai conduit auprès de la tourterelle, mais l'enseignement est le même. Il faut méditer avec ta gorge, non seulement pour accueillir le souffle, mais aussi pour murmurer le Nom de Dieu jour et nuit... Quand tu es heureux, presque sans t’en rendre compte, tu chantonnes, tu murmures quelquefois des mots sans signification, et ce murmure fait vibrer tout ton corps de joie simple et sereine.

Méditer, c'est murmurer comme la tourterelle, laisser monter ce chant qui vient du cœur, comme tu as appris à laisser monter en toi le parfum qui vient de la fleur... Méditer, c’est respirer en chantant. Sans trop m’attarder à sa signification pour le moment, je te propose de répéter, de murmurer, de chantonner ce qui est dans le cœur de tous les moines de l’Athos : Kyrie eleison, Kyrie eleison... »

Cette idée ne me plaisait guère. Lors de certaines messes de mariage ou d’enterrement, j’avais déjà entendu cela, traduit en français par « Seigneur, prends pitié ». Le père Séraphim se mit à sourire : « Oui, c’est l’une des significations de cette invocation, mais il y en a bien d’autres. Cela veut dire aussi “Seigneur, envoie ton Esprit ! Que ta tendresse soit sur moi et sur tous, que ton Nom soit béni”, etc., mais ne cherche pas trop à te saisir du sens de cette invocation, elle se révélera d'elle-même à toi. Pour le moment, sois sensible et attentif à la vibration qu’elle éveille dans ton corps et dans ton cœur. Essaie de l’harmoniser paisiblement avec le rythme de ta respiration. Quand des pensées te tourmentent, reviens doucement à cette invocation, respire plus profondément, tiens-toi droit et immobile et tu connaîtras un commencement d'hésychia, la paix que Dieu donne sans compter à ceux qui l’aiment. »

Au bout de quelques jours, le Kyrie eleison me devint un peu plus familier. Il m’accompagnait comme le bourdonnement accompagne l’abeille lorsqu’elle fait son miel. Je ne le répétais pas toujours avec les lèvres ; le bourdonnement devenait alors plus intérieur et sa vibration plus profonde. Ayant renoncé à « penser » son sens, il me conduisait parfois dans un silence inconnu et je me retrouvais dans l'attitude de l’apôtre Thomas lorsque celui-ci découvrit le Christ ressuscité : Kyrie eleison, « mon Seigneur est mon Dieu ».

L’invocation me plongeait peu à peu dans un climat d’intense respect pour tout ce qui existe, mais aussi d'adoration pour ce qui se tient caché à la racine de toutes les existences...

Extrait de "L'Assise et la marche"
Par Jean-Yves Leloup