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jeudi 23 juillet 2026
Confiance
dimanche 26 avril 2026
Zaz : « Pendant longtemps, j’ai pensé que Dieu m’avait abandonnée »
En 2025, Zaz a sorti « Sains et saufs » chez Tôt ou tard. Réédité le 27 mars 2026, ce sixième album marque une nouvelle étape dans la vie de la chanteuse française à la renommée mondiale : une entrée dans une vérité de soi plus profonde, libérée des addictions et de la volonté de plaire.
En 2020, après avoir attrapé le Covid, j’ai décidé de faire un jeûne ; j’avais appris que cela pouvait « réinitialiser » le système immunitaire. J’ai surtout arrêté toutes les addictions : le café, les cigarettes, l’alcool. C’était si dur… Mais de jour en jour, je me sentais de mieux en mieux. Je renouais avec une espèce de lucidité sur la vie, une sérénité. À ce moment, j’ai pris conscience que j’agissais jusque-là comme une super-héroïne : je voulais changer le monde, c’était ancré très profondément en moi.
En construisant mon album Isa (Parlophone, 2021), et plus encore Sains et saufs (Tôt ou tard, 2025), j’ai donc fait le choix de sortir de la recherche de perfection pour prendre du plaisir, m’amuser. J’ai testé plein de trucs, dans les textures, dans les voix. J’ai lâché quelque chose, peut-être l’envie de plaire. Je me suis présentée comme je suis.
Le choix de la vie
Je m’appelle Isabelle Geffroy. Je suis née le 1er mai 1980 dans la banlieue de Tours (Indre-et-Loire). Mon père était dysfonctionnel : très alcoolique, mentalement pas sain. Ma mère, dépressive. Comme tous les enfants, je pensais que c’était de ma faute si mes parents n’allaient pas bien. Alors, j’ai voulu les sauver, mais à 13 ans, déjà très curieuse, je me suis mise à la drogue, j’avais envie de tout tester.
La communication avec mes parents est devenue compliquée. Plus personne ne me tenait. Je suis allée en pension, puis en foyer, et à chaque fois je me suis fait virer. La juge pour enfants m’a alors envoyée vivre à Bordeaux (Gironde) chez ma sœur, de neuf ans mon aînée – j’ai un frère qui a quatre ans de plus que moi. J’avais 15 ans. L’école, j’y allais ou je n’y allais pas. Tout était très chaotique. Mais j’avais en moi, depuis l’âge de 4 ans, cette intuition que si j’étais venue sur terre, c’était pour une raison précise. Que je serais chanteuse et que je serais connue.
Ma mère m’avait inscrite au conservatoire, puis à des cours de chant, mais le côté académique m’ennuyait beaucoup. J’ai toutefois pu apprendre à jouer du violon, du piano, et développer une très bonne oreille. Quand je chantais – et je chantais tout le temps –, cela me procurait des émotions : de la tristesse, de la joie. Et, d’un coup, je me connectais aux humains. Enfin ! C’était si difficile avant, pour moi : il fallait décoder tout un tas de psychismes différents.
J’avais 20 ans quand mon ancien petit copain s’est fait assassiner. Cela a été comme un déclic. Moi, j’étais vivante. J’avais encore le choix : la mort ou la vie. Cela ne dépendait que de moi. Grâce à la mission locale, j’ai obtenu une aide financière du conseil régional pour une formation à Bordeaux, au Centre d’informations et d’activités musicales (Ciam). J’y suis entrée en 2000. Il y avait des scènes ouvertes, des ateliers… et j’avais un cadre, une structure. J’ai intégré mon premier groupe de blues. À la fin de la formation, j’ai répondu à une petite annonce pour intégrer un orchestre au Pays basque. J’ai été retenue. Puis, j’ai intégré un groupe de composition en français et espagnol, donné des cours de musique dans une Maison des jeunes et de la culture (MJC)… J’ai toujours eu cette folie d’y aller, et d’y aller à fond.
Retrouver le contact
J’avais une copine qui habitait Paris. Quand je lui rendais visite, j’étais toujours excitée par cette ville. Je voulais « monter à la capitale ». « Tu vas perdre ton intermittence », me disait-on. Mais il fallait que je le fasse. J’agis à l’instinct, pour être cohérente avec moi-même, pas pour l’argent. La vie m’a montré qu’à chaque fois que je faisais preuve d’audace, il y avait quelque chose de mieux, derrière, qui m’attendait. Cela n’empêche pas la peur. J’étais terrifiée quand je suis arrivée à Paris, à 26 ans. J’ai débuté Aux trois mailletz, un cabaret, entre minuit et 5 heures du matin… Puis j’ai atterri dans un autre endroit où je chantais deux fois par semaine.
Un jour, je suis sortie fumer une clope. Un homme est venu vers moi et m’a lancé : « Je t’ai entendue. Est-ce que cela te dit d’aller chanter à Vladivostok ? » J’ai alors appris que cet homme était le directeur de l’Alliance française de cette ville en Russie, Cédric Gras. Je suis partie avec un pianiste, en plein mois de décembre. C’était complètement dingue. Il faisait – 25 °C. Je reprenais des éléments du répertoire de la chanson française et quelques chansons à moi. J’avais déjà mon nom de scène : Zaz. Pour moi, c’est le symbole de l’infini, du serpent qui se mord la queue. Ce qui meurt et renaît sans cesse. C’est un peu moi. Je suis sans cesse en train de mourir et de renaître.
Je suis issue d’une famille catholique mais je ne suis pas allée au catéchisme. Pendant longtemps, j’ai pensé que Dieu m’avait abandonnée. Je me disais que je ne pouvais pas vivre autant de trucs horribles s’il y avait un Dieu. J’étais fâchée avec lui, en tout cas avec ce que j’imaginais être Dieu. Je voyais juste que j’étais en galère, que je n’étais pas aidée, ni dans le concret, ni dans l’invisible. Je me suis même fait tatouer une croix à l’envers – je l’ai refaite à l’endroit. À 20 ans, je suis tombée dans un trou. Mais, étonnamment, il y avait toujours ce je-ne-sais-quoi en moi, cette présence. J’ai compris que c’était à moi de retrouver le contact. Que rien n’avait jamais été contre moi. J’ai alors voulu tout savoir sur les religions. Je me suis mise à bouquiner, énormément.
Après la Russie, je n’avais plus de boulot. Je chantais dans la rue, avec des amis. Un jour, nous avons trouvé un endroit à Montmartre. Nous faisions du folklore et cela collait parfaitement au quartier. Tous les peintres nous ont accueillis. Une foule de gens s’arrêtaient pour nous écouter, certains pleuraient. On me voyait comme « une gamine à la Piaf ». Jusqu’au jour où j’ai participé à un concours. Je suis arrivée en finale, à l’Olympia, et… j’ai gagné. J’ai alors enregistré un album tout en continuant à jouer dans la rue. Mes chansons commençaient à passer à la radio. Je veux a fait un carton, y compris dans d’autres pays, notamment en Allemagne mais aussi en Amérique latine, et à l’Est…
Qui je suis vraiment
À 30 ans, je touchais à la notoriété. On m’adorait ou on me détestait. Je vivais un rêve alors je ne voulais pas me plaindre, je voulais tout donner à ceux qui m’aimaient. Je n’ai pas mis de limites. L’alcool n’a pas aidé. Il était constamment là, comme les clopes. J’ai beaucoup travaillé sur moi, suivi des thérapies. Mais m’arracher à l’alcool, je n’y arrivais pas. En 2018, j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari. Quelqu’un d’hyperdoux, de calme, de compréhensif. Pour moi, c’était l’occasion. J’avais envie de construire. Je désirais aussi savoir qui j’étais vraiment, sans artifice, sans alcool, sans cigarette. J’ai arrêté du jour au lendemain, en 2020, grâce au jeûne.
En parallèle, j’ai réalisé que je n’avais pas la main sur ce qui était extérieur à moi. Quoi que je fasse, le monde ne changerait pas. J’ai compris que je m’étais trompée : il fallait que je change, à l’intérieur. Ce n’était pas mon nom d’artiste que je devais modifier, comme je l’avais songé un temps, mais ce que j’avais mis dedans. Je me suis alors résolue à prendre soin de moi, à appliquer à moi-même tout ce que je voulais faire aux autres. À partir de là, mes relations se sont transformées, mon rapport au monde aussi. J’ai commencé à poser des limites. J’ai préparé l’album Isa. Et puis, mon père est mort. Sa mort a ouvert une autre porte.
Cet album, ce dernier, je l’ai appelé Sains et saufs parce que malgré tout ce que j’ai enduré, je suis saine et sauve. J’écris des chansons pour qu’elles s’adressent à d’autres, les rejoignent. Les chansons sont universelles, voilà pourquoi j’ai choisi le pluriel. Ce n’est pas mon album, mais le nôtre.
Dedans, je parle du pardon, je m’adresse à Dieu. Il est une intelligence qui m’accompagne. J’ai toujours eu le sentiment d’une présence auprès de moi. Aujourd’hui, je médite, cela me permet d’aller dans un espace qui est, pour moi, la source. Là, il n’y a plus de mental. Même si parfois je doute, je sais que j’ai dû traverser toute mon histoire pour incarner ce que je dois incarner aujourd’hui. Ces épreuves, je les ai vécues, et donc je peux en parler. Sans elles, je ne chanterais pas comme je chante. Il y a encore des trucs que je n’arrive pas à régler. Ce n’est pas parfait et cela ne le sera jamais. Mais je veux transformer les choses, pour plus de liberté. Et pour plus de conscience. Nous sommes sur terre, et nous sommes privilégiés pour cela. Cela ne dure pas longtemps. Alors, allons-y quoi. Vivons !
Les étapes de sa vie
1980 Naissance d’Isabelle
Geffroy à Chambray-lès-Tours (Indre-et-Loire).
2000
Formation au Centre d’informations et d’activités musicales (Ciam), à Bordeaux
(Gironde).
2009 Zaz remporte la
finale de la troisième édition du concours le Tremplin Génération de France
Bleu/Réservoir qui se tient à l’Olympia.
2010 Sortie de l’album
Zaz. Buzz de la chanson « Je veux ».
2020 Arrêt de l’alcool,
du tabac et du café.
2021 Sortie d'Isa.
2025 Sortie de Sains et
saufs, entrée au label Tôt ou tard.
2026 Réédition de Sains
et saufs, tournée mondiale.
Interview Isabelle Demangeat
Source : La Vie
jeudi 7 novembre 2024
Une vie de ronces et de cours d’eau
Mais, tout d’abord, laissez-moi vous conter l’histoire de Zhongli Quan, l’un des plus célèbres des 8 Immortels…
Zhongli Quan : l’Immortel qui changea de voie
Enfant, Zhongli Quan était connu dans sa région natale pour les miracles qui se produisaient sur son chemin. Il était déjà apprécié, dès son plus jeune âge, pour sa sagesse extraordinaire. L’enfant grandit, et décida de suivre davantage une vie de militaire plutôt que ses aspirations spirituelles, tout comme son père l’avait fait avant lui. Rapidement, Zhongli Quan fut recruté par la cour de l’empereur, et nommé général. Il fut envoyé sur le champ de bataille par l’empereur Han, afin de combattre les Qiang. Au cours de ce combat, Zhongli Quan fut lâchement trahi par son supérieur, et subit une terrible défaite. Blessé, humilié, il se réfugia dans une montagne enneigée pour s’y laisser mourir.
C’est alors qu’une maisonnette de bois lui apparut, au milieu de la forêt. Sur son seuil se tenait un vieillard, vêtu d’une peau de cerf blanc. L’homme accueillit le soldat blessé, et lui offrit l’hospitalité. Leurs discussions, profondes et empreintes de sagesse, réveillèrent l’aspiration de Zhongli Quan pour la spiritualité. Il supplia le vieillard de l’aider à renouer avec cette part de lui-même, qu’il avait si longtemps négligée. L’homme accepta, et se chargea de l’initiation de Zhongli Quan au Tao.
Bien des jours plus tard, le vieillard poussa Zhongli Quan à quitter les bois pour réintégrer la société, en lui faisant promettre d’utiliser ses nouvelles connaissances pour le bien de l’humanité. Après avoir quitté la maisonnette et fait quelques pas dans la neige, Zhongli Quan se souvint qu’il n’avait pas remercié son hôte comme il l’aurait dû. Il fit demi-tour. La maisonnette avait disparu.
Zhongli Quan réintégra la société, comme il l’avait promis, et se consacra corps et âme à sa quête spirituelle. Il multiplia les miracles et les bienfaits sur son passage, changeant le cuivre en argent, afin de permettre aux paysans miséreux de s’acheter de la nourriture. Entre autres faits, Zhongli Quan fut celui qui montra la voie de l’illumination à Lu Dongbin, l’un des 8 Immortels.
Un jour, alors que Zhongli Quan méditait dans sa chambre, un mur de la pièce s’effondra, laissant apparaître une boîte en jade. Lorsqu’il l’ouvrit, Zhongli Quan y découvrit le secret de l’Immortalité.
Il devint ainsi Immortel à son tour, et rejoignit les cieux.
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| Une peinture de Zhongli Quan à la recherche de la voie du Tao, 15e siècle |
Lorsque les évènements nous soufflent la voie à prendre
Comme nous tous, certainement, Zhongli Quan a essuyé au cours de sa vie une terrible défaite. Je suis certain que nous avons tous et toutes déjà vécu un événement similaire. Un licenciement. Une trahison amoureuse ou amicale. Un projet qui nous tenait à cœur, mais qui n’a pas fonctionné.
Dans le cas de Zhongli Quan, l’Immortel a dû vivre une terrible trahison, suivie d’un échec cuisant, pour se rendre compte que la voie qu’il avait empruntée n’était pas la bonne. L’échec, vous en conviendrez tout comme moi, n’est pas agréable. Rare est celui qui parvient à se réjouir d’une défaite. Mais échouer, se tromper, qu’est-ce que cela veut vraiment dire ?
Est-ce une fatalité, un événement contre lequel lutter de toutes ses forces ? Ou, au contraire, une main tendue par la voie du Tao ? N’oublions pas, chers amis, le principe de non-agir. Principe contraire à notre envie de lutter contre les échecs. À nous battre, toujours plus fort, contre les évènements.Lorsque nous luttons contre ce qui nous arrive de plus malheureux, nous nous épuisons inutilement. Nous nageons à contre-courant, dans un torrent vif et impétueux. Au lieu de nous laisser porter par l’eau.
Le non-agir n’est pas de la passivité. Il s’agit simplement de ne pas forcer les choses. Agir en harmonie avec le flux naturel, comme un bateau qui suit le courant plutôt que de lutter contre lui. Avez-vous déjà fait l’expérience d’essayer de nager contre le sens naturel d’une rivière ? Si oui, vous connaissez ce sentiment d’épuisement qui vous gagne. La douleur et la fatigue. Le froid qui commence à ronger votre peau. Si vous avez déjà fait cette expérience, vous savez aussi le soulagement que l’on ressent lorsque l’on cesse de se mouvoir. Lorsqu’on accepte le sens du courant. Lorsque nous nous y abandonnons pleinement. Il ne s’agit pas de résignation, non. Simplement d’un choix de suivre le juste cours des choses. D’accepter l’évidence, au lieu de tenter de plier la réalité à la seule force de notre volonté.
La rivière est le Tao. Accepter son flux naturel est un soulagement évident.
Quand les échecs guident notre chemin
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| Peinture de Zhang Lu sur Zhongli Quan, début du XVIe siècle |
J’aime voir les échecs, les trahisons et les instants difficiles de notre vie comme des buissons de ronces qui poussent le long de notre chemin de vie. Qui nous empêchent de nous tromper de sentier, et, au final, de nous perdre. Qui nous mènent, avec plus de douceur que l’on pourrait le supposer, vers ce que nous sommes et voulons profondément. Une occasion précieuse de réorienter notre chemin.
Dans le Taoïsme, les échecs et les obstacles sont vus comme des courants invisibles dans le flot de la vie. Plutôt que de les voir comme des barrages, nous pouvons les percevoir comme des signaux subtils qui nous guident vers une voie plus harmonieuse. En accord avec notre vraie nature
N’oublions jamais, ami(e)s du Tao, que la voie est celle qui apparaît sous nos pieds. Sans forcer et sans acte de résistance. Tout comme la maison du vieillard est apparue devant Zhongli, alors que les ronces de ses échecs l’avaient poussé à s’isoler dans la montagne. Les échecs, les trahisons et les déconvenues de l’existence nous indiquent que nous ne nous trouvons pas sur le bon chemin.
Alors, peut-être, nous indiquent-ils où se trouve notre réelle place dans l’univers. Celle que nous connaissons, tout au fond de nous.
Mais à laquelle nous refusons de croire...
Charles Zhang
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jeudi 31 octobre 2024
Sa propre voie
Le Tao est un cheminement solitaire, équilibriste entre les obligations de notre société et la quête d’un non-agir qui semble parfois inaccessible.
L’histoire du jour résonne fortement avec cette quête d’un chemin qui se dérobe sous nos pas, aussitôt que nous choisissons consciemment de l’emprunter.
Han Xiangzi, le musicien et poète Immortel
Han Xiangzi était un enfant intelligent, mais différent. Difficile à apprivoiser, qui se tenait hors des sentiers que l’on tentait vainement de tracer pour lui. On disait que son âme était celle d’une grue blanche, intégrée dans son enveloppe humaine par l’Immortel Zhong. Une grue blanche, symbole de chance, de sagesse et de paix.
L’enfant fut élevé par Han Yu, un illustre fonctionnaire, qui tenta de l’éduquer pour le faire entrer, plus tard, dans les services gouvernementaux. Han Yu proposait à Han Xiangzi une voie toute tracée. Bien rangée. L’enfant se désintéressa de cette voie, naturellement, sans rébellion. Il s’en écartait sans effort ni volonté apparente.
Han Xiangzi possédait un don, lui permettant de faire pousser et fleurir une multitude de plantes en quelques secondes. Une nature intérieure trop puissante pour être canalisée par une vie toute tracée. Une fois adolescent, Han Xiangzi devient le disciple de l’Immortel Lü Dongbin. Il emmena le jeune homme les branches du Pêcher Surnaturel, pour lui permettre d’apercevoir l’entrée du paradis.
Han Xiangzi chuta des branches, mais devint lui-même Immortel avant de toucher le sol. Lü Dongbin lui proposa alors de le rejoindre dans les cieux. L’adolescent refusa poliment. Il préférait rester sur terre, pour parcourir les montagnes et vivre en communion avec la nature. On l’aperçut alors par les vallées, les forêts et les villages, jouant de sa flûte magique. Un instrument qui avait le don de restaurer l’harmonie autour de lui. Les animaux le suivaient, hypnotisés.
Au cours des années qui suivirent, Han Xiangzi refusa d’accorder la moindre importance à l’argent et à la reconnaissance des humains. Il jetait à terre tout ce qu’on pouvait lui offrir. Il fut connu pour ses prophéties et ses sublimes poèmes, qu’il aimait inscrire sur les pétales des pivoines. Il parcourut ainsi son propre chemin, armé de sa flûte magique, capable de guérir et élever les esprits.
Han Xiangzi : la sagesse de suivre sa propre voie
L’histoire douce et poétique de Han Xiangzi regorge d’enseignements et nous indique de nombreuses pistes de réflexion. Han Xiangzi, en se détournant du sentier droit et tout tracé qui lui était proposé par Han Yu, n’a pas exprimé d’acte de rejet. Il n’a pas fui, ne s’est en rien opposé à ce qui lui était offert.
Il s’en est simplement détourné. Naturellement, doucement, calmement. Il a suivi un chemin de traverse, qui s’écoulait doucement à côté du sentier bétonné que Han Yu lui offrait. Son propre chemin, qui s’écartait naturellement des attentes du monde.
Par deux fois, des hommes très différents lui ont proposé d’emprunter un sentier qui semblait idéal pour lui. Han Yu et Lü Dongbin, tous deux, ont offert au jeune homme de suivre leur voie. Une vie de fonctionnaire et une vie aux cieux. Par deux fois, Han Xiangzi s’en est doucement écarté. Par deux fois, Han Xiangzi quitta la route qui s’ouvrait devant lui, pour traverser les prairies des possibles, et tracer son propre cheminement. Naturellement, comme une feuille qui tombe de son arbre et se laisse emporter par le vent.
Le Tao nous enseigne que chaque individu doit trouver sa propre voie. Quitter l’autoroute de ce qui semble normatif et bien structuré, pour découvrir son propre itinéraire. Le Tao ne s’impose pas à nous, il nous est impossible d’apprendre ses enseignements de manière dogmatique.
Le Tao n’est pas une autoroute toute propre, toute tracée, toute lisse. Le Tao est le chemin que nous traçons par notre propre intuition, dans un pré fleuri. Nous devons le trouver par nous-mêmes. Que se passe-t-il lorsque nous restons sur l’autoroute de ce que la société attend de nous ? Nous perdons de vue le pré fleuri. Nous perdons notre propre nature. Perdus dans un quotidien stressant, nos obligations, le bruit des villes, des personnes qui nous entourent, des responsabilités…
Nous n’écoutons plus ce qui murmure tout bas. Ce qui nous dit doucement que l’harmonie n’est pas ici. Dans notre vie moderne, de nombreuses choses nous maintiennent, de gré ou de force, dans un chemin qui nous est attribué sans que nous ne l’ayons choisi. La productivité. Le sérieux. L’ambition.
Prenons un instant pour y réfléchir. Dans quels domaines de votre vie avez-vous l’impression de suivre une voie qui n’est pas la vôtre ? Avez-vous déjà eu l’impression que votre chemin était ailleurs ? Je ne parle pas ici de rébellion, de quitter la société moderne et de vivre en ermite. Je me questionne simplement sur les voies que nous suivons parce qu’elles semblent logiques. Sans qu’elles ne résonnent pleinement en nous.
Au contraire, quelles sont les décisions, les petits sentiers isolés que nous avons empruntés, et qui nous ont apporté un véritable sentiment d’harmonie ? Se détourner des conversions médisantes et des commérages. Ne pas s’intéresser aux « qu’en dira-t-on ». Prendre du temps pour se promener, seul, en forêt. Cuisiner en pleine conscience, en appréciant chaque geste, chaque odeur et chaque sensation. Commencer à peindre, ou à jouer de la guitare, car cela résonnait avec un appel profond qui existait en nous.
Il ne s’agit pas alors de rejeter en bloc ce que la société contemporaine nous offre. Mais plutôt de prêter une oreille plus attentive à ce que souffle notre nature profonde. Suivre davantage notre instinct, notre quête naturelle d’harmonie, pour tracer notre propre cheminement. Dans l’acceptation de ce qui s’offre à notre intuition, sans effort ni ambition.
Le Tao se révèle à nous, simplement, quand nous suivons nos instincts. L’art comme un reflet de l’harmonie.
L’art de Han Xiangzi découle de son harmonie intérieure. En jouant de la flûte, en inscrivant ses poèmes et prophéties sur les pétales des pivoines, Han Xiangzi retourne simplement au monde ce qui existe en lui. Dans un cycle vertueux, sans objectif. Il résonne alors pleinement avec le Tao.
La légende de Han Xiangzi nous enseigne que l’art n’est pas un moyen intentionnel de transcender. Il s’agit d’une conséquence, et non pas d’une cause. La conséquence de l’harmonie fluide et naturelle avec le Tao. Il ne s’agit alors pas d’un chemin direct vers la transcendance. Plutôt d’une expression spontanée de cette union entre le flux naturel et universel, et ce qui fait de nous des humains.
Notre intuition. Notre créativité. Notre capacité à voir et apprécier la beauté de ce monde.
L’expression artistique, dans une perspective taoïsme, n’est pas un exutoire, un moyen de nous défouler et de nous apaiser. Mais davantage une manifestation de notre tranquillité intérieure. L’art taoïste est alors une manière en soi d’incarner le non-agir (wu-wei). Par l’art, nous devenons alors le canal de l’énergie créatrice qui circule autour de nous. Nous lui permettons de s’exprimer, elle. Pas de nous exprimer, nous.
L’absence d’effort conscient dans cette expression artistique est alors un moyen privilégié de se connecter avec ce qui fait l’essence du Tao. Avec sa manière d’exister en nous. Les exercices d’écriture intuitive sont d’excellents points de départ pour qui souhaite découvrir cette essence. Écrire sans réfléchir, sans y penser. Laisser le flot couler en nous, de notre cœur à notre stylo. Comme une brise légère qui viendrait guider doucement nos gestes. Nous nous connectons alors pleinement à notre véritable essence.
Mais la magie se brise lorsque nous commençons à y réfléchir. À la faire exister de manière consciente. Avez-vous déjà ressenti ces instants d’harmonie ? Si forts, mais pourtant si fugaces. Qui nous échappent aussitôt que nous les remarquons ? Cuisiner pour sa famille, et, sans y prendre garde, se détacher de ce qui nous entoure. Plus rien n’existe alors que l’instant présent. La douceur de la lumière du soir, qui illumine la pièce. L’inspiration qui vous vient, et qui vous pousse à adapter une recette que vous connaissiez déjà par cœur. Mais qui vous invite à y ajouter votre touche personnelle. Jouer d’un instrument de musique, et se laisser porter par les notes qui se dévoilent sous les doigts. Instinctivement.
C’est dans ces moments que le Tao s’exprime. Lorsque nous ne cherchons pas à le trouver. Lorsque nous le laissons venir à nous, sans y penser.
Cher(e) ami(e) du Tao, je vous souhaite aujourd’hui de trouver là où se cachent vos possibilités d’harmonie. Et de vous y plonger. Jusqu’à ce que le Tao s’invite à vous.
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samedi 21 septembre 2024
Gilles Farcet et la fonction d'enseignant spirituel
Une longue interview de Gilles Farcet qui partage son expérience
de l'enseignement reçu d'Arnaud Desjardins.
lundi 12 août 2024
Histoire Zen
Taiyô Kyôgen (943-1027) et son maître allèrent présenter leurs condoléances à la famille d’un ami décédé.
Taiyô Kyôgen demanda à son maître : « Est-il vivant ou mort ? »
Le maître répondit : « On ne peut pas dire qu’il est vivant, on ne peut pas dire qu’il est mort. »
Taiyô Kyôgen demanda alors : « Pourquoi ne peut-on pas dire cela ? »
Le maître lui dit : « Si on ne peut pas le dire, on ne peut pas le dire. »
Taiyô Kyôgen se mit en colère : « Vous feriez mieux de me le dire ou je vous frappe ! »
Le maître répliqua : « Si tu dois me frapper, frappe-moi. Je ne le dirai toujours pas. »
Taiyô Kyôgen demanda alors : « Quel genre de maître êtes-vous ? Vous savez et pourtant vous ne voulez pas le dire à votre disciple. »
Taiyô Kyôgen frappa le maître et s’en alla. Quelque temps plus tard, son maître mourut. Taiyô Kyôgen trouva un autre maître nommé Ryôzan Enkan et lui posa la même question.
Ryôzan Enkan répondit : « On ne peut pas dire qu’il est vivant, on ne peut pas dire qu’il est mort. »
En entendant ces mots, Taiyô Kyôgen accéda à l’éveil.
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lundi 17 avril 2023
De l'art de vivre, se faire la main
jeudi 22 décembre 2022
Heureux solstice !
Heureux solstice à tous ! Ce stade de l'année est aussi traditionnellement nommé "porte des dieux" : c'est le moment où le soleil amorce sa remontée et où la lumière en nous-même franchit une étape décisive...
Dans le conte du "Diable aux trois cheveux d'or" (les frères Grimm), ce que j'ai nommé la "porte d'or" correspond à ce solstice d'hiver : elle permet de franchir le seuil de notre royaume intérieur...
LE SYMBOLE DE LA PORTE D'OR :
"La porte d’Or symbolise la victoire du héros : elle lui permet de réintégrer le château du roi et de retrouver son statut de gendre et d’héritier du trône. L’or est ici présent à double titre : c’est à la fois le trésor spirituel - les trois cheveux rapportés au roi - et le trésor matériel, transporté par les quatre ânes. C’est cet or matériel qui suscite l’apaisement, puis la convoitise du vieux roi. A l’hypocrisie de son attitude qui appelle le héros « mon cher beau-fils » parce qu’il aimerait s’enrichir encore davantage, l’enfant né coiffé répond par une ruse mensongère : l’or se trouve de l’autre côté du fleuve de l’enfer, à la place du sable… On voit bien la différence entre les deux trésors – ce pourrait être l’une des morales de ce conte : l’or spirituel conduit aux portes du royaume alors que l’or matériel mène droit à l’enfer(mement). Pour le héros, la grande clef d’or qui borde la porte d’entrée du château fait le lien entre le jardin paradisiaque que l’on voit par l’ouverture et l’entrée somptueuse du palais. Le dehors et le dedans se réconcilient, le royaume devient accessible !"
LE HEROS DE L’HISTOIRE, C’EST VOUS !
"Vous êtes invité à franchir à votre tour le seuil de la porte d’Or. Ce symbole correspond à une situation où vous avez le sentiment d’avoir réussi à accomplir un projet qui vous tenait à cœur. Quelles ont été jusqu’ici vos grandes satisfactions, avec un profond sentiment d’unification intérieure à la clef ? Quels pourraient être vos futurs défis ? Quel sera votre prochain grand objectif ?"
Sabine Dewulf
Extraits du coffret "Les Trois cheveux d'or - Parcours de guérison avec les frères Grimm et Pierre Dhainaut", avec la collaboration d'Eric Ric Dewulf et de Stéphanie Delcourt, Editions LE SOUFFLE D'OR, 2016.
jeudi 26 mai 2022
Retour sur la vie d'un maître
mardi 28 décembre 2021
Les voix du coeur
Vous arrive-t-il de vous demander pourquoi nous crions lorsque nous sommes fâchés ? Voici de quoi réfléchir...
Un sage hindou, en visite au Gange pour prendre un bain, remarque un groupe de personnes criant les unes après les autres.
Il se tourne alors vers ses disciples, sourit et demande : Savez-vous pourquoi les gens crient les uns après les autres lorsqu'ils sont en colère? Les disciples réfléchissent pendant un moment et l'un d'eux dit finalement : C'est parce que nous perdons notre calme.
Mais, pourquoi criez-vous quand l'autre personne est juste à côté de vous, demande le guide. Vous pourriez tout aussi bien lui dire ce que vous avez à dire d'une manière plus douce.
Puisqu’aucune des réponses des disciples n'était suffisamment satisfaisante pour le sage, il a finalement expliqué :
Quand deux personnes sont en colère l'une contre l'autre, leurs cœurs sont séparés par une grande distance. Pour couvrir cette distance, elles doivent crier, sinon elles sont incapables de s'entendre l'une et l'autre. Alors plus elles sont en colère, plus elles auront besoin de crier fort.
Qu'est-ce qui se passe lorsque deux personnes tombent en amour ? Elles ne crient pas l’une après l'autre. Elles se parlent doucement parce que leurs cœurs sont très proches. La distance entre eux est soit inexistante, soit très faible.
Et le sage continua...
Quand elles s'aiment encore plus, que se produit-il ? Elles ne se parlent pas, elles chuchotent et obtiennent encore plus de proximité et plus d'amour. Enfin, vient un moment où elles n'ont même plus besoin de chuchoter, elles se regardent seulement et se comprennent. Puis il regarda ses disciples et leur dit :
Ainsi, quand vous discutez les uns avec les autres, ne laissez pas vos cœurs s'éloigner. Ne dites pas les mots qui vous éloignent davantage, ou bien viendra un jour où la distance sera si grande que vous ne trouverez plus le chemin du retour.
Suite à cette lecture, puisse nos cœurs éviter l'éloignement. ❣️
Nicole Charest
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dimanche 14 novembre 2021
"Ubuntu "
mardi 20 juillet 2021
Divinité en morceaux...
dimanche 14 mars 2021
Plus que cela !
![]() |
| Photo : Mathieu Rivrin |
Je suis plus puissant que Dieu.
Je suis plus méchant que le diable.
Le pauvre en possède.
Le riche en manque.
Et si vous me mangez, vous mourrez.
Qui suis-je?
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mardi 12 janvier 2021
Sur les pas de Edouard Cortés pour "ensylvaner" le monde
Prendre de la hauteur
En fidèle complice de Sylvain Tesson qui est de ses amis, il a sillonné le Caucase, roulé en 2 CV jusqu'au Viêt Nam, marché vers Jérusalem, traversé caméra à l'épaule les crêtes et les vallées d'Afghanistan. Un matin, sur les bords de la Loire, il se voit offrir un boulot saisonnier de berger. Le pâtre y trouve du bonheur et décide alors, avec son épouse Mathilde, de faire le grand saut du retour à la nature : le nomade s'enracine dans le Périgord, où il élève bientôt une centaine de brebis caussenardes. Mais l'affaire tourne mal, soucis administratifs, dettes et découragement.
La « tentation de la corde », comme il le dit abruptement, lui obscurcit l'esprit. En un dernier sursaut, il tente le retrait : prendre de la hauteur dans sa cabane. Et la voici qui apparaît, cette arche immobile, dans le fouillis des ramures dénudées par l'hiver, aussi modeste, évidente, accueillante et poétique que celui qui l'a construite. Une échelle de corde rafistolée, un solide plancher à 6 m du sol, et des vitres qui ouvrent à 360° sur l'océan des bois. Délicieux vertige.
Au gré des bourrasques, le radeau tangue, mais on s'y sent en toute sécurité... La bouilloire chante sur le vieux réchaud à gaz, Édouard Cortès s'affaire tout en parlant comme un livre, hisse des baluchons aux cordes, prépare le thé, craque des noix. Les bois d'un cerf font office de patères. Un minuscule oratoire à David le Dendrite, un saint des forêts chez les orthodoxes, a été déposé sous le toit par l'écrivain. Sur les coffres fabriqués de ses mains et réchauffés des peaux de ses moutons, on s'assoit et devise joyeusement tandis que la buée des vitres ne laisse plus entrevoir que les mousses phosphorescentes des branches alentour. L'hiver rend les animaux discrets - nous apercevrons tout de même cinq chevreuils et un vol de palombes...Comment vit-on trois mois seul dans une cabane perchée ?
É.C. J'ai ici un balcon sur les arbres, un avant-poste sur la beauté du monde. Le recours aux forêts rend possible le réveil de la vie intérieure. Car ce ne sont pas les merveilles qui manquent, mais notre regard qui manque à la merveille. Le lichen pousse là, il attendait mes yeux. La beauté est bien présente : il suffit que les humains décrochent de leur écran. Je me suis retrouvé avec une interrogation : si je ne peux plus tenir sur mes semblables, sur moi-même, sur une foi, que reste-t-il ? Le retour en forêt permet d'échapper à la vanité des hommes. J'ai vécu dans ma cabane l'une des plus grandes formes de la liberté, loin du regard des autres, à vaquer et à me doucher nu sur ma branche à 6 m du sol - les arbres ne jugent pas notre côté animal. J'ai tenu un journal de cabane, mon écriture y a aussi gagné une forme de nudité. Auparavant, j'avais quelques espoirs humains et quelques espérances divines, et j'ai perdu les deux. Même si je pense souvent que Dieu a continué de croire en moi quand je ne croyais plus en lui. Je citerai mon compagnon de route Bernanos : « La foi, c'est 24 heures de doute, moins une minute d'espérance » À un moment, il y a une cassure, une traversée des forêts sombres comme on en trouve chez Dante. Autrefois, on parlait d'acédie, cet épuisement du sens de la vie - notre burn-out contemporain - qu'ont connu aussi les Pères du désert ou les stylites sur leur colonne, saisis d'une grande nuit. J'ai essayé d'apprivoiser cette obscurité-là et d'y trouver l'étincelle d'un devenir. Les arbres m'ont permis la trouvaille.Vous évoquez votre « enforestation » : en quoi consiste-t-elle ?
C'est un terme ancien issu des Eaux et Forêts - une administration dont La Fontaine fut d'ailleurs un maître - qui désignait le reboisement d'une parcelle en jachère. Chateaubriand a utilisé le mot comme une allégorie pour l'homme - j'ai eu ce désir de ré-enforester mon esprit et mon intelligence. Le recours aux forêts est vieux comme l'humanité. Il y a le Wanderer dans la culture germanique, le wild à l'américaine magnifié par Thoreau. Nous avons assez de racines latines et grecques pour avoir notre propre vocabulaire de sauvages ! Je suis lié au petit peuple traditionnel des forêts, bûcherons, colporteurs, charbonniers, mérandiers (qui façonnaient les tonneaux), feuillardiers (qui les cerclaient avec du châtaignier). Je ne me sens pas dans la forêt mais de la forêt.
J'aime la sylve, du latin sylva (le bois), qui a aussi donné « sylvestre ». Je souhaite apporter le néologisme « ensylvaner » : ce qui pourrait nous offrir des perspectives dans ce moment un peu tragique de notre histoire, où la pandémie s'étend. Ou comment retrouver en forêt une respiration, éviter d'abîmer son regard dans le puits des réseaux sociaux : se noyer dans le vert plutôt que dans le sombre. Les coffres de ma cabane garantissaient des pâtes et des rillettes. Mais, dans mon adversité, j'ai eu recours à ce qui a été scandaleusement étiqueté « non essentiel » : j'ai posé mon regard sur l'écorce du chêne, tendu l'oreille vers le chant du loriot. J'ai accepté un peu d'inconfort et de froid, comme une manière de vivifier la vie, d'en retrouver la sève. Il m'a fallu arriver à 40 ans pour faire de mon enforestation un rite initiatique. J'avais toujours vécu dans le mouvement. Le défi de la stabilité au creux d'un chêne a été d'autant plus grand. J'ai été augmenté par l'immobilité : elle m'a permis, en étant un peu aux arbres, de retourner aux hommes.Mais vous avez apporté la preuve que le retour vers la nature peut aussi comporter des risques...
Ayant vécu une enfance au rythme des déménagements continuels de ma famille - mon père était banquier -, j'ai trouvé un port d'attache entre le Périgord et les causses du Quercy, d'où sont originaires mes grands-parents des deux lignages. Dans cette forêt, je me sens de quelque part, j'ai le sentiment d'être chez moi, d'où la sensation du retour. Mais l'expérience d'y devenir berger a été le grand naufrage : mon idéalisme d'aller à la vie rurale - pour retrouver harmonie et unité - s'est heurté aux exigences administratives, au système indigne des prix bas compensés par les subventions, sans oublier l'énorme charge de travail qui pèse nuit et jour. Il m'est arrivé de dormir au milieu du troupeau à l'heure du premier agnelage, ça faisait partie de l'aventure. Seulement, quand il a fallu emprunter à nouveau pour construire la bergerie, le ressort a cédé, tout s'est effondré. Le sort actuel des paysans est dramatique. Leur dur labeur n'est pas récompensé, j'ai expérimenté le mépris social sournois qu'ils subissent. Et je partage l'analyse de Houellebecq sur cet énorme plan social invisible qui est à l'œuvre dans la paysannerie française. Le même sort guette désormais les forestiers : même processus d'industrialisation et de rendement à tout-va, au pays de Philippe le Bel, Colbert et Napoléon III, qui a longtemps eu une belle politique de préservation des forêts. Il faut relire l'Argent de Péguy ou la France contre les robots de Bernanos : le système a sa logique, celle du veau d'or qui pousse à la prédation et à la destruction. Or, l'homme n'est pas dans la nature mais de la nature. Des générations de paysans ont su ne pas scier la branche sur laquelle ils étaient assis. Ici, dans le Périgord noir, la forêt a repris du terrain : c'est un pays qui a peu souffert de l'agrochimie, sa relative pauvreté agraire l'a sauvé et permettra désormais de valoriser son or vert.Comment la fréquentation des livres et la littérature complètent-elles la fréquentation des arbres ?
J'ai le chic pour choisir des métiers engagés qui ne rapportent guère : produire des nourritures, qu'elles soient terrestres ou spirituelles ! L'idéaliste Don Quichotte fait partie de mes amis. Mais j'aime aussi énormément Jack London, car il tire de ses divers et rudes métiers la sève de sa plume. C'est comme si mon épisode paysan m'avait donné plus de légitimité pour écrire, plus d'épaisseur aussi, l'impression que c'est la terre qui parle. J'y ai trouvé un peu d'or. Les arbres m'ont enseigné, mais je n'ai pas négligé pour autant la bibliothèque du milieu où j'ai grandi. J'aime la dimension du rêve chez Saint-Ex, ses récits d'aviation qui font toujours référence à l'enfance. La cabane perchée est aussi une démarche artistique et poétique. Pourquoi tant d'écrivains ont-ils cherché à nous rapprocher de l'arbre ? Victor Hugo se console auprès d'eux : « Toute idée humaine ou divine qui prend le passé pour racine a pour feuillage l'avenir. » Durant mes trois mois, j'ai lu et relu les très consolantes Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, parce qu'il y a quelque chose de blessé dans la nature humaine. Et j'ai voulu trouver des mots pour m'apaiser sur le plan humain. J'ai arrêté de chercher une réponse purement spirituelle. Ma cabane n'est pas religieuse, même si elle a quelque chose qui touche à l'absolu, même si la lumière y tutoie le sacré. Je suis un être traversé par le doute et je suis heureux que mes certitudes soient sans cesse bousculées. J'ai été empoigné par cet arbre à la vie. Il m'a réconcilié avec l'idée qu'il puisse y avoir une clarté supérieure. J'ai souvent considéré que la grâce n'était pas pour moi. Mais dans le bruissement des feuilles, j'ai entendu ce qui peut être un souffle sous forme d'interrogation : n'est-ce pas pour toi aussi ? La question n'est pas résolue.
Diriez-vous que vous avez vécu dans votre cabane une forme de renaissance, une rédemption ?
J'ai vécu un hiver d'où tout à coup la sève a rejailli, un printemps sur mon âme et sur mon cœur. Pourtant, même si j'ai choisi la lumière, mon fil de funambule reste précaire. J'affectionne le mot rédemption, mais il est trop fort pour moi, je ne suis pas prêt à me l'accorder. J'ai souhaité au contraire apprivoiser ma fragilité, apprendre à être plus souple avec la vie. La Fontaine ou Hugo partent du minuscule pour aller vers l'universel. Grâce aux hannetons qui entrent la nuit dans la cabane, on peut sentir que l'arbre est enraciné.Vous écrivez : « J'ai été profondément consolé par mon arbre. Mais le bonheur, n'est-ce pas accepter de n'être jamais absolument consolé ? »...
Je m'étais sans doute trompé sur la manière d'atteindre le bonheur. La beauté, pour le chatoiement qu'elle amène à l'âme, on en crève : on en veut toujours davantage ! La corde que je voulais me passer autour du cou il y a quelques années, j'en ai finalement fait une balançoire pour mes enfants... Il faut revenir à cette balançoire de temps en temps, à l'arbre pour s'y ressourcer. Je ne suis plus à la poursuite du bonheur. Dans la cabane a commencé à poindre une forme de quiétude. Je suis un rescapé du désespoir, qui a lutté pour trouver la terre ferme. Je crois à la « viridité » dont parlait sainte Hildegarde de Bingen, cette force et cette verdeur qui sont des cadeaux de la vie. Au digital, je préfère le végétal. Quand on a du chagrin avec soi-même, on peut s'en remettre à ce compagnon merveilleux qu'est l'arbre qui s'enracine, se tient droit et jaillit dans la lumière. Il est loin des algorithmes qui nous asservissent aux écrans et à l'immédiateté, qui détournent et volent notre attention : lui nous la rend ! Il est le plus fabuleux des antidotes. Une manière somme toute de reprendre le pouvoir.À lire Par la force des arbres, d'Édouard Cortès, Équateurs, 18 euros. (source : La Vie)
A écouter : Vivre dans une cabane: le rêve d'enfant d'Edouard Cortès
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lundi 11 janvier 2021
Un jour...
Un jour, vous allez voir profondément que tout ce que vous devez faire, ça va vous fatiguer. Vous allez être trop fatiguée pour faire quoi que ce soit, y compris pour être légère, y compris pour être
mercredi 6 janvier 2021
"bienheureux voyage de l’homme en quête de Dieu"
Oui, c’est notre propre histoire, l’histoire de notre pèlerinage sans fin que nous déchiffrons à travers ces Mages venus de la lointaine Babylone, conduits par l’étoile, vainqueurs obstinés de l’immensité des déserts aussi bien que de l’indifférence et de la politique, et parvenant finalement à trouver l’enfant et à l’adorer comme le roi sauveur.
Oui, c’est notre histoire que nous lisons… que nous devrions lire, à travers ce récit. Ne sommes-nous pas tous des pèlerins, des voyageurs, des hommes sans domicile fixe, même si nous n’avons jamais eu à quitter notre « chez nous » ? (…) Mais comment faire cette route ? C’est notre cœur qui doit se mettre en branle. (…)
Nous venons d’entrer dans une nouvelle année. Tous les chemins qui la traversent, de l’Orient à l’Occident, seront entraînés avec elle dans l’écoulement sans fin des années et des siècles. Mais on peut, même sur ces chemins, être de ces bienheureux pèlerins qui marchent vers l’Absolu, de ceux dont le voyage terrestre est un voyage vers Dieu. Allons, mon cœur, ouvre-toi et mets-toi en route, car l’étoile a lui. Tu ne peux sans doute emporter beaucoup de bagages, et tu en perdras bien d’autres en chemin. N’importe, va de l’avant. L’or de l’amour, l’encens du désir, la myrrhe de la souffrance, tu possèdes déjà tout cela. Il acceptera tout cela. Et nous finirons par le trouver.
Karl Rahner - L’Homme au miroir de l’année chrétienne
mardi 22 décembre 2020
La poupée de Franz Kafka
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| Photo, Robert Doisneau |
À 40 ans, Franz Kafka (1883-1924), qui ne s'est jamais marié et n'avait pas d'enfant, se promenait dans un parc de Berlin quand il rencontra une petite fille qui pleurait parce qu'elle avait perdu sa poupée préférée. Kafka et elle cherchèrent la poupée sans succès. Kafka lui proposa de revenir le lendemain afin de la chercher encore.















