samedi 4 avril 2026

Respiration divine

 Et si la résurrection n’était pas seulement un mystère à célébrer, mais un chemin à vivre ? En relisant Christian Bobin, notre chroniqueuse invite à écouter le souffle du monde et à traverser la mort sans désespoir.

Marie Madeleine avait raison, le Christ est un jardinier. Il a semé sur la terre les germes de la résurrection. Ses gestes et ses paroles sont un mode d’emploi pour redevenir ces corps de lumière, ceux que nous étions à l’origine et que nous deviendrons. Ressusciter, c’est devenir et revenir. Mais le chemin de l’homme ressuscité est long tant il est encombré des gravats de son orgueil, son envie, sa haine, son avidité.

Au regard de l’évolution violente du monde et de l’empressement des va-t-en-guerre, il y a de quoi désespérer y compris en faisant le constat de nos propres faiblesses.

Apprendre des arbres

« Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s’effondrent, privées d’appui, et il ne nous reste plus qu’à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre la compassion que le monde ignore » : cette réflexion de Christian Bobin dans son Ressusciter (Gallimard, 2001) peut sembler naïve face à la brutalité des temps. Le poète pourtant a toujours raison ! Il suggère, pour résister à la déréliction, de se souvenir que tout dans l’univers, dans le moindre brin d’herbe, dans ma main, dans mon cœur, dans mon chien, il y a la présence du souffle. Présence que les arbres, qui font le pont entre ciel et terre, peuvent nous faire entendre.

Si l’on prêtait attention à ce pneuma qui anime chaque être vivant, avant nos intérêts personnels, alors on sentirait battre cette respiration divine dans ce passant qui nous arrête un peu trop longtemps à notre goût, dans le chant des oiseaux qui sont de retour et les petits clins d’œil que la vie nous adresse. On ferait une pause : on inspirerait avec l’idée d’accueillir et on expirerait avec l’idée de restituer ce que l’on a reçu. Ce serait le premier pas pour ressusciter. Cette fête christique nous y invite. Elle ne se cantonne pas à une célébration le temps d’un dimanche, un petit jour et puis s’en va ! Que pouvons-nous expérimenter dans notre quotidien de la résurrection du Christ ? Une philosophie de la vie et une autre approche de la mort.

« Dans la mort, il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la vie » chante-t-on en ce jour. Ainsi grâce au Christ, nous passerons devant cette mort qui attend toute personne sur terre. Nous passerons sans qu’elle nous piège dans sa fosse, nous passerons en la saluant. Elle ne sera plus notre tombeau, elle sera notre libération. Le Christ désire que nous soyons vivants. Il nous a délivré de l’ultime souffrance. Pourquoi ne pas y penser lorsqu’un être cher nous quitte et rend le dernier souffle ?

L’ultime tabou


En cette fête de notre résurrection avec Lui, j’aimerais aussi faire cette demande : puisqu’en ce jour tout est possible, que l’ultime tabou, le plus grand désespoir n’est plus, j’aimerais qu’Il me raconte l’épisode qui suit sa descente dans la mort. Après avoir brisé les verrous et fait tomber les portes, après avoir délivré du lieu d’attente sombre et oublié ceux qui étaient enfermés, que se passe-t-il ?

Christ, qu’as-tu fait de ceux qui étaient prisonniers dans le gouffre du schéol ? Adam, Ève, Jean le Baptiste, tous ceux que les peintres ont représentés et puis ceux qui resteront des anonymes pour la plupart d’entre nous et des proches pour quelques-uns. Christ dis-moi où est mon frère, mes grands-parents, mes amis, ceux que je ne vois plus et que je garde présents dans mon âme ? « Mon cœur bat dans le noir. La vie s’attriste de ne pouvoir nous atteindre que rarement » (Christian Bobin). Christ, fais-moi goûter la vie qui déborde la mort.

Paule Amblard

------------- source : La Vie

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vendredi 3 avril 2026

Un réel fou


 Tout récit est une bienfaisante trahison du réel, car le réel est fou. Si nous pouvions tout percevoir, nous serions confus, bombardés d'informations insensées, impossibles à associer. Dans un réel chaotique, nous ne pourrions adopter aucune conduite cohérente. Incapables de nous adapter, nous serions éliminés. C'est pourquoi nous faisons le ménage, nous agençons des morceaux de réel pour en faire une fiction qui plante dans notre monde intime une image cohérente et oriente notre chemin de vie.

La création d'un monde de mots permet d'échapper à l'horreur du réel en éprouvant au fond de soi la plaisir provoqué par une poésie, une fable, une belle idée, une chanson qui métamorphose la réalité et la rend supportable.

Boris Cyrulnik - Extraits de "La nuit, j'écrirai des soleils"

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jeudi 2 avril 2026

Joie de Pâques

 

On parle rarement de la joie au seuil du Jeudi saint.

Et pourtant, il y a là une forme de joie très singulière, presque paradoxale, qui ne ressemble en rien à l’enthousiasme ou à la légèreté que l’on associe habituellement à ce mot.

Ce n’est pas une joie qui nie l’épreuve.

Ce n’est pas une joie qui évite la nuit qui vient.

C’est une joie qui coexiste avec ce qui va être perdu.

Au moment même où tout commence à vaciller, où les liens vont être éprouvés, trahis, déchirés, il y a encore, dans ce dernier repas, dans ces gestes simples, dans cette présence offerte, quelque chose qui tient. Quelque chose qui se donne, sans se retenir, alors même que tout pourrait se refermer.

C’est peut-être là que se loge une autre manière de comprendre la joie.

Non pas comme l’absence de douleur, mais comme la capacité de rester ouvert, de rester présent, de rester en lien, même lorsque l’on sait que l’on ne sera pas épargné.

Il y a une joie très profonde à pouvoir aimer sans garantie. À pouvoir donner sans être certain de recevoir. À pouvoir être là, entièrement, sans se retirer à l’avance pour ne pas souffrir.

Ce n’est pas une joie confortable.

Ce n’est pas une joie qui protège.

C’est une joie qui consent.

Une joie qui naît, peut-être, non pas de ce qui est facile, mais de ce qui est vrai.

Et peut-être que le Jeudi saint nous approche de cela, de cette capacité à habiter un moment jusqu’au bout, à ne pas fuir ce qui vient, à ne pas se fermer avant l’heure, à ne pas se retirer de la relation par anticipation de la blessure. Une joie grave, silencieuse, presque secrète, mais réelle.

La joie de ne pas se quitter, même quand tout, autour, commence à se défaire.

Kabbalah vitrail

Peinture : Philippe de Champaigne, La Cène

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mercredi 1 avril 2026

Ecoute la flèche

 


Ce que vous entendez doit vous pénétrer comme une flèche et atteindre quelque chose au plus profond de vous. Il doit y avoir une réaction intérieure. Sans cette réaction, ce que vous entendez ne servira à rien. Vous le saurez lorsque la flèche atteint sa cible.


~ Nisargadatta Maharaj


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mardi 31 mars 2026

Insaisisable


C'est pourquoi la simple contemplation de l'insaisissable est génératrice d'amour. 

Regardons une fleur, sans cupidité, sans vouloir la saisir, regardons-la absorber le soleil. 

Qu'aucune pensée d'égoïsme ne brouille le dialogue qu'elle entretient avec nous, et bientôt l'âme même de sa vie florale rejoindra notre plus intime sensibilité. 

D'elle à nous l'amour se réfléchira comme entre deux miroirs.

Roger Godel - "Essais sur l'expérience libératrice"


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lundi 30 mars 2026

Forces désarmées

 Peut-on imaginer de très forts niveaux de puissance désarmés par la conscience et par l’amour ?

Quand notre niveau de puissance est coupé, séparé, de notre niveau de conscience, cela ne peut nous conduire qu’à la catastrophe.

Aujourd’hui, nous observons un niveau de puissance très élevé technologiquement, capable de réduire en cendres ceux que nous considérons comme nos ennemis ou nos adversaires.

Ce niveau de puissance ne correspond pas à un niveau de conscience où l’on découvre que tout est Un, interrelié, comme nous le rappelle la physique contemporaine et les êtres évolués de toutes grandes cultures d’Orient et d’Occident.

Pour ce niveau de conscience, la guerre est impossible. On ne peut pas utiliser l’intelligence humaine à créer des armes avec lesquelles elle ne peut et ne veut que se détruire elle-même, il y a trop à faire pour la sauvegarde et l’embellissement de la planète.

Le déploiement des niveaux de puissance que nous observons peuvent être utilisés et utilisables que par des niveaux de conscience faibles ou dualistes qui ne voient qu’oppositions et séparations entre les êtres, les choses, les sociétés et les nations.

Consciences qui voient les choses en surface où tout est multiple, jamais en profondeur où tout est Un.  

Il s’agit d’être conscient de l’un et de l’autre, ne pas opposer l’un et l’autre et ne pas oublier l’un ou l’autre : l’un en profondeur, le multiple en surface, c’est l’unique Réel.

Comment éveiller ce niveau de conscience, qui rendra non nuisible leur niveau de puissance, chez nos « dirigeants » ? Sans doute faut-il commencer par observer que ce qui dirige nos dirigeants peut nous diriger nous-mêmes.

Ce qui dirige et oriente notre vie, est-ce la volonté de puissance à laquelle nous soumettons notre volonté de conscience, ou est-ce la volonté de conscience qui peut éclairer nos différents niveaux de puissance ?

Si nous avons plus de plaisir à nous soumettre les autres et à nous soumettre aux autres plutôt qu’à nous accueillir et nous respecter, sans doute sommes-nous malades, en tout cas nous ne sommes pas heureux.

Faut-il rappeler la sagesse de Rabelais, « Science (puissance), sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Oser même aller au-delà : puissance, conscience, « sans amour » n’est que ruine de l’âme, perversion de l’humain véritable, oubli de l’Être, du Vivant, qui a besoin de bras désarmés pour se rencontrer et vivre.

L’histoire sur le temps long nous le rappelle : à la fin, ce sont « les forces désarmées » qui l’emportent. On appelle cela le printemps…

Jean-Yves Leloup, mars 2026

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dimanche 29 mars 2026

Se détacher ?


Quand vous êtes attaché à quelque chose, c'est que vous en avez besoin. Quand vous n'en avez plus besoin, vous êtes naturellement détaché. Il ne s'agit pas de quelque chose que vous pouvez fabriquer. Vous êtes détaché d'un tas de choses auxquelles vous étiez attaché à une époque. Ce détachement s'est fait sans effort. 

Chercher à être détaché est une forme d'anticipation. Vous devez respecter vos attachements : ils sont là parce qu'ils sont nécessaires. Sinon vous rentrez dans une forme de violence. Vous voulez vous détacher de quelque chose, mais vous allez compenser par autre chose. C'est une forme de perte d'énergie.

Ce que vous appelez "le monde" est une représentation. Une projection de votre imaginaire affectif. Plus vous devenez intime avec votre fabrication, moins il y aura de dichotomie. Quand quelque chose ne vous est plus nécessaire, cela vous quitte. 

Quand un amour, une maladie ou une attraction ne vous est plus nécessaire, cela vous quitte. Mais vouloir quitter quelque chose est une forme d'ajournement. Quand vous avez 18 ans vous ne pouvez rien faire pour avoir 20 ans, cela se fait tout seul.

Donc, si vous vous dites : "Je voudrais me détacher mais je suis encore attaché"... c'est que ce n'est pas le moment. Vous voulez quitter cette femme, mais, euh... vous ne le voulez pas vraiment. Et bien ce n'est pas le moment. Un jour vous allez vous réveiller et vous regardez votre femme et c'est fini. Il reste l'affection mais c'est fini. À ce moment-là, vous allez découvrir une fonctionnalité.

~ Éric Baret

Le vrai détachement vient quand les choses nous quittent d'elles-mêmes. Et elles nous quittent dès qu'on a vraiment compris qu'elles ne tiennent jamais leurs promesses. 

~ Jean Klein

(photo : Éric Baret)

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samedi 28 mars 2026

Prendre demeure

on veut pourtant tout agripper
par les mots
le bout cassé d'un regard
d'une flamme
ou de l'enfance
on aime cette étrange manière
de sauver le monde
mais il n'y a pas de miroir ici
pas de visage arrêté
juste un restant de clarté
qui veut prendre demeure
Michel Pleau - Prendre demeure
Écrits des Forges

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vendredi 27 mars 2026

jeudi 26 mars 2026

Vigilance vivante



"Chaque fois que je suis vigilante et stoppe cette jacasserie (j'y suis parvenue de plus en plus souvent, ces temps derniers, et ma joie en a été profonde), l'air et le vent me traversent comme paysage ; je deviens vaste et tout a en moi son écho : le craquement des arbres qui se répondent par intervalles, les cris d'oiseaux qui rayent le ciel, le bruit de grain moulu que font sous mes pas les brindilles sèches. Alors, seulement, je me sais vivante."

Christiane Singer

tableau du Douanier Rousseau


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mercredi 25 mars 2026

Ecoute du printemps

 


On n’arrête pas le printemps qui arrive.

Peut-il suspendre ces bruits de couteaux au fond de nos âmes ?
Ces épaisses fumées qui empoisonnent l’air ?
On n’arrête pas le printemps, c’est l’heureuse défaite promise à toutes nos armes,
c’est la brise légère qui achève nos discours assassins.
L‘homme est grand s’il dépasse son hiver, il sait que celui-ci reviendra mais,
pour quelques heures il ne casse pas l’œuf, il n’écrase pas le bourgeon,
de tout ce qui doit éclore.
Il attrape la vie au vol,
il écoute.

Jean-Yves Leloup, mars 2026

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mardi 24 mars 2026

« Vérifiez que vous êtes un humain »

 


Un colis se fait attendre : le transporteur qui doit me le livrer me propose de suivre son acheminement en temps réel. Je me connecte donc sur le site de l’agence, mais, avant de me donner les informations nécessaires, un message s’affiche sur mon écran : « Vérifiez que vous êtes un humain »… C’est une belle question pour un temps de carême ! Pour m’en assurer, je dois recopier fidèlement une suite insensée de chiffres et de lettres.

Être humain, ce serait donc cela ? Reproduire ce que l’on a vu ou répéter ce qui se dit ? Cela m’évoque plutôt l’idée d’une vérification que je suis bien un enfant sage, ce que je n’ai pas envie d’être. Entre être un enfant sage de la Loi ou un fils rebelle de l’Esprit, mon choix est fait. Comme je ne m’exécute pas, la machine me propose une alternative : quatre morceaux d’un puzzle à reconstituer. J’ai le sentiment d’être un petit singe dont on voudrait tester l’intelligence.

Se sentir reconnu et appelé

J’ai appris de ce prophète de Nazareth que j’ai pour ami depuis longtemps une autre idée de ce qu’est être humain, sans trop savoir si je le suis assez : je n’ai pas trouvé de plus bel être que lui. Et je sais qu’un grand nombre, depuis des siècles, se sont inspirés de lui. Cet homme-là n’avait rien de l’étoffe d’un surhomme ou d’un héros.

Il se tenait là. Vraiment là. Il était là « pour ». Pour un aveugle à Jéricho, pour une femme submergée par son affectivité, pour un jeune homme que l’on disait riche, pour des lépreux qui n’en pouvaient plus d’être à la marge, pour une femme de Samarie qui se mentait à elle-même et pour tant d’autres encore. Purement présent à leur histoire, sans se soucier des ricanements et des critiques infondées de ceux qui assistaient à leur rencontre. Son « être là » le rendait profondément humain et donnait à d’autres envie de le devenir.

Il écoutait : les gens le savaient bien. Il entendait les joies et les espoirs, les cris et les tristesses. Il entendait même le non-dit. Nombreux sont ceux qui ont osé lui dire, sans crainte d’être jugés, ce qu’ils avaient dans le cœur : deux pèlerins déçus, une femme jetée en pâture à la vindicte des bien-pensants, deux de ses compagnons de route rêvant d’une place de choix dans son royaume. Chacun se sentait reconnu et appelé, invité à faire quelques pas de plus. Il savait restaurer le vouloir-vivre de l’autre. Ne serait-ce pas cela, être humain ?

Plus pauvre que lui, plus simple, il n’y avait pas. Il s’était choisi quelques disciples pas toujours fiables, sans préjuger de leur réponse. Il ne cherchait pas son intérêt. Sa pauvreté le rendait rencontrable, à âmes égales : « Quel bel homme que celui-là », devaient se dire ceux qui croisaient sa route. Sa façon d’être déconstruisait chez l’autre tout désir de puissance. Il apprenait — en le vivant — que la fragilité n’est pas une tare, mais un chemin…

Des chemins d’être

Il n’a jamais voulu voler quelqu’un, le ramener à lui ou l’annexer. Il ouvrait des chemins d’être que l’on croyait impossibles. Il ne remplissait personne de son savoir mais il libérait, déliait, désenchaînait : c’était comme une passion en lui, une « vocation ». Y a-t-il plus juste humanité que celle-là ? Dieu ne pouvait sans doute pas mieux se dire qu’en lui.

Ses quatre postures, être là, écouter, se tenir simplement et ne jamais chercher à manger l’autre m’invitent. Relire ma vie à l’aune de ces quatre attitudes, chercher des points d’ajustement, les déployer dans l’aujourd’hui de ma vie me permettraient de répondre à la question de mon transporteur… Mais j’ai encore bien du chemin à faire. À l’heure qu’il est, à quelques semaines de Pâques, j’attends toujours mon colis…

Raphaël Buyse

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lundi 23 mars 2026

Retour à l’innocence primordiale

 ERIC EDELMANN, Retour à l’innocence primordiale - 21 méditations pour se rappeler qui nous sommes , paru aux éditions L’ORIGINEL Editions L'Originel Charles Antoni (2026).

J’ai eu la chance immense de pouvoir aller écouter Arnaud Desjardins de vive voix pendant des années, de 2002 à 2011, l’année de sa mort : il ne se passe pas une journée sans que je ne savoure ce privilège. Arnaud Desjardins fut en effet un enseignant spirituel d’une envergure exceptionnelle, lui qui se présentait immanquablement comme un disciple de Swâmi Prajnânpad, son maître indien. Il était pourtant lui-même un maître occidental, comme il en existe très peu. Il était de ceux qui ne cherchent qu’à libérer leurs apprentis disciples de tous leurs conditionnements, y compris des mécanismes qui tendraient à rendre ces apprentis dépendants de lui-même.
Un livre composé par le disciple à qui a été offert, par Arnaud Desjardins de son vivant, le flambeau de cet enseignement-là ne peut donc être qu’infiniment précieux. Eric Edelmann, par ailleurs docteur en philosophie, est l’auteur d’une douzaine d’autres ouvrages.
Ce livre est précédé d’une introduction, très intéressante et d’une clarté remarquable, de Sophie Edelmann, avec qui son époux anime le centre québécois de Mangalam. Le reste de l’ouvrage se compose d’un bref avant-propos, d’une première section intitulée « Une question de perspective : guérir l’égo ou guérir de l’égo ? », puis d’une seconde qui a pour titre « Approches méditatives ».
La première partie présente la méditation telle qu’elle se pratique dans cet enseignement et dans d’autres. Il en précise les différents pièges possibles, souvent subtils, et les illusions qui recouvrent sa pratique. Il insiste aussi sur l’importance de s’inscrire dans une lignée cohérente, une tradition authentique de maître à disciple. Il indique enfin les conditions propices à une méditation digne de ce nom :
« Lorsqu’Arnaud Desjardins nous recommande de “spiritualiser nos fonctions”, il invite à rendre celles-ci de plus en plus subtiles afin de nous rendre aptes à appréhender une réalité d’un ordre supérieur qui se situe en deçà de l’apparition des perceptions sensorielles habituelles et des conceptions dualistes. […] S’il y a une progression en méditation, elle va dans le sens d’une plus grande clarté parce que nous devenons plus transparents. […] À la différence d’une approche méditative essentiellement fondée sur une concentration exclusive (one pointed mind, “l’esprit fixé sur un point”), on peut au contraire cultiver une ouverture sans restriction, une conscience-témoin qui laisse passer les pensées et représentations comme un reflet sur un miroir. Ce “lâcher-prise” par rapport à toutes les productions mentales est possible, non pas à partir du seul mental, mais à partir de l’être entier, qui inclut le corps physique, la posture juste et une parfaite stabilité. » (p. 53-54)
La seconde partie nous propose 21 méditations, dont le texte est issu d’enregistrements de méditations réellement menées, dans la fraîcheur de l’instant présent. Chaque méditation demande donc que l’on s’imprègne lentement de chaque phrase, de chaque mot ici retranscrits, afin d’en retirer des fruits qui ne soient pas qu’intellectuels. C’est dans la lenteur et la profondeur de la lecture que la substantifique moelle de cet enseignement a quelque chance de nous parvenir, si nous ouvrons le cœur et le corps à cette parole vivante. L’une de ces méditations, par exemple, qui s’intitule « S’entraîner au “oui“ », commence ainsi : « Déposez-vous, en relâchant toutes les tensions avec une approche bienveillante. Ce regard qui est tourné vers soi-même n’apporte pas la division, le jugement, mais il est tout accueil. C’est une non-opposition, un regard ouvert, englobant, qui inclut votre condition et votre état intérieur. » (p. 79)
Je vous recommande vivement cette lecture !

Sabine Dewulf

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