dimanche 27 avril 2014

De l'humanité de Lascaux à Rumi... par Jean-Marie Le Clézio

J’ai été ébloui par ce que je voyais : des êtres vivaient là il y a plus de 15000 ans, combattaient les ours des cavernes, les lions des montagnes, peignaient avec leurs doigts dans une semi-obscurité avec tant de force et de vérité. J’aime l'idée que l'humanité soit si ancienne...

Giono disait qu’il fallait s'étonner de voir le lièvre bondir par-dessus la haie, parce qu’aucun être humain n’est capable d’un tel exploit. S’étonner aussi du rythme auquel bat le cœur d’un oiseau quand il vole. Alors, étonnons-nous, et n’allons pas trop vite...

...Dans mon enfance, j’ai été entouré de personnes qui étaient très croyantes. J’ai donc eu une solide formation religieuse. C’est quelque chose que l’on n’oublie pas. Et quand j'ai découvert le soufisme en lisant Ibn Arabi et surtout Rumi - incroyable écrivain - j'ai été vraiment séduit : parce que c’est presque un jansénisme, une religiosité dépouillée de tout. Il n’y a rien d’autre que le contact qu’on peut avoir avec Dieu. Pas d’intermédiaire. Même pas de prière. Juste cette relation, cette communion qui se fait à travers la beauté du monde et l’amour que l’on a pour les êtres humains. La lecture de Rumi m’a changé et beaucoup apporté. J'ai trouvé quelqu'un qui parlait la langue que j'espérais entendre. Et étonnamment, ce message qui s'adresse à l’islam peut être lu parfaitement par les chrétiens et les shintoïstes du Japon. La langue si inspirée de Rumi y est sans doute pour quelque chose : on a l'impression qu'elle est dictée, qu’il est habité. J’irai un jour à Konya en Turquie visiter son tombeau.

Jean-Marie Gustave Le Clézio 
(source La Vie)

samedi 26 avril 2014

vendredi 25 avril 2014

ça marche avec Axel Kahn

D'une certaine façon, même si c'est un peu sot de répondre ainsi, je cherchais le bonheur en côtoyant la beauté. Voilà ce qui était central. J’aime la beauté faite de main d’homme, mais je suis très attaché à la beauté de la nature, aussi roide et nue que possible. Elle m’est indispensable.

À six mois de la fin de mon mandat de président de l’université Paris-Descartes, je me suis demandé ce que j’allais faire après : me représenter ? Faire de la politique ? Être conseiller dans un cabinet ministériel ? Aucune de ces perspectives ne m’enthousiasmait vraiment. Ce que je désirais le plus, c’était de prendre le chemin. J’ai eu une vie très active pendant très longtemps, avec des postes à responsabilités - à même pas 40 ans, je dirigeais un laboratoire de 120 personnes ; et ça a fini par une université de 40000 étudiants et 5000 salariés. Une vie donc où une grande partie de votre journée est occupée à réagir aux sollicitations des autres. On réagit plus qu’on agit. On ne pense pas pour soi. Je me suis souvenu d’une rencontre que j’avais faite au début des années 1980, en randonnée avec un groupe d’amis au puy de Sancy.

J’avais aperçu un matin la silhouette allongée d’un vieux monsieur avec ses deux cannes anglaises posées à côté de lui, enveloppé dans sa couverture de survie, qui s’était fait prendre par le mauvais temps la veille au soir. Je lui avais posé cette question absurde : - Qu’est-ce qu'un homme dans votre état peut bien faire, ici ?» Il m’avait rétorqué : - Eh quoi, vous voudriez que je sois dans un hospice à quémander le pistolet et le bassin ? Chacun d'entre nous choisit sa vie. » Ça m'a marqué. En prenant le chemin, je ne répondais à la sollicitation de personne, je choisissais ma vie.

...Je voulais trouver une situation optimale pour consacrer à la pensée l’essentiel de mon temps. Et pour parvenir à cela, la marche est un moyen qui a peu d'équivalents. « Je est un autre », disait Rimbaud. Et on a rarement l’occasion d être en tête à tête avec cet autre. Quand vous marchez sur des centaines de kilomètres, seul, vous êtes vraiment face au personnage singulier qui est ce «je ». Et ce dialogue avec lui est ce qu’on appelle la pensée. C’est ce bonheur que je suis d’abord allé quérir, mais avec le désir profondément humaniste de trouver le moyen de partager. Il y a un proverbe gitan que j’apprécie : « Tout ce qui n'est pas partagé est perdu. » Je ne supporte pas une certaine mode actuelle du développement personnel, qui n’est pas une manière de s’enrichir pour donner, mais plutôt une forme du nombrilisme le plus mesquin. La seule justification de mon enrichissement durant le parcours, c’était le partage.


Je n’ai pas la chance d’avoir la foi. Si la quête de la beauté, de la rencontre de l’autre et du partage fait partie d’une sorte de quête spirituelle, alors oui. Par ailleurs, il y avait pratiquement dans mon désir de me mettre en route une démarche mystique : au moment de partir, je n’envisageais pas qu’il puisse y avoir un après. J’étais tellement dans la réalisation de mon projet que je ne voulais pas envisager ce que je ferais ensuite. Une fois parti, je me suis retrouvé totalement dans le présent, libre. D'une liberté totale, complète, absolue. Ce sentiment m’a submergé. J’ai vécu dans cette atmosphère d’allégresse où vous ne désirez rien d’autre que de persévérer dans ce que vous faites, que de rester là où vous êtes. Qu’il vente, qu’il pleuve, même si cela peut de loin sembler masochiste...

Et pourtant, malgré l’un des printemps les plus pourris du siècle, malgré toutes les anicroches et les accidents de parcours, mon enthousiasme et mon bonheur n’ont guère connu d’exception, en dehors d’une journée où mes pieds se sont retrouvés dans un très triste état...

Marcher permet de tout voir, en effet, et de se confronter à la réalité du pays. Les gens avaient des choses à me dire et à me demander : comment notre région peut-elle s’en sortir, etc. ? Comme je suis parti des Ardennes, j'ai commencé par du lourd. Et cela m'a suivi pendant les deux tiers de mon parcours. Dans toutes les régions jadis industrialisées que j'ai traversées, il y a une grande souffrance. J’ai entendu ce terrible « ils nous ont tout pris ». Les gens ont l’impression d’être abandonnés et qu’on leur en veut, que leurs valeurs sont l’objet d’un opprobre, d’une agression permanente de ces forces obscures, ce « ils », ce « on » qui conduisent vers un avenir encore pire qu’un présent que l'on rejette. Alors cela induit un sentiment de sécession et un positionnement réactionnaire inquiétant. Puisque seul le passé est considéré comme avoir été bon. Aux experts qui nous présentent l'économie à travers l’évolution de paramètres macroéconomiques comparés, de pays en pays, d’hôtel de luxe en hôtel de luxe à travers le monde, je propose de tailler un bâton et de se mettre en route avec moi pour se confronter à la réalité.

Axel Kahn 
son blog
source : La Vie

mercredi 23 avril 2014

lundi 21 avril 2014

L'éternité d'un regard par Philippe Mac Leod

La terre entière est une boule de présence, sa courbe la réfléchit, la rayonne avec douceur, d'un influx inaperçu : miroir, peau frémissante, voile tremblant d’une présence plus secrète, le jour en donne l'éclat et la nuit sa profondeur. Je vis, mais je prends si peu conscience de l'immensité qui palpite, en ses moindres détails, comme la plus petite branche de l’arbre élancé au bout du chemin, l'herbe menue à mes pieds, la fleur naïve des talus, en sa démesure aussi, avec le bleu, le vertige de l’étendue, le picotement des étoiles.

Il me suffit, un court instant, d'être seulement plus attentif à cette présence, comme en un pas suspendu, pour entrer en contact avec une présence plus grande et plus troublante. Le monde visible, ce coin d'univers où nous respirons sans le savoir, où nous recueillons la lumière sans nous émouvoir, recèle comme un souffle, un battement, comme si Dieu lui-même ne cessait de lui être présent, comme si toute la vie qui l’anime n’aspirait qu’à communiquer cette présence.

Il vient, nous dit l’Apocalypse, parlant du Vivant, du Ressuscité, le Premier et le Dernier. Et en effet il ne cesse de venir, d’advenir, il est là, il vient, il s’approche, tout l’air est son haleine, la masse des arbres son épaisseur, l’océan son emprise, quand roule la vague, courant d’une main incertaine qui disparaît sous les sables.

Chaque heure est la sienne, gorgée de l’éternité qui fait le temps, chaque jour est son imminence, chaque instant, chaque seconde porte une plénitude dont le cœur seul connaît la portée. L’espace même, dès que nous en prenons la mesure, dès que notre conscience comme une aile le recouvre, le devient pour ainsi dire, semble s'animer. L’air, qui n'est pas un vide, se fait conducteur, la distance, rayonnement, lien, murmure. Ma présence au monde rejoint la présence de Dieu à chaque vivant, à travers cette existence, cette miraculeuse instance d’un équilibre toujours périlleux, de présence à présence, de cœur à cœur, de cet envers des apparences à cet envers que je suis en mon esprit.

Le silence, comme les anges, passe les murailles, il loge au-dehors comme le silence, comme les anges, passe les murailles, il loge au-dehors comme au-dedans, il voyage, se déplace sans bruit, dans l'espace qui est au-dedans comme au-dehors. Cet infini sans bords ni rêves, sans heures ni rives, que je perçois à travers le ciel qui s'étire, ne fait qu’ouvrir cet infini d’intensité que je sens se ramasser en un foyer, un point vibrant au plus loin de moi-même. Comme en miroir, ils se répondent, et c’est ce dialogue vivant, secret, qui fait le monde.

L’éternité colore la paix de cet instant qui en dessine la trame, les contours vagues, la forme à venir. Elle porte en elle, comme un enfant, comme dans les peintures anciennes les détails finement ciselés de la Jérusalem céleste, ce clair vallon que j’aperçois au loin, à l’écart de tout, et qui affirme d'une voix claironnante l'unique actualité de la présence.

Non, l’éternité n’est pas si loin. Elle épouse les rondeurs de cette plénitude, sa brillante transparence. Le monde ne lui est pas étranger. Depuis l’origine, il a sa place en elle. Il nous la transmet, par gouttes infimes. Et le regard que je pose aujourd'hui sur lui, dans la clarté d'un rayon, a déjà tout de l'éternel, bien plus que le ruissellement de l'astre d'en haut, non seulement la lumière qui éclaire, mais celle qui tremble, celle qui traverse toutes choses, la matière comme la chair.

Philippe Mac Leod
(source La Vie) 

dimanche 20 avril 2014

Au cœur de la Pâque




Dimanche de Pâques : Accueillir la résurrection

Ce que vit Jésus

Au matin de la Résurrection, le Christ passe du séjour des morts au Père, c'est-à-dire à la vie éternelle. La Résurrection est une transformation, une transfiguration qui nous signifie que la vie ne peut mourir. Cet événement, cette Pâque survient avec une totale gratuité, de façon inattendue. Jésus manifeste que cette Résurrection est une réalité.

Ce que j'en fais

La Résurrection dont il est ici question est différente de celle qu'a vécue Jésus. Il est passé dans un autre monde alors que je parle ici des résurrections que nous vivons dans le quotidien de nos existences ; elles ont lieu au sein de notre humanité (cœur, vie psychologique, corps).
Nos limites ne disparaîtront pas car elles font partie de la condition humaine. Nous ne guérirons jamais d'avoir des limites. Mais nous apprenons à les connaître, à les gérer, à nous situer par rapport à elles. L'Esprit-Saint nous fera découvrir notre mesure spécifique, nous apprendra à la déployer.
Le sens de la Résurrection est que ce qui était mort en nous, ou à moitié mort, revient à la vie. Il nous appartient de laisser Dieu accomplir en nous et avec nous le travail de résurrection, qui pourra se manifester de diverses façons. Un pardon qui libère notre cœur, l'acceptation de l'autre dans sa différence, un nouvel élan vital, la délivrance d'un lien qui brouillait une relation, une joie très profonde.

 Alors sommes-nous prêts à nous abandonner à celui qui fait toutes choses nouvelles ?


Simone Pacot


samedi 19 avril 2014

Vivre Pâques tous les jours avec Marie Cénec




1. Consentez à ce qui est

Dans la sainte Cène comme dans Pâques, la lumière et l’ombre cohabitent. Il n’y a pas de Résurrection sans vendredi saint et vice versa. Il s’agit donc de réconcilier les opposés en acceptant qu’au sein d’une même journée il y ait de la joie, mais aussi peut-être de la tristesse et des difficultés. Tentez de sortir de ce fantasme d’un quotidien qui serait parfait. Cela  n’existe pas. Faites avec ce qui est et tentez d’accepter ce qui advient. Pâques est une traversée, tout comme notre vie. Pâques, c’est aussi ouvrir son regard sur d’autres réalités, invisibles. Faites confiance à vos forces de relèvement, parfois insoupçonnées. Au-delà de la mort et de nos morts symboliques subsiste la vie.

2. Participez à votre relèvement

Choisissez de célébrer la vie dans votre journée, dans les petites choses du ­quotidien. Cela peut se traduire par un sourire que l’on va adresser à quelqu’un, par la contemplation d’un bouquet de fleurs, par le rangement de son logement… Le respect et l’amour de la vie transparaissent dans tout ce que l’on fait autour de nous et dans le soin que l’on se porte. Ressusciter, c’est se mettre debout, chaque matin, dans la conscience de notre verticalité, qui est tant spirituelle que corporelle : en prenant soin de mon corps (en faisant du sport, des exercices de respiration…), j’honore la vie qui est en moi.

3. Reconnaissez les symboles de Pâques

Le cierge pascal représente l’aube, cette lumière se rallumant chaque matin sur nos vies. Lorsque certaines nuits sont difficiles, n’oubliez pas qu’elles sont toujours suivies d’un matin, éclairé par une lumière nouvelle. Vivre, c’est brûler. Les bougies sont un symbole fort de Pâques : en faisant craquer une allumette, je redonne vie à la bougie et à ma propre existence.
Marie Cénec

Samedi saint : S'ouvrir en profondeur

Ce que vit Jésus

Jésus-Christ a traversé le mal jusqu'au bout, jusque dans sa chair. Au mal, il a répondu par le bien, à la haine par l'amour des ennemis, à la rancune par le pardon, à la trahison par la fidélité au Père. Avec Jésus qui meurt en totale liberté intérieure, la Lumière luit dans les ténèbres, et l'œuvre de Dieu s'accomplit au cœur même de l'épaisseur de notre humanité, de notre chair, de l'ensemble de notre action.
Le samedi saint est le jour de la « descente aux enfers ». Des icônes représentent le Christ tirant Adam et Ève avec force et peine, du séjour des morts. En effet, nous opposons souvent beaucoup de résistance au retour à la vie.

Ce que j'en fais

Sur le plan personnel, les enfers, ce sont ces lieux intérieurs dont Dieu est absent, ces parts de nous-mêmes qui se sont construites à l'abri de sa Lumière. « Je frappe à la porte... si quelqu'un ouvre ... j'entrerai » (Apocalypse 3, 20), nous dit le Christ. Il nous appartient de lui ouvrir toutes grandes les portes de notre être pour qu'Il vienne illuminer et sauver ces parts d'ombre.
C'est l'entièreté de notre humanité : cœur profond, psychisme (sentiments, émotions, souffrance, violence cachée, haine, ressentiment, honte, fantasmes, relations), corps, qui doit lui être ouvert. Le risque est de ne lui ouvrir que trop superficiellement notre être. Pour l'éviter, il importe d'avoir décelé notre zone en souffrance et de la nommer. Mettre des mots est essentiel, cela impulse une dynamique. Êtes-vous capables de nommer ce que vous ouvrez au Christ ? Auriez-vous peur de retrouver la vie ? Pourquoi ?
Simone Pacot


vendredi 18 avril 2014

L'absolu à fleur de terre avec Marie Cénec

...Toute mon enfance, puis durant mon adolescence, la foi a été un lieu de ressourcement, en particulier lorsque ma place d’aînée dans une fratrie de cinq enfants me contraignait à des responsabilités prématurées. Je me posais aussi beaucoup de questions existentielles : quel est le sens de la vie ? Pourquoi la souffrance ? Et Dieu dans tout ça ? Pas à pas, l'angoisse de vivre s’est mue en apaisement : c'est comme si une graine de paix avait éclos en moi, prenant petit à petit de plus en plus de place. Une véritable conquête d’un espace de liberté intérieure.

«Ne crains pas, crois seulement »
Cette phrase de confiance m’a bouleversée. Je l’ai entendue à l’âge de 15 ans de la bouche d’un pasteur pentecôtiste. « Va de l’avant », « N'aie pas peur de vivre », voilà ce qui vibrait en moi. Si je me disais croyante, je n'en étais pas moins un peu allergique aux églises. Non baptisée, je vivais ma foi seule, dans un cœur à cœur direct avec Dieu. Mais ce jour-là, j’ai soudainement eu envie d’être à la place de ce pasteur, face et avec les personnes présentes. Le désir de transmettre cette foi vivante qui m’animait, de prêcher, est né à ce moment-là.

L’absolu à fleur de terre. Voilà comment je qualifierais ma vie spirituelle. Entière de tempérament, j’ai dû peu à peu réviser mes exigences, envers moi-même, les autres et le monde, pour y poser un regard plus doux. Avant cela, il m’a fallu partir en guerre, aller au bout de mes questionnements. Sur la souffrance et certains sentiments d’in-justice, sur mes incapacités et mes faiblesses. Ce combat a aussi été vécu dans la maladie. À 25 ans, j’ai eu une grave thrombose-j’en porte aujourd’hui encore des séquelles. Confrontée à ma finitude, j’ai réalisé que je ne pouvais pas tout faire comme je le voulais et qu’en moi pouvaient cohabiter vulnérabilité et vitalité.

J’ignore à quel point l'expérience de la maladie a contribué à mon désir d’être pasteure, mais la question a refait surface, après la première intuition de mes 15 ans. Encore une fois, je devais me frotter à mes résistances : « Pasteure, c’est tout de même pas classique ! » « Auras-tu les épaules pour porter cette responsabilité ?» « Vas-tu toujours assumer le prêche de paroles te paraissant parfois un peu “folles” ou mystérieuses ?» « Vas-tu toujours avoir l’énergie pour vivre cette “intranquillité paisible” qu’est la foi ? » D’un autre côté, mener une petite vie confortable et lisse ne me correspondait pas. Je me suis donc engagée sur la voie du ministère. Au bout d’une semaine de stage pastoral, j’étais conquise.


Porter une parole au cœur du monde, la faire vivre inlassablement dans les grandes et petites choses du quotidien, voilà le sens que je veux donner à ma vocation de pasteure. Je crois en une Parole incarnée, celle qui descend dans le cœur, en se frayant un chemin dans le corps. Un corps, des émotions, une intelligence qui peuvent être réconciliés, unifiés. C’est ce que j’expérimente dans mon atelier « Évangile en pleine conscience », que j’anime à l’Espace Fusterie, un centre spirituel et culturel situé en plein cœur de Genève. Lors de cette session hebdomadaire d’une durée de 45 minutes, j’invite les fidèles ou curieux d’un jour à se réapproprier la Parole autour de trois temps : la prise de conscience de son corps et de sa respiration, la méditation de la Parole et enfin la prière. Trois temps d’harmonisation du corps et de l’esprit pour une disponibilité à soi, à la Parole et à l’autre.

Une harmonisation intérieure que je m’évertue à cultiver autour de moi, en particulier dans les lieux où je travaille. Je crois en effet que le soin apporté à son environnement est vecteur d’apaisement et de ressourcement. De jolis coussins, une douce lumière, un agréable fond musical... mais aussi des symboles, comme des bougies, nous rappellent que nous sommes appelés à vivre la beauté et l’éclat de Pâques. Tous les jours.

Marie Cénec 
(source La Vie)

Vendredi saint : Se situer face à la souffrance

Ce que vit Jésus

Après avoir fait flageller Jésus, Pilate le livre aux grands prêtres pour être crucifié (Marc 15, 15). Cette mort en croix demeure pour nous chrétiens un événement central. C'est pourquoi, à la suite de grands théologiens, comme le cardinal Ratzinger devenu Benoît XVI, nous devons en comprendre la juste signification pour éviter de tomber dans des logiques mortifères. Que veut-on dire en affirmant « le Christ est mort pour nous » ? Faut-il comprendre que « le sang de Jésus est le prix d'une dette exigée par Dieu en compensation de l'offense infligée à son honneur par le péché des hommes ? » Le Père aurait-il obligé son Fils à mourir pour être vengé du péché de l'humanité ? A-t-Il programmé le supplice et la mort de Jésus ? Non, le Père ne veut pas la mort de Jésus ! L'œuvre de mort vient des hommes, l'œuvre de vie vient de Dieu. Le christianisme n'introduit pas la souffrance et la mort, mais il les prend en compte parce qu'elles existent. Le Christ nous précède et nous permet de les traverser par et avec Lui. Ce qui rachète et libère, ce n'est pas la souffrance du Christ en elle-même, c'est qu'au cœur d'une intense souffrance physique, morale, d'une tristesse insondable, de l'abandon, la trahison, l'échec, il demeure un homme pleinement vivant, espérant, aimant, toujours relié au Père, alors même qu'il traverse un désert intérieur.

Ce que j'en fais

Nous avons à notre tour à nous situer consciemment face à la souffrance. Car, ayant choisi un chemin de vérité, nous la rencontrerons, par le seul fait, déjà, de renoncer à des habitudes, des types de relations auxquelles nous étions accoutumés, mais qui ne nous menaient nulle part. Comme le soulignait mon ami le père Xavier Thévenot, la souffrance peut écraser, isoler, épuiser les forces vives de la personne. Nous avons donc à la combattre, non à la rechercher, ce qui serait violer la première loi de la vie. Mais lorsqu'elle est là, nous devons la vivre de telle façon qu'en jaillisse de la vie. Doit-on, dès lors, « offrir ses souffrances », comme on le disait souvent ? Ce que l'on a à offrir, c'est notre choix de la vie dans une situation de souffrance, non notre souffrance en elle-même. Ce qui importe, c'est donc la façon dont, guidés par l'Esprit-Saint, nous allons mobiliser nos ressources, pour inventer de nouvelles façons d'être, pour donner quand même un sens à notre existence.

Que signifie « porter sa croix » ?

Les Pères de l'Église interprétaient la croix en s'attachant à la direction de ses branches. La verticale représente le Verbe, la Lumière, l'Esprit-Saint, la grâce. L'horizontale, la terre, la chair, la matière, l'être humain. À l'intersection des deux se trouvent Jésus le Christ, le médiateur, le rédempteur qui permet qu'un bien émerge d'un mal. Porter sa croix pourrait ainsi signifier consentir à ce que le Verbe illumine notre chair. Nous avons alors à sortir de notre verrouillage intérieur pour accueillir l'Amour et la Lumière, c'est-à-dire la vérité sur nous-mêmes. C'est le début d'un chemin de remise en ordre, de restauration, en Christ, dans le souffle de l'Esprit-Saint, pour vivre pleinement notre dignité d'enfant de Dieu appelé à faire advenir le Royaume.

Simone Pacot