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dimanche 23 novembre 2025

À un jeune poète


N’est-il pas futile, voire indécent, de vouloir parer un monde désenchanté de poésie ? Notre chroniqueuse invite au contraire à s’y entêter, afin que jaillissent la beauté et l’amour.

 J’ai reçu il y a quelques jours une lettre d’un de mes filleuls. Il confiait à ma lecture, avec la pudeur un peu rugueuse d’un jeune homme de 17 ans, un ensemble de poèmes dont il était l’auteur.

Et avec son texte, tous les doutes qui le saisissaient à l’égard du geste même d’écrire, dans ce qu’il a d’urgent et d’incommode. Pour qui ?, m’interrogeait-il. Pourquoi ? Prétention ? Indécence ? Futilité ? Que pouvait-il penser de ce qu’il avait commis là ? Mon grand, avec une confiance qui me fait fondre le cœur, tu poses là des questions essentielles.

Prendre soin d’aujourd’hui

Alors c’est vrai, certains jours – presque tous – il peut paraître futile de s’obstiner à écrire de la poésie tandis que les enfants meurent et que les forêts brûlent, que les discours de haine fleurissent et que chaque horreur, chaque atteinte au vivant est de la responsabilité de l’humain – ni la guerre ni la catastrophe climatique ne devant rien à la « nature » si ce n’est à notre nature humaine parfois désespérante. Mais justement : ne désespérons pas.

Entêtons-nous à faire pousser des fleurs, à chanter des chansons aux enfants, à écrire des poèmes d’amour. Si nous pouvons espérer que « demain prendra soin de lui-même » (Matthieu 6, 34), n’oublions pas de prendre soin d’aujourd’hui, de chaque minute, de chaque souffle. C’est cela avant tout que nous faisons avec nos pauvres mots ; sinon la laideur, la violence et la mort ont déjà gagné. C’est à la fois dérisoire et indispensable, comme une maigre flamme dans le noir. Car ce n’est pas l’écriture, ce n’est pas la poésie qui est indécente : c’est tout ce qui la cerne, la menace ou se rit d’elle.

On nous fait croire qu’il existe désormais des machines qui font ça très bien, à moindre effort, à moindre coût – si ce n’est celui, prohibitif, de leur impact environnemental. La belle affaire ! La belle escroquerie ! La page la plus réussie conçue par une IA ne vaudra jamais deux vers un peu tremblants, un peu maladroits, sortis de la plume (ou du clavier) d’un jeune homme de 17 ans qui tente d’approcher quelque chose du mystère du monde.

D’ailleurs, tremblants ou maladroits, tes vers ne le seront peut-être pas : ils seront peut-être ivres d’angoisse et de lumière, stupéfiants, étincelants. Ils auront, qui sait ? cette puissance de faire battre des cœurs, de mettre des gens debout, de ressusciter les morts. « D’où la tiendrais-je / cette parole étonnée / si elle ne jaillissait / de l’imprononçable secret / qui chaque matin / défie les luttes nocturnes / par les audaces de ce cri / dansé par-dessus les jardins. / C’est aujourd’hui même résurrection ! / Traversons », engage ainsi Christiane Keller dans Creuse en moi ton silence (Atelier des noyers, 2021).

« Au commencement était le verbe »

Parce que les mots sont notre souffle et notre sang. Le langage, poétique ou autre, n’est pas une production. Il n’est pas le but : il est un moyen qui nous est donné. Il est la main qui saisit le réel, l’ausculte, le caresse, l’apprivoise, le façonne. « Au commencement était le Verbe » (Jean 1, 1). Ne cesse pas d’écrire, mon grand : saisis par la pensée ce qui te meut, ce qui dans le vif de tes jours te convoque ou t’effraie. Écrire, sentir, penser, c’est déjà agir ; déléguer la chose à des machines serait confier à des cœurs en plastique le soin de battre dans notre poitrine.

« À quoi ça sert ? » m’interpelles-tu, tout en reconnaissant que tu ne peux te passer de cette étrange habitude. À rien, j’en conviens. Sourire, chanter, rêver, lire, courir… : tout acte vrai est fondamentalement improductif et gratuit. Jouer avec un enfant, faire un gâteau, faire l’amour, marcher dans la forêt. Regarder la mer. Regarder les étoiles. Regarder les gens. Les aimer en dépit de tout. La poésie est une déclaration d’amour.

Anne Le Maître

Autrice et aquarelliste, géographe de formation, Anne Le Maître vit en Bourgogne. Elle enseigne aux jeunes et aux adultes. Elle a publié Un si grand désir de silence (Cerf), qui a reçu le prix littéraire de la Liberté intérieure 2023, le Jardin nu (Bayard) et Faire refuge en un monde incertain (Cerf).

Source La Vie

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mercredi 29 mai 2024

Site de Sabine Dewulf à découvrir

Je vous présente le nouveau site de Sabine Dewulf (presque complet) :

sabinedewulf.fr


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En cadeau un poème :


Le poids se descelle
de ce que je croyais porter.

Forêt luttant contre poussière 
écarte murs de pluie.

Le cœur a ses marées d’eau douce,
ses bras de ciel. 

Les bruits du monde sont
des ondes, des vagues.

L’oreille, mon navire.

Le tronc se hausse, 
poussant à bout de bras l’opulence.

Tout le corps prend racine.

Tu es restée l’enfant depuis la profondeur, 
jambes aux branches mêlées.


Sabine Dewulf, extrait de "Habitant le qui-vive", d'après une œuvre d' Ise Cellier intitulée "Le Porte-monde" (2018), Editions L'herbe qui tremble, 2022

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dimanche 5 mai 2024

Comme un rire égaré

 SABINE DEWULF – Poète française, née en 1966

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Comme un rire égaré
la marée est montée
et si la mer m’envahissait
profitant d’une porte
entrebâillée
la façade défaite
seul compterait le large
l’eau que je suis déjà
*
j’habite la fracture
le sens a-t-il sombré
s’aventure une trace
que confie-t-elle aux yeux déçus
sinon que le soleil
partout rend grâce au bleu
depuis la nuit
jusqu’au vertige
(Extrait de Près du surgissement, avec des photos de Stéphane Delacroix - Editions pourquoi viens-tu si tard?, 2024)
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"paysage bleu-gris horizontal" tableau de Josef Sima (peintre français d'origine tchèque 1891-1971)
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Lasse Thoresen. As the Waves of the Sea (excerpt) compositeur norvégien né en 1949

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jeudi 25 janvier 2024

Près du surgissement

 Comme un bonheur n'arrive jamais seul, voici une autre parution : celle du livre de poèmes que viennent de publier les Editions Pourquoi viens-tu si tard ?, que je remercie vivement. 

C'est le premier ouvrage d'une série de quatre, qui vont paraître cette année chez différents éditeurs. 

J'ai écrit ces poèmes à partir des très belles photographies de Stéphane Delecroix. 

Ci-dessous, quelques extraits...


















samedi 26 novembre 2022

Hommage à Christian Bobin

 Hommage à la poésie vivante de Christian Bobin. Merci d'avoir semé des étincelles dans les champs quelquefois obscur de nos existences !

Je me suis senti triste en entendant la nouvelle de son absence terrestre. Je ne l'ai jamais rencontré mais il m'était devenu familier.

Vous pouvez retrouver presque 200 articles à son sujet sur ce blog avec le lien suivant :

200 articles sur Christian Bobin !




Quel est le métier de Christian Bobin ? "Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds, j'essaye de vivre, d'être vivant. Et il faudrait du temps pour arriver à définir ce que c'est que de vivre."

Le mot "joie" apparaît souvent dans ses livres. Christian Bobin la définit : "C'est quelque chose qui vient du dehors pour frapper à la porte du dedans, pour frapper au cœur directement. Vous n'en êtes pas le maître et ce n'est pas vous qui décidez de sa venue comme des choses réellement essentielles.

Pour Christian Bobin, "Les morts ne sont pas morts. Les absents qu'on a aimés ne sont pas absents. Quand quelque chose a été vrai, ça n'a pas été pris par le temps parce que ça a été mangé par l'Éternel quand c'est arrivé. Donc c'est à l'abri. Quelque chose de véritable va toujours vous accompagner. Si vous les avez aimés, les visages des disparus comme une pierre scintillante, vous revient de temps en temps, comme s'ils étaient dans la vie. C'est bien la preuve d'ailleurs qu'ils ne sont pas morts."

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lundi 21 juin 2021

Le jour de la nuit

 

Le nouveau livre d’Alain Galatis, au titre oxymorique, commence par un récit saisissant : le chapitre « Ordonnateur du chaos » nous raconte une expérience originelle, vieille de vingt ans environ, vécue par l’auteur. À la fois très simple et très troublante : marchant derrière un inconnu, Alain s’aperçoit soudain que sa conscience s’est extraite de l’individu qu’il pensait être pour s’amplifier, au point de s’agréger à celle du marcheur dont il ne se sent alors plus séparé. Ce qu’il avait lu dans les livres de sages devient sa propre réalité : « Appréhension d’une unité des phénomènes et du caractère atemporel de l’instant présent. » Cette appréhension fut très brève mais ensuite vécue de nouveau et approfondie, jusqu’à permettre une discrimination constante entre le fait de vivre l’événement et celui de l’interpréter.
Mais alors, se demande l’auteur, pourquoi sont-ils si peu nombreux, ceux qui font, parallèlement à l’existence commune, l’expérience de cette unité pourtant si accessible à chacun d’entre nous ? Pourquoi l’événement en tant qu’« impensable », « foudroyant » comme un « soleil éblouissant », échappe-t-il à notre perception ? Pourquoi la fable de notre conscience individuelle dissimule-t-elle la « conscience de l’être » qui est notre seule consistance réelle ? Pourquoi diable prenons-nous les histoires que nous nous racontons, c’est-à-dire des fictions, pour la réalité, alors que celle-ci est si simple, aveuglante d’évidence ? Pourquoi donc persistons-nous à ordonner le chaos, à le perpétuer ? Pourquoi, finalement, dissimulons-nous sous d’innombrables énigmes la seule question qui mérite d’être posée : « Qu’est-ce qui existe ? » et qui contient son corollaire : « Qu’est-ce qui n’existe pas ? »
C’est un fait : au lieu d’opérer cette distinction coupante comme la clarté, nous préférons continuer à nous laisser envoûter, aspirer par le vortex d’illusions que pourtant nous créons. Et ne voyons pas à quel point cela nous plonge dans le pire des chaos… Notre malaise constant n’en est-il pas le signe ?
S’ensuivent trois autres chapitres, tout aussi prenants.
« Le jour de la nuit », qui donne son titre à l’ensemble du livre, est déroutant, vertigineux. Il évoque dans une prose poétique la dissolution de l’illusion ultime du chercheur spirituel qui se croyait pourtant bel et bien arrivé au but en se percevant comme « fondu dans le paysage » : « La grande révélation est donc très simple : il ne s’est rien produit. Son expérience extraordinaire n’en était pas une. Il n’y a strictement rien à chercher. Il n’y a strictement rien à changer. »
« La nuit espiègle » revêt une autre forme : celle d’aphorismes qui, tels des koans japonais, court-circuitent nos habitudes de penser et creusent encore davantage le lit de la poésie pure. En voici quelques-uns, à savourer : « Par la raison brûler toutes les maisons. » « Le réel est inhumain. » « Tu es autrui, pour le meilleur et pour le pire. » « Il fallut faillir. » « La mélancolie est l’ombre portée de ce qui est. » « Trempe les lèvres. »…
Enfin, « L’homme croit que ce qui n’existe pas existe » referme la boucle avec le premier chapitre. Non pas vraiment enfin : il s’agit d’une boucle infinie, comme le ruban de Moëbius. Les paragraphes ne s’enchaînent pas, ils cherchent plutôt à déchaîner notre manière de percevoir. Sans concession, sans pitié, les phrases martèlent ce qu’obstinément nous refusons de voir : « A peine une illusion tombe-t-elle dans les flammes qu’elle se relève démultipliée en cent nouvelles illusions. Hydre monstrueuse écrasant toute vaine tentative de rébellion. » Nous redoutons de toutes nos forces de remettre en cause le socle qui fonde notre individualité. Ce faisant, nous critiquons le chaos, sans cesse, autour de nous, sans nous rendre compte un seul instant que nous le créons et l’alimentons sans trêve.
La conclusion n’est qu’un commencement : « Personne ne t’appelle et personne ne t’attend. Seul, tu dois te réveiller. Tu dois te lever et sortir dans la nuit noire. » Ce ne sont pas les toutes dernières phrases de ce livre mais elles pourraient l’être : elles en délivrent la quintessence.
Un livre impressionnant, décapant, renversant !
Sabine Dewulf
Le Jour de la nuit, d’Alain Galatis, éditions Originel-Accarias, 2021, 122 pages, 14 €.



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mercredi 27 janvier 2021

Le bonheur, ça se pratique.


Editrice au Seuil, auteur de vingt-cinq livres, Anne Ducrocq vient de publier "Le bonheur ça se pratique" (Ed. de la Martinière). L’auteur y parle de son intranquillité, une situation peu confortable mais féconde, qui suppose d’être sans cesse dans un travail. En effet, dans cette quête, rien n’est donné, rien n’est acquis. D’où l’idée du titre de cet ouvrage où la vision chrétienne du monde affleure : le bonheur, ça se pratique. Sur le plateau de KTO, elle évoque aussi sa joie d’animer des ateliers d’écriture où elle aide des personnes à se relever grâce à la rédaction.


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vendredi 3 avril 2020

Coronavirus : les jours barbares


Par René Frégni
Publié le 19/03/2020 à 21:00

Marianne lance une série littéraire intitulée "La vie et le virus à travers ma fenêtre", ou les battements du cœur d'un écrivain dans la tempête. Le corps est confiné mais les mots et l'esprit vivent.

J’ai passé ma journée à refendre des bûches, sous les quatre grands chênes devant la maison. Ma petite chatte était assise à côté, ses yeux bleus et ronds suivaient chacun de mes gestes. Quand mes épaules étaient plus dures que le bois, je m’appuyais sur la hache et nous échangions quelques mots. 

LA LUMIÈRE N’AVAIT JAMAIS ÉTÉ AUSSI BELLE
Autour de nous la lumière n’avait jamais été aussi belle. Les prés sont déjà d’un beau vert très gras, piqués de géraniums sauvages et de minuscules myosotis. Plus bas, vers le village, les flaques blanches des pâquerettes éclairent le chemin, les épervières allument mille soleils sur les talus. Les collines ont encore leur fourrure de renard.

Il y a trente-six ans je travaillais dans un hôpital psychiatrique de Marseille, mon corps se couvrait d’eczéma, mes mains, mes bras, mon dos… Un matin je ne suis pas retourné à l’hôpital, je suis parti vers les collines. J’ai posé mon sac dans un minuscule cabanon abandonné.

J’ai ouvert un cahier et je me suis mis à écrire, sous une tonnelle bourdonnante d’abeilles, dans une odeur de miel et de genêts. Je n’avais pas un sou. Huit jours plus tard mes mains étaient propres, mes bras aussi. L’eczéma avait disparu. J’avais récupéré mon corps, ma tête, mon temps. J’étais pauvre et libre. Ma vie enfin m’appartenait. Il y a trente-six ans que j’écris chaque jour, que je marche et que je fends du bois. Il y a trente-six ans que j’évite mes semblables.


NOUS ÉCRASONS TOUT CE QUI EST VIVANT
Si je n’avais pas deux filles, une femme dont je rêve et trois vrais amis, je penserais que l’homme doit disparaître le plus vite possible de la surface de cette terre. Il a fait tellement de mal…

En quarante ans, nous avons massacré soixante pour cent des vertébrés et nous ne sommes qu’au début de la sixième extinction de masse, la première attribuée à l’homme, l’anthropocène disent certains… Nous avons massacré les baleines, les aigles et les faucons pèlerins, le cheval sauvage de Mongolie, le daim de Mésopotamie, nous avons traqué en jeep l’onyx, aux confins du désert, exterminer les derniers rhinocéros de Java, l’ibis du Japon, la grue blanche américaine, les petits paresseux sont au bord de l’extinction. Nous écrasons tout ce qui est vivant, pour notre jouissance ou pour entasser dans des caves blindées des pyramides de billets de banque.

Partout la main de l’homme, l’œuvre de l’homme. Les vrais rapaces, c’est nous ! Nous avons appelé ces massacres la civilisation. Nous succomberons, broyés par cette civilisation. 


LE VIRUS DE NOTRE TOUTE PUISSANCE
Coronavirus… Serait-ce le début de la fin ? Nous avons dominé la rage, la poliomyélite, la fièvre jaune, dominerons-nous cette fièvre de l’argent, de la possession, du profit, cette maladie contagieuse du pouvoir, cette certitude que nous sommes plus intelligents que tout ce qui est vivant autour de nous, les forêts, les rivières, les océans, l’air et tous les animaux qui sautent, rampent, volent.

Je suis agnostique, je n’ai jamais mis les pieds dans une église sauf quand elle était très belle, qu’il faisait très chaud. Je ne crois pas au châtiment divin, à la punition dernière, à l’expiation. Je crois à une réaction cosmique, une saine réaction. Une réaction non préméditée, ni religieuse, ni vengeresse, le début du soulèvement de tout ce qui est vivant, face à notre impérialisme cynique et aveugle. 


CHACUN DE NOUS EST L’ÉGAL D’UN FIGUIER 

Le virus de notre toute puissance a fait mille fois plus de dégâts, de souffrances, de morts que ce pauvre coronavirus. Nous sommes, sur cette terre merveilleuse, l’espèce la plus criminelle, la plus prédatrice, la plus dangereuse. La vie lentement s’écarte de nous, se méfie de nous, sécrète ses anticorps dans les profondeurs des racines et les molécules de l’eau, de l’air.

Le mot virus vient de venin, poison. Nous sommes le venin et le poison, nous sommes la contagion. Nous nous sommes pris pour les dieux de cette planète. Tout ce qui tentait de vivre nous l’avons méprisé, mis en esclavage. Chacun de nous est l’égal d’un figuier, d’un caillou, d’un ruisseau, d’un ver de terre. Nous avons besoin du ver de terre, il n’a pas besoin de nous. C’est un infatigable laboureur qui travaille jour et nuit pour qu’explose la vie, comme les abeilles, les hérissons, les oiseaux et les nuages.


LE VIRUS REDOUTABLE DE LA VERTU 

Le coronavirus est peut-être notre dernière chance. « Il lui avait inoculé le virus redoutable de la vertu. » écrit Victor Hugo. Puisse ce virus nous contraindre à cette vertu. Nous avons quelques mois pour ouvrir les yeux, pour nous rendre compte que dans les banques il n’y a rien, que les vraies richesses sont autour de nous, ces géraniums sauvages, ces bourgeons qui éclatent partout, cette lumière unique qui n’existe nulle part ailleurs. Le paradis est partout. Nous y sommes.


La seule intelligence, c’est la vie. Tout ce qui pousse vers la mort est bête, les guerres, la frénésie de l’argent, notre consommation effrénée, la lumière morte de nos écrans, les bonheurs virtuels, l’ère du plaisir instantané. Ce n’est pas le virus qu’il faut combattre désormais mais notre rapacité, notre démence qui nous ont éloignés des rivières car nous leur préférions les fleuves d’argent.

MONTER DANS UN TRAIN QUI N’EXISTE PAS
Notre vie nous appartient, notre corps nous appartient, notre temps si précieux nous appartient. Chaque jour depuis trente-six ans j’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas. L’imagination ne consomme aucune goutte de kérosène et m’emmène tellement plus loin. J’ai passé ma vie à lire, écrire, marcher, rêver, fendre du bois et caresser la tête d’un chat.

Je vis de presque rien et rien ne me manque. J’ouvre les volets le matin, tout est sous mes yeux, l’herbe pailletée de rosée, la brume rose et verte à l’est, les amandiers couverts d’une neige de fleurs qui éclairent les collines. Ma journée sera semblable à celle d’hier, celle de demain. J’aimerais que cela dure encore mille ans, je ne m’ennuie jamais, je n’ai besoin que de douceur et de beauté.


LE PARADIS ET LA MORT SONT PARTOUT
Je sais pourtant que la mort rôde dans les rues de chaque ville, pousse des portes, escalade à pas de loup des escaliers, se glisse sans bruit dans les maisons des hommes. Quand je pousse mes volets, je ne vois que le printemps, insouciant, jeune à nouveau, lumineux, si heureux de vivre, ivre de sa beauté. Chaque chose est à sa place, la nature est sereine, modeste, équilibrée. Nous nous sommes octroyé une place démesurée et le droit de tout détruire, de tout saccager.

Nous n’avons que quelques mois pour regarder le printemps, écouter le printemps, marcher dans le printemps. Nous n’avons que quelques mois pour entrer dans l’été et vivre comme les oiseaux, les feuilles, les nuages et les vers de terre. 


LA BEAUTÉ CONTRE LA GUERRE
Nous ne sommes pas en guerre. Nous devons tuer la guerre. Nous devons nous ranger du côté du printemps, de la beauté, sinon nous serons balayés et la terre se refermera sur nous, nous oubliera pour ne se concentrer que sur la vie et les saisons qui passent. Nous n’aurons été pour elle qu’un simple virus parmi des millions d’autres, dans ces milliards d’années.

Il y a trente-six ans, j’ai fait un choix. Je vais descendre fendre mes bûches, caresser la tête de mon chat et j’irai marcher un peu dans la colline, au moins, si je pars demain, j’aurai profité du printemps.


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lundi 29 avril 2019

Encore un livre de “spiritualité” ?

GILLES FARCET, PAGE COMMUNAUTÉ·VENDREDI 15 MARS 2019
UNE BOUSSOLE DANS LE BROUILLARD, Un chemin spirituel, pourquoi, comment et dans quel but ? A paraître en avril aux Editions du Relié.
“Si vous aviez compris tout ce que vous avez lu dans votre vie, vous auriez déjà la connaissance de ce que vous cherchez maintenant. “G.I. Gurdjieff, parole rapportée par Ouspensky dans Fragments d’un enseignement inconnu
Pourquoi écrire et publier encore un livre à propos de « spiritualité » ?... Dans l’intention de diffuser un peu de clarté, de faire un point à vocation pédagogique sur plusieurs thèmes relatifs à ce que l’on désigne couramment par ce terme. L’« éveil », la relation au maître, son rôle, sa nécessité, les possibles écueils de cette relation, le but du chemin, la notion même de voie, la nature du travail sur cette voie, la relation entre thérapie et spiritualité, la communauté spirituelle (sangha) et autres grands sujets...
Si cela m’est apparu nécessaire, c’est que, dans ce domaine, nous baignons aujourd’hui dans le flou. Approximations, pseudo vérités érigées en dogmes qui ne disent pas leur nom, lieux communs travestis en intuitions fulgurantes, platitudes maquillées en révélations, postures et parfois, disons-le, impostures. Tout cela entretient beaucoup de confusion, laquelle ne peut qu’aboutir à des égarements, des déceptions, des impasses... En fin de compte, et c’est à mes yeux le plus important, des souffrances.
Dans ma jeunesse, la lecture des premiers livres de celui qui allait devenir mon père spirituel, Arnaud Desjardins (1925- 2011) m’a dans une grande mesure, sinon sauvé, du moins épargné pas mal d’écueils. Dans ces livres, la série À la Recherche du Soi, puis Un grain de sagesse et beaucoup d’autres ensuite, Arnaud énonce certes les fondements d’un enseignement, d’une pratique, mais il dissipe aussi quantité de malentendus, rectifie des préjugés et confusions à propos de la voie. De plus, il le fait de manière très claire et pédagogique. Cette approche m’a été si bénéfique – et elle l’a été pour tant d’autres – que, à ma mesure et à ma place, j’ai senti le moment venu pour tenter, dans le même esprit, d’apporter une contribution contemporaine. Pas, je le précise, sur le plan de l’enseignement en lui-même, mais dans un souci de mise en perspective, de clarification du sens donné à certains mots, de précision quant à l’utilisation de certaines notions.
UNE CONTRIBUTION CONTEMPORAINE
Contribution contemporaine parce que le contexte, en 2018, à l’heure où j’écris ces lignes, n’est pas du tout le même qu’en 1977, année de parution du premier livre d’Arnaud que j’aie lu, À la recherche du Soi. Quant à la fin des années soixante et le début des années soixante-dix, celles où paraissaient les trois tomes des Chemins de la Sagesse, autant dire qu’elles appartiennent à une autre ère ! À l’époque, l’Occident découvrait les spiritualités et traditions hindoues, bouddhistes, soufies, entre autres, et dans le monde francophone cette décou- verte se faisait notamment à travers les films et ouvrages du même Arnaud Desjardins. Les librairies ne regorgeaient pas de livres sur ces questions. Le « développement personnel » n’existait pas, on ne parlait pas encore de Nouvel Age. On était bien loin de la « zen attitude » enseignée en entreprise et des concepts spirituels utilisés dans l’intention de rendre les managers et employés plus performants. Quant aux « éveillés » qui aujourd’hui pullulent sur le net, il n’en était pas question. On connaissait l’existence de quelques grands maîtres hindous, le bouddhisme tibétain pointait à peine son nez en Occident et le Dalaï-Lama n’y intéressait, outre de rares pratiquants, qu’une poignée d’orientalistes... En ces temps reculés, pas de séminaires et ateliers à qui mieux mieux.
SAVOIR OU CONNAITRE ?
Pour autant, en savait-on beaucoup moins ? Sans doute. Mais peut-être en connaissait-on davantage. Car nous sommes aujourd’hui dans une situation aussi intéressante que paradoxale. S’il le souhaite, tout un chacun a accès, sans effort ou presque – c’est devenu encore plus vrai avec le règne d’internet –, à une masse de savoirs et d’informations dans ce domaine, comme dans d’autres d’ailleurs. Un clic suffit, sans bouger de chez soi. C’est pratique, merveilleux d’un certain point de vue, mais aussi terrifiant... Car cette masse d’informations immédiatement accessible et disponible sans tri ni préparation n’est pas assimilable. La quantité et le mélange entretiennent souvent la confusion. Des mots perdent leur sens originel, des notions se brouillent, des concepts se vident de leur signification, des valeurs s’inversent, parfois. La thérapie est souvent assimilée à la spiritualité, la spiritualité à de la thérapie... En réaction à cela apparaissent des enseignements simplistes se voulant « radicaux ». La préoccupation du bien- être et de la santé envahit tout, des enseignements autrefois ésotériques (pas au sens poussiéreux désignant des théories et systèmes fumeux, mais au sens de cachés, réservés à un petit nombre d’élèves investis) sont sur la place publique sans pouvoir pour autant être compris, leurs versions édulcorées passant pour la version originale. Le moins qu’on puisse dire est qu’on n’y voit pas très clair ! D’où mon souhait d’apporter autant que possible un éclairage, de proposer une approche pédagogique remettant certaines choses en ordre.
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jeudi 3 janvier 2019

A l'écoute de Christiane Singer (2)


Nous sommes avec Jacques Chancel et Christiane Singer


Deuxième partie (29 min.)






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A l'écoute de Christiane Singer (1)

Nous sommes avec Jacques Chancel et Christiane Singer


Première partie (25 min.)





Décembre 1981 : Christiane SINGER commente les thèmes des livres plus récents, en particulier : "La mort viennoise", prix des Libraires 1979, "La guerre des Filles". Elle considère que l'écriture est un artisanat. L'importance de sa vie à la campagne ; sa passion pour les luttes de son époque. Entretien avec Jacques Chancel...