dimanche 5 janvier 2025

Ilaria Gaspari : « Le bonheur résulte d’un exercice de liberté »

La philosophie peut-elle nous guider vers le bonheur ? La philosophe Ilaria Gaspari, auteure de « Leçons de bonheur » (Puf), revisite la sagesse des penseurs antiques pour nous permettre de vivre heureux en temps de crise.

Qu’est-ce qu’être heureux ? Cela a-t-il à voir avec la béatitude, le bonheur ou la joie ?

Nous avons aujourd’hui une définition du bonheur très statique, qui ne correspond pas à la conception qu’en avaient les philosophes antiques. Nous avons tendance à lui accoler l’idée de sérénité. Le bonheur serait à l’image d’un ciel sans nuages, dépourvu de tous les soucis et troubles qui pourraient encombrer notre quotidien. Or, avec une telle approche, c’est vivre en dehors du monde. Une autre conception, plus consumériste, consisterait à rapprocher cet état de félicité à la notion de succès personnel et professionnel. Ce qui entraîne l’idée d’une comparaison et donc d’une compétition avec les autres. Les réseaux sociaux constituent un moyen sans précédent de représentation de ce type de bonheur, qui est pourtant très antinomique avec la vraie idée du bonheur.

Dans votre livre Leçons de bonheur (Puf), publié il y a cinq ans, vous étudiez la pensée des philosophes de la Grèce ancienne. Comment appréhendent-ils cette notion ?

Je commencerais par Épictète, un philosophe de l’école stoïcienne, mort vers 125 apr. J.-C. Dans son Manuel, il nous invite à séparer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Ce qui est très utile afin d’éviter de perdre inutilement notre énergie et d’engranger trop de frustrations. Il marque ainsi la distinction entre liberté et nécessité. Cela donne la mesure de la possibilité du bonheur et nous incite à une forme de travail sur les choses sur lesquelles nous pourrions avoir une prise. Pour sa part, Épicure (341 av. J.-C., 270 av. J.-C.) parle d’idéal ataraxique, qui désigne une profonde quiétude résultant d’une absence d’émotions trop fortes ou de troubles.

Dans sa célèbre Lettre à Ménécée, il détaille sa méthode pour atteindre le bonheur, le but suprême de toute existence humaine, le présentant dans la forme d’une « médecine logique » contre le chantage des peurs, en quatre parties. Pour lui, il n’y a pas d’âge pour philosopher et être heureux. Il s’agirait ainsi de rationaliser nos peurs, liées à notre condition d’être mortel, différencier les désirs en privilégiant ceux qui sont nécessaires et faire preuve de mesure, grâce à la pratique de la philosophie vécue comme une activité faite à plusieurs.

Et que dit Socrate ?

Dans la retranscription de son procès faite par Platon, il est raconté que Socrate accepte sa condamnation car il confie avoir toujours répondu à son daimôn. Un concept très compliqué, que l’on pourrait définir comme une sorte de petite voix intérieure. Elle lui indiquerait que sa vie sans la philosophie ne mériterait pas d’être vécue. Rester fidèle à sa propre nature, dévoué à sa vocation naturelle, permettrait donc selon Socrate de connaître un destin heureux. D’ailleurs, le mot bonheur en grec est eudaimonia, composé de eu qui signifie « bien » et daimôn, « esprit ». Mais pour rester fidèle à sa propre nature faut-il encore bien se connaître, et cela n’est possible que dans la relation aux autres.

Au-delà des penseurs grecs, vous aimez citer aussi Spinoza (1632-1677)…

Je lui ai consacré mon master et ma thèse de doctorat. Il opère, on pourrait dire, une sorte de synthèse moderne entre Épictète et Épicure. Spinoza est le penseur de la joie, qu’il imagine comme augmentation de la force d’exister, notre puissance de vivre. Mais cette joie est lucide. Dans son livre chef-d’œuvre, Éthique, il nous incite à la cultiver comme une manière d’accroître notre connaissance et compréhension des choses singulières et de leurs liens dans la nervure immense de la réalité. Elle joue un rôle dans la construction d’une vie bonne et est accrue par la possibilité de s’imaginer partagée, plurielle, en ce qu’elle passe aussi par la connaissance. Avec Spinoza, plus on devient sage, plus on devient heureux.

Comment ces philosophes peuvent-ils nous inspirer aujourd’hui, alors que nous sommes cernés par les mauvaises nouvelles, comme la crise climatique, politique, la guerre en Ukraine, au Proche-Orient ?

Il est vrai que pendant des années, le futur était lié à la notion de progrès. On pensait que les générations d’après vivraient mieux que les précédentes. La tendance s’est désormais inversée. Quant aux guerres, jamais après la fin de la Seconde Guerre mondiale nous n’avons été autant en proximité, à cause des images qui sont sans cesse diffusées sur nos écrans. Elles nous touchent profondément, car nous avons une nature empathique. Pour surmonter un tel contexte mortifère, on peut exercer le geste que nous enseignent Épictète et Épicure. Agir à notre niveau, se concentrer sur ce qui est dans notre pouvoir et ne pas tomber sous le chantage de la peur.

Plutôt que d’être sous l’emprise de nos réactions émotives, il faut se tourner aussi vers le champ du rationnel, essayer de comprendre et d’appréhender la complexité. C’est difficile car les peurs sont très valorisées et manipulées par le politique. Les réseaux sociaux et leurs algorithmes, qui ont pour carburant les passions tristes, jouent également un rôle néfaste en la matière. Ces nouveaux outils de communication flattent nos réactions émotionnelles et réinvestissent le champ de la croyance. Le contraire de la lecture, qui nous apprend la complexité, la nuance et font grandir l’homme.

Le politique peut-il contribuer à notre bonheur, dans la mesure où cela a trait finalement à notre part intime ?

Il ne peut pas définir pour nous ce qui relèverait ou non de notre bonheur, mais contribuer à ce que chacun puisse l’atteindre. Certes, les inégalités économiques sont de plus en plus prononcées. Mais le politique pourrait viser une égalité de moyens, notamment dans le domaine de l’éducation. Il faudrait aussi avoir le courage de l’optimisme et ne pas utiliser les passions tristes comme outil de propagande. Relisons alors encore Spinoza et son Éthique. Notre bonheur est accru lorsque nous savons que le plus grand nombre d’êtres humains peuvent être heureux.

Le bonheur est-il un état ou une succession de moments ?

Dans notre époque qui a peur du futur, nous identifions le bonheur à des petits instants pris sur les malheurs. Je crois davantage à une approche fondée sur un parcours, des efforts faits avec soi-même, dans la fidélité de son daimôn, tel que Socrate nous y invite.

Le bonheur résulte d’un exercice de liberté, pas seulement vis-à-vis des coups du sort, des joies et des malheurs, que la vie nous réserve, des caprices de l’opinion des autres, mais aussi et par-dessus tout vis-à-vis de nous-mêmes, vis-à-vis des habitudes transformées en automatismes, vis-à-vis des réactions immédiates qui font de nous des marionnettes, à la merci d’un système de croyances reçu sans distance critique. Vivre une vie bonne, c’est s’appuyer sur notre potentialité de connaissance et notre sens de la responsabilité.

---------------------------- Source : La Vie magazine


samedi 4 janvier 2025

Ouvrir et créer


Nous avons développé au maximum nos capacités d’analyser, de classer, de répertorier, d’échafauder des théories, d’émettre des hypothèses, d’accumuler, d’évaluer, de comparer, créant couche après couche un monde linéaire que nous avons voulu logique et déductible et voilà que nous avons engendré un monstre qui tel un boomerang fatal, lancé dans l’enthousiasme d’une croissance supposée infinie, revient vers nous dans un décor de nuages noirs.

Nous avions oublié l’impermanence de toute chose, et cette particularité si spécifique à la vie sur Terre : la dualité. Cette dualité qui fait se succéder le jour à la nuit, l’ombre à la lumière, qui oppose le bien au mal et ce qui en haut à ce qui est en bas. Nous nous sommes tant complus dans cette dualité, qu’elle est devenue nôtre et que nous pensons à tort qu’elle nous constitue.

Mais nous sommes UN, riche d’une histoire éternelle, de capacités infinies et de dons insoupçonnés.

Alors plutôt que de rester passif, sidéré et néanmoins critique en attendant que l’horrible boomerang fatal que nous avons nous-mêmes lancé, vienne nous anéantir, pourquoi ne pas aller chercher au fond de nous, tous les talents insoupçonnés des créateurs que nous sommes.

Élargissons notre conscience, ouvrons tout grand les portes de notre cœur, inventons des fenêtres, des portails, des passerelles que certes, les yeux de la raison ne voient pas, mais que nos rêves créateurs peuvent en tout temps manifester.

Réinventons la vie, l’amour, le futur, l’humanité, en plus lumineux, en plus généreux, en plus gai...

Elisabeth Kuhn

collage artistique: Jiro Ban - the door

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vendredi 3 janvier 2025

Nos 3 liens

Jacques Besson est médecin, psychiatre et psychanalyste. Il nous parle de l'invisible.


 L'interview en totalité est à retrouver dans la revue papier du numéro 54 de Reflets.

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jeudi 2 janvier 2025

Quand et combien de temps méditer ?


À quel moment de la journée consacrer un temps spécifique de méditation ? L’expérience montre que le matin, avant de commencer toutes nos activités, est un excellent moment. Ce n’est pas pour rien que, dans toutes les traditions spirituelles, les moines privilégient la méditation ou la prière matinales. Cela permet de clarifier et d’ancrer notre esprit et de conserver toute la journée le parfum de ce temps privilégié de présence. Malheureusement, il est souvent difficile, lorsqu’on a une vie familiale et professionnelle bien remplie, de prendre du temps le matin sans abréger son temps de sommeil, tout aussi précieux ! Je recommande alors de prendre seulement deux minutes pour se centrer, respirer, sentir son corps, poser une intention pour sa journée. On pourra renouveler l’exercice plusieurs fois dans la journée, dans les transports par exemple, ou à son bureau : fermer les yeux, respirer amplement avec attention, sentir son corps et lâcher son mental quelques minutes. Si nous parvenons à prendre au moins sept fois par jour ces précieuses minutes d’attention, cela aura un véritable impact sur nos vies. On peut aussi prendre un petit temps le soir avant de dormir, mais en conservant l’esprit alerte et vigilant, car si on est trop fatigué, on risque de confondre méditation et engourdissement de l’esprit.

On recommande généralement en mindfulness de méditer au moins trente minutes par jour d’affilée. C’est en effet une bonne durée pour permettre à l’esprit de s’entraîner efficacement. Mais mon expérience m’a montré que la régularité comptait plus que la durée : mieux vaut méditer dix minutes tous les jours que deux heures une fois par semaine. Et surtout, encore une fois, l’essentiel c’est ensuite d’essayer d’appliquer cette qualité de présence que l’on développe en méditation à tous les moments de la journée : lorsqu’on marche, lorsqu’on travaille, lorsqu’on mange, lorsqu’on échange avec les autres.

Extrait de "Méditer à cœur ouvert" de Frédéric Lenoir

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mercredi 1 janvier 2025

Commencement

 Merci de votre fidélité et voici 2025 pour cheminer ensemble...


Un zeste de lumière pour parfaire le menu 2025.

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Désir de durer

 Pour cette nouvelle année 2025, recevez tous mes vœux de fleurissement, d'amitié, de fraternité et de lumière !

J'accompagne ces souhaits d'un extrait de notre dialogue poétique intitulé "Magie renversée" et coécrit avec Isabelle Lévesque, paru aux Les-Lieux-Dits Éditions avec les très belles peintures de Caroline François-Rubino.

[...] Regarde avant midi

la pluie la rosée la peine oubliées,
restées sur le bord,
elles fleurissent.
Ne dis pas qu’elles fanent,
de ta mémoire elles feraient
du plomb. [...] (I. L.)
*
[...] Tu l’écrivis :
"Ce qui cesse commence."
L’achèvement des roses
précède la rosée.
Cascade sur la fleur
comme dans l’œil démesuré.
Nous nous délivrerons du désir de durer. [...] (S. D.)

Sabine Dewulf
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mardi 31 décembre 2024

Etre à l'écoute

 Qu'est-ce que vous décidez vraiment ?


Vous constatez vos émotions, vous constatez votre ressenti. Mais il n'y a pas la place pour une décision. Donc, il n'y a pas de fuite possible. On ne peut ni faire face, ni fuir. Parce que ça impliquerait une personnalité. La personnalité, c'est une vie romantique. Il n'y a pas de personnalité. Il y a une expression et votre expression et la mienne sont différentes. On peut appeler cela la personnalité mais c'est l'expression. Et ce qui s'exprime n'est pas quelque chose.
Vous ne pouvez pas décider de faire face à vos peurs, ça c'est imaginaire. Vous ne pouvez pas décider de ne plus être jaloux, vous ne pouvez pas décider de ne plus être angoissé. Qu'est-ce que vous pouvez vraiment décider ? La décision, c'est un imaginaire. Comme l'alcoolique qui décide tous les soirs de ne plus boire, ce genre de décision a peu de valeur...
La vraie vie est dans une écoute, elle n'est pas dans une décision. De cette écoute, j'ai des évidences. On peut s'arrêter de boire, mais ce n'est pas par décision, c'est par évidence. Quand vous changez de mari, c'est par évidence, ce n'est pas une décision. La décision va concrétiser l'évidence, mais la décision n'amène pas l'évidence.
(extrait d'une vidéo)
Ce n’est pas ce que vous écoutez qui vous rend tranquille : c’est d’écouter. La joie, c’est d’écouter. Ce qu’il y a de plus beau à écouter, c’est vous, votre peur, votre avidité, votre tristesse. Là se trouve la beauté. C’est mille fois plus profond que d’écouter quiconque.
~ Éric Baret

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lundi 30 décembre 2024

Un voyage avec Matthieu Ricard

 RENCONTRE - Ce samedi 28 décembre, Ushuaïa TV a proposé un numéro inédit du magazine Les voyageurs solidaires consacré à Matthieu Ricard. Devenu moine bouddhiste, interprète français du dalaï-lama, auteur et photographe à succès, il a fondé Karuna-Shechen, une ONG laïque et apolitique, pour lutter contre la pauvreté.

Entre une retraite en Dordogne et un voyage au Bhoutan, Matthieu Ricard nous reçoit chez son cousin à Paris pour parler de voyages et d’altruisme. Des amies passent, des collaborateurs s’affairent dans la pièce voisine autour d’un projet de film et d’un livre à paraître. Une ruche créative, baignée de joie et de bonne humeur.


Matthieu Ricard. - Grâce à ma famille, j’ai eu la chance d’être confronté à des gens passionnants qui venaient régulièrement à la maison : des prix Nobel, intellectuels, artistes, scientifiques, explorateurs… J’admirais leurs talents, mais je n’avais pas forcément envie de leur ressembler en tant qu’être humain. Et puis un jour, à 20 ans, j’ai vu Le Message des Tibétains, le documentaire d’Arnaud Desjardins. Il avait filmé des maîtres spirituels qui avaient fui l’invasion du Tibet. J’avais l’impression de voir vingt Socrate, vingt saint François d’Assise, vivant aujourd’hui. J’ai tout de suite décidé de partir en Inde, en 1967. Arnaud m’a alors conseillé d’aller rendre visite à l’un de ces maîtres qui l’avait particulièrement impressionné, Kangyur Rimpoché. Je suis donc parti pendant les vacances universitaires le voir à Darjeeling. C’était tellement extraordinaire ! Une montagne de sagesse, de bienveillance, de simplicité. J’ai pensé : je suis arrivé à destination, à l’endroit depuis lequel je peux faire le voyage de toute une vie. J’ai dû rentrer à Paris pour finir mes études, soutenir ma thèse de doctorat en génétique cellulaire. J’ai fait six allers-retours, et fin 1972, j’ai pris un aller simple, me suis installé dans un petit ermitage auprès de mon maître spirituel et me suis dit : la vraie recherche commence maintenant ! Comme disait le poète Henri Michaux, « si on va en Inde sans une quête spirituelle, on est juste la proie des moustiques ».

L’Inde est-il un pays fascinant mais qui peut faire peur ?

Il y a des personnes qui vous disent « moi je ne peux pas aller en Inde, c’est trop dur, il y a trop de misère ». Pourtant, quand on voyage dans les campagnes indiennes, c’est très beau et émouvant. S’émerveiller devant la beauté de la nature ou le regard d’un enfant, ça nous sort du cocon de l’individualisme exacerbé. Voyez la façon dont les villages sont solidaires, l’organisation de la vie communautaire ! Tout le monde aide à la moisson, à réparer un toit… Vous savez, j’ai beaucoup vécu dans les quartiers pauvres de Delhi. Les conducteurs de rickshaws qui viennent des campagnes n’ont pas les moyens de se loger, ils dorment sur leurs sièges dans la rue. Eh bien le soir, ils se réunissent en cercle, font un feu avec des vieux cartons, et chantent, s’amusent, rigolent… Il n’y a pas ce malaise que l’on voit dans les sociétés occidentales où la consommation d’anxiolytiques et le nombre de suicides des jeunes ne cesse d’augmenter.

Que voulez-vous dire ?

On peut penser que je suis naïf, mais ce comportement a été étudié, il s’appelle le paradoxe des pauvres heureux. Évidemment cela ne veut pas dire qu’il faut les laisser pauvres, ce serait inconvenant. Il faut bien entendu les aider à sortir de la pauvreté et leur apporter une assistance médicale, les éduquer s’ils le souhaitent… Mais ils vivent avec une certaine insouciance, sans être préoccupés par l’ambition, la soif de consommation, de statut social. Mettre tous nos atouts dans le développement matériel, ce n’est pas ce qui nous rend épanoui dans l’existence. Une fois que vous avez le minimum pour vivre raisonnablement, sans devoir être dans l’angoisse chaque fin de mois, doubler ou tripler vos revenus ne vous rend pas plus heureux. C’est le fameux paradoxe d’Easterlin, qui a bien été étudié. Un proverbe tibétain dit : « Savoir se contenter, c’est tenir un trésor dans le creux de sa main. » Quand vous avez cinq milliards à dépenser pour aller cinq minutes dans l’espace avec vos copains comme M. Jeff Bezos alors qu’avec cette somme vous pouvez mettre tous les enfants qui ne sont pas scolarisés à l’école, c’est indécent. Il faut absolument sortir de ses intérêts personnels immédiats pour contribuer au bien commun. Développer la voie du « care » à côté de celle de la raison. On ne peut plus dire aujourd’hui « I don’t care », pour la pauvreté au sein de la richesse, pour le sort des générations futures… ça ne passe plus !

Quand avez-vous commencé à aider les autres ?

Tout est parti du voyage initial qui m’a mené à vivre en Inde, au Népal, au Bhoutan… et m’a permis de voir tout ce qui pouvait être fait pour aider. Mais je n’avais aucun moyen et vivais avec l’équivalent de cinquante euros par mois. Puis un éditeur m’a proposé de faire un livre d’entretiens avec mon père Jean-François Revel. Cet ouvrage, Le Moine et le Philosophe, a été un grand succès. Avec les droits d’auteur, je n’allais pas construire une piscine dans l’Himalaya ni rouler en Ferrari sur les chemins de pierre ! J’ai donc donné tout l’argent de ce livre, et des suivants, à des projets humanitaires et ai créé la fondation Karuna-Shechen consacrée à des programmes de lutte contre la pauvreté. Elle fêtera ses 25 ans l’an prochain. Aujourd’hui, Karuna-Shechen vient en aide à 500.000 personnes directement et 1 million indirectement chaque année. Nous avons commencé comme des Indiana Jones au Tibet, où nous avons construit vingt-cinq dispensaires et autant d’écoles, ainsi que dix-huit ponts. Bref, tout cela est parti d’un voyage de découverte qui s’est transformé en voyage altruiste.

Comment définissez-vous l’altruisme ?

L’altruisme est défini comme l’intention que vous avez maintenant, pas forcément tout le temps (on n’est pas altruiste à tout moment dans toutes les situations) d’accomplir le bien d’autrui ou de soulager sa souffrance. La finalité n’est pas de recevoir des louanges ou d’être fier de soi. Cette intention doit être purement altruiste, sans calcul. Vous n’allez pas aider une vieille dame pendant un an dans l’espoir d’avoir son héritage, par exemple. Le but est d’être au service d’autrui. Et généralement on se sent bien soi-même en faisant le bien des autres, car cela reflète notre nature profonde, mais il ne faut évidemment pas le faire dans ce but, même si, comme disait Coluche, « il n’y a pas de mal à se faire du bien ». Un milliardaire me disait un jour : je donne à des associations humanitaires car ça me fait du bien ! Ça, c’est le « warm glow » anglo-saxon, mais certainement pas l’altruisme véritable. J’ai écrit un livre, Plaidoyer pour l’altruisme, de 800 pages et je projette de faire L’altruisme en action, une version courte de 100 pages, pour évoquer tout ce qui peut être mis en pratique de manière pragmatique pour soulager les souffrances et apporter du bien-être à autrui. J’évoquerai également les développements récents comme le mouvement de l’altruisme efficace.

Avons-nous une prédisposition à l’altruisme ?

Si on se sent mieux quand on est altruiste cela indique qu’au fond, en tant qu’animal social, les humains sont profondément coopérateurs. Les recherches en psychologie comportementale, dans plusieurs universités, ont montré que les jeunes enfants de moins de 5 ans sont des coopérateurs inconditionnels et préfèrent les gens qui se comportent avec bienveillance avec d’autres personnes, contredisant ainsi ce qu’affirmaient Freud et Piaget. Nous avons donc une prédisposition plus forte à l’altruisme. Certes, on peut devenir un psychopathe, ou un dictateur sanguinaire, mais la plupart des huit milliards d’êtres humains, la majeure partie du temps, se comportent de manière décente les uns envers les autres. Ça ne se remarque pas car, quand tout va bien, on n’en parle pas. C’est ce que j’ai appelé la « banalité du bien. »



Comment être une bonne personne sans se faire marcher sur les pieds ?

En étant ferme, mais sans malveillance, sans s’emporter, sans escalade de la violence. Être altruiste ne signifie pas être un paillasson, ni vivre dans un monde de bisounours, mais avoir toujours à l’esprit l’accomplissement du bien d’autrui.

Est-ce que les voyages développent l’altruisme ?

Absolument. Le voyage peut développer l’altruisme et d’autres qualités humaines comme la résilience, la paix intérieure, la force de l’âme et beaucoup d’autres. Les qualités intérieures, c’est ce qui donne du sens à notre existence. Les cultiver, c’est l’affaire d’une vie, mais c’est la chose la plus belle que l’on puisse faire. Comme disait Aristote, « on devient vertueux en pratiquant la vertu ». Le voyage nous ouvre les yeux sur notre humanité commune.

En voyage, nous avons tous été confrontés un jour à la grande pauvreté, une misère abyssale… Comment se comporter humainement sans souffrir soi-même de la peine des autres ?

C’est le problème de la détresse empathique. L’empathie affective nous mène à souffrir de la souffrance de l’autre. C’est l’effet que les émotions de l’autre ont sur vous. Elle est importante car elle vous permet de comprendre la situation de l’autre. Mais elle épuise, et peut conduire au burn-out. En revanche, la compassion est entièrement tournée vers l’autre, c’est apporter une bienveillance inconditionnelle à la souffrance de l’autre. Un flot d’amour. Un baume. C’est le bon cœur, la chaleur humaine. La compassion est un antidote direct à la détresse empathique. Elle régénère nos forces. Quand un médecin intervient sur un champ de bataille, il ne se pose pas de question, il agit.

Pourquoi vos portraits photographiques montrent-ils toujours des êtres humains souriants ?

Je n’ai jamais pu faire de photos sur la déchéance humaine. C’est un choix que j’assume. À travers la photo, j’essaie de redonner confiance en la nature humaine.


source : Par Marie-Angélique Ozanne, pour Le Figaro Voyage

association de Matthieu Ricard : Karuna-shechen.org

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dimanche 29 décembre 2024

Intelligence non artificielle

 Paul Watson nous rappelle avec intelligence notre véritable position dans l'univers. 



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samedi 28 décembre 2024

Méditation et action

 Agir


On oppose souvent la méditation à l'action en caricaturant le méditant comme un égoïste qui préfère s’intéresser à son nombril plutôt qu’aux problèmes du monde. Ce n’est pas toujours faux. J’ai connu des personnes qui prétendaient méditer plusieurs heures par jour et qui semblaient totalement indifférentes aux autres et à la marche du monde. On est loin de l’esprit véritable de la méditation à cœur ouvert, qui consiste justement à nous rendre encore plus attentifs à la totalité de la vie et du réel. 

C’est pourquoi la méditation ne peut que déboucher sur l'action. 

En développant une attention aimante, on est de plus en plus présent à soi-même, aux autres et au monde, et on désire de plus en plus prendre soin de soi, des autres et du monde. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde », disait Gandhi, et c’est justement ce que favorise la pratique de la méditation : en me transformant moi-même, je participe à la transformation du monde. En apprenant à m’accepter comme je suis et à m’aimer, j’apprends à accepter les autres et à mieux les aimer. En portant une attention aimante à ce qui est, je me sens concerné par la totalité du réel, et rien de ce monde ne m’est étranger. « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux », disait Socrate. En rentrant au plus profond de soi, dans le silence de son être, on s’ouvre paradoxalement à la totalité de ce qui est. Et lorsqu’on médite à cœur ouvert, nous sentons grandir en nous un amour universel et inconditionnel qui nous incite à nous engager pour servir le monde et diminuer la souffrance des êtres sensibles. Mes nombreux engagements associatifs, notamment en faveur de l’éducation des enfants et des animaux, qui prennent plus de la moitié de mon temps, s’inscrivent dans le prolongement direct du travail que je mène sur moi depuis longtemps, notamment par l’exercice de la méditation à cœur ouvert.

Et la méditation nous incite non seulement à agir, mais elle nous aide aussi à agir de manière juste. Comme le rappelle encore une fois fort à propos Krishnamurti : « La méditation est cette faculté d’appréhension totale de la globalité de la vie : de là naît l’action juste. » Parce qu’elle développe une vision claire et juste, au-delà de notre saisie égotique, la méditation nous aide à agir de manière juste, appropriée, féconde. C’est la raison pour laquelle, si l’on veut vraiment changer le monde et le rendre plus juste, elle devrait être enseignée aux enfants dès le plus jeune âge.

Plusieurs grands esprits l’ont compris depuis longtemps. William James, un des pères de la psychologie, définissait l’entraînement à l’attention comme l’éducation par excellence, et l’écrivain Arthur Koestler écrivait : « Il ne faut pas craindre d’avoir pour objectif d’enseigner la méditation dans les lycées, non pas pour faire des illuminés, mais pour retrouver notre moitié perdue. »

Extrait de "Méditer à cœur ouvert" de Frédéric Lenoir

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vendredi 27 décembre 2024

Méditation et contemplation

Contempler le réel


J'ai mis en exergue de ce livre cette parole de Khrishnamurti qui résume pour moi l'essentiel : "Voilà donc ce qu'est la méditation - elle ne consiste pas à s’asseoir en tailleur, ou à rester en équilibre sur la tête, ou que sais-je encore, mais à ressentir le caractère holistique et l’unité absolue de la vie. Mais cela ne peut advenir qu’en présence de l’amour et de la compassion. "

Méditer à cœur ouvert permet en effet de regarder autrement tout ce qui nous entoure. Lorsque nous regardons une pierre, une fleur, un arbre, un papillon, une fourmi, un être humain, nous les regardons avec une attention aimante. Les poètes sont de grands méditants, car ils savent justement regarder les choses les plus ordinaires avec un regard neuf, émerveillé, attentif au petit détail qui nous échappe. Chaque texte de Christian Bobin, pour prendre un poète contemporain que j’aime particulièrement, est le fruit d’une méditation profonde et aimante sur un petit rien. Ses mots me bouleversent, car ils me font regarder ces petits riens - un pissenlit, le sourire fatigué d’une vieille femme, un nuage, une balançoire - avec acuité et tendresse. On pourrait dire la même chose de certaines peintures, notamment les natures mortes, qui nous font regarder autrement les choses les plus banales de notre quotidien. Lorsqu’il est regardé avec attention et amour, le réel n’est plus simplement regardé, il est contemplé. 

Méditer à cœur ouvert, c’est regarder le monde avec le regard du peintre ou du poète. C’est peut-être le regarder aussi avec le regard du mystique, qui voit Dieu en toutes choses. Le théologien orthodoxe Jean-Yves Leloup raconte ainsi son initiation à la méditation hésychaste : « Il y a une trentaine d’années, au mont Athos, le père Séraphin m’a invité à apprendre à méditer, tout d’abord “comme une montagne”, c’est-à-dire avec le monde minéral, puis “comme un coquelicot’’ avec le monde végétal, puis “comme un oiseau” avec le règne animal, ensuite “comme Abraham” avec le cœur, et enfin, étape ultime, “comme Jésus”... Dieu est en toute chose. Il est lourd dans la pierre, il fleurit dans l’arbre au printemps, il chante dans l’oiseau, il prend conscience de lui-même dans l’homme, il jouit de lui-même dans le sage... »

Extrait de "Méditer à coeur ouvert" de Frédéric Lenoir

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jeudi 26 décembre 2024

Sérénité

 


Frédéric Lenoir nous invite à méditer 
dans son livre "Méditer à cœur ouvert".

En voici une occasion avec le thème de la sérénité :
Cliquer ici (8 min.)

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