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vendredi 6 mai 2022

Le but d'être sans but ?

 Le mot méditation est aujourd’hui sur toutes les lèvres.

En 1967, Il y a plus de cinquante ans, je demandais à Graf Dürckheim ce qu’il entendait par méditation ?

« Méditation ! C’est un concept. Si vous posez cette question à vingt personnes je suis persuadé que vous aurez vingt définitions différentes. On ne peut pas dire la méditation c’est ça ! On peut décrire ce que l’on comprend en pratiquant soi-même un exercice proposé sous ce nom. La méditation que je pratique et enseigne est désignée au Japon comme étant zazen. »

Le maître Zen Hirano Katsufumi Rôshi, que nous avons eu l'honneur et la chance de recevoir au Centre au cours des dix dernières années, a toujours souligné que « Il y a mille et une façons de méditer mais qu'il n’y a qu’une façon de pratiquer zazen ».


Pour Graf Dürckheim, la visée du Zen est la découverte et la libération de la vérité de soi-même. Qu'est-ce que la vérité?

Jinen San, Maître Zen qui enseigne au Japon et en Australie, répond que "La vérité est la vérité sans vérité ! C'est la vérité. Et il ajoute que "Lorsque nous disons ou mentionnons simplement la vérité, c'est habituellement la vérité dans le concept. Il y a donc une séparation entre la vérité et la vérité conceptuelle".

On ne pratique pas zazen avec le mental. A la question - Pourquoi est-il si difficile de faire l'expérience de la vérité ? Jinen San répond: "Si difficile ? Parce que nous pensons! C'est une sorte d'habitude, nous pensons qu'il faut tout penser... voilà le problème. Nous pensons que nous ne savons pas grand-chose sur les choses sans les conceptualiser, sans les approcher par la pensée. Ce qui est la cause de beaucoup de problèmes".

- Vous voulez dire que la clé qui ouvre sur la vérité est donc la MÉDITATION ?

« C'est la raison de la méditation. Mais lorsqu'on dit "méditation" il serait plus juste de dire ZAZEN. Lorsqu'on dit "méditation", c'est une pratique à travers le concept. Zazen est hors concept. On utilise la même position assise pour zazen ou pour méditer, mais la manière de pratiquer est très différente si on médite ou si on pratique zazen".

Parmi les promoteurs d'une pratique méditative dite moderne - la méditation de pleine conscience -nombreux sont les initiateurs qui font l'amalgame entre zazen et méditation. En affirmant un tel assemblage ils attestent d'une vérité : ils n'ont jamais encore pratiqué zazen. La plupart des personnes qui pratiquent "la méditation de pleine conscience" cherchent à obtenir quelque chose. La liste des CENT bienfaits associés et promis à celles et ceux qui pratiqueront cette méthode est en totale opposition avec l'exercice essentiel du Zen - ZaZen - qui est pratiqué SANS but.

Je ne pratique pas zazen en espérant atteindre un but prémédité. Je ne pratique pas zazen en cherchant à me faire une idée de la vérité qu'il me faudrait atteindre.

Pratiquer zazen en ayant un but, serait faire de zazen un moyen alors que zazen, par lui-même, est l'activation des qualités d'être qui sont à l'origine, au commencement de notre existence : la paix de l'âme (le calme intérieur), la paix de l'esprit (la sérénité) et la simple joie d'être qui en est l'expression.

Le Maître Zen Daigu Ryokan (1758-1831) écrit que " Zazen n'est pas un moyen ; zazen est une preuve".

Une preuve ? Oui, la confirmation à travers un vécu intérieur, de la libération de notre vraie nature d'être humain hors des chaînes d'un moi mondain - l'ego - qui est devenu le domaine de l'angoisse et des états qui l'accompagnent (soucis, inquiétude latente, peur souterraine). Expérience libératrice qui, même lorsqu'elle a la douceur d'un souffle, est bouleversante.

Zazen est l'exercice au cours duquel s'opère une véritable métamorphose. "Lorsqu'on pratique zazen, le corps prend la forme du calme !" (Hirano Roshi).

Zazen est un exercice indubitablement corporel et spirituel. 

Corporel ! Ici encore il nous faudra distinguer la vérité dans le concept et la vérité vraie. Ce qui exige d'avoir un regard nouveau sur ce qu'on appelle : le corps.

Passage de l'idée d'un corps que l'homme —A — à l'expérience du corps que l'homme —EST—. Au cours de la pratique de zazen s'éveille la conscience de ce que les japonais désignent comme étant le corps du Chemin". Cela ne concerne pas le corps que nous avons (Körper) mais le corps vivant dans sa globalité et son unité. (Leib).

C'est dans l'attention à l'acte de respirer que nous expérimentons la métamorphose de notre manière d'être au monde. " La respiration est davantage qu'une alimentation de l'homme en oxygène. L'acte de respirer est ce geste vital au cours duquel l'homme peut se donner lorsqu'il expire et se recueillir lorsqu'il inspire" (K.G. Dürckheim).


Lorsqu'on pratique zazen il faut donc éviter de se concentrer sur quelque chose : la respiration. Ce qui importe est l'attention portée au fait que en ce moment, pour ce moment, "Je Inspire"!

Il serait plus approprié d'écrire —JeInspire— sans intervalle entre le sujet et le verbe. Parce que, en vérité, il n'y a ni distance ni écart de temps entre ce que je nomme "Je" et ce que je nomme "inspire". "Je respire" est la vérité dans le concept. "JeInspire" est la vérité vraie.

Spirituel ! Lorsque la vie spirituelle devient une profession de foi et donc, une vérité dans le concept et un objet de réflexion mentale ; la personne se coupe de sa racine essentielle, de sa propre essence, de sa vérité vraie. Le Maître Zen - qui n'est pas un maître de vie mais un maître dans la pratique d'un exercice - nous propose une Voie d'éveil à notre nature spirituelle à travers un chemin d'expérience et d'exercice. Les grandes formules abstraites, les grandes idées laissent place à un engagement : "Le chemin est la technique ; la technique est le chemin".

Jacques Castermane

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jeudi 5 août 2021

Je sors de cette retraite en silence... apaisé !

 


Cet abrégé, conclusion de l’expérience faite par une personne qui participait pour la première fois à une retraite en silence, vaut plus que toutes les théories qui tentent d’objectiver les avantages de la pratique méditative appelée zazen.

« Je sors de cette retraite en silence ... apaisée ! »

Lorsque A.M. m’a dit cela je n’ai pas douté un instant de l’authenticité de son expérience. Sa manière d’être en tant que personne, sa manière d’être en tant que corps-vivant (IchLeib) confirmait son expérience intérieure. Sa manière d’être et de s’exprimer, particulièrement sobre, donnait l’impression qu’elle ne tombait pas dans le piège souvent tendu par l’ego : l’idée que ce pourrait être définitif.

Lorsque je lui ai dit « voilà une bonne raison pour reprendre l’exercice demain », son éclat de rire rendait compte de sa compréhension du mot Chemin et confirmait sa détermination.

Une autre participante à cette première retraite post-confinement, résumait son expérience par ces mots :« Au cours de ces quelques jours, les exercices que nous avons pratiqué m’ont permis de rompre cette urgence permanente qui gangrène mon existence quotidienne ! »

J’avais orienté la retraite en silence en invitant chacun « à tout faire un petit peu plus lentement ». Tout ! S’habiller, marcher du parking au Dojo, passer de la cuisine à la salle à manger, faire la vaisselle. Briser la culture du tout faire vite, plus vite qui emmène bon nombre de nos contemporains au burn-out ou à la dépression.

Un autre commentaire m’a particulièrement touché. « La retraite en silence que vous animez est vraiment une réponse à ce besoin vital de souffler, de se ressourcer. Je vous suis reconnaissant de ne pas nous assommer de promesses surabondantes et illusoires dont la plupart des ouvrages qui ont pour thème la méditation sont truffés. Merci de nous avoir donné quelques clés pour trouver en soi les moyens de traverser les épreuves de la vie ».

Se sentir apaisé ! Rompre avec ce sentiment d’urgence qui gangrène notre existence quotidienne ! Trouver en soi les moyens de traverser les épreuves de la vie !

Ces témoignages devraient nous interpeller ; d’autant plus en cette période de pandémie. Ils m’invitent à concevoir qu’il est possible d’assumer les conséquences d’une telle épreuve sans être attaché au désir du retour à une vie extérieure qui serait comme avant. Une telle adversité peut au contraire être l’opportunité de rompre avec les normes réclamées ou dictées par le monde extérieur et à contrario de se centrer ou se recentrer sur l’essentiel.

Se centrer sur l’essentiel ! Comment ?

La réponse donnée à cette question par K. Graf Dürckheim à son retour du Japon (1947), suite à son immersion d’une dizaine d’années dans le monde du Zen est résumée dans cette ordonnance : « Le Chemin est la technique ; la technique est le Chemin ».

Zazen, technique qui consiste à ne rien faire mais à fond (comme le disait André Comte-Sponville après avoir participé une sesshin au Centre) est très certainement l’exercice le plus simple et accessible au plus grand nombre. Il est vrai que le plus simple n’est pas toujours ce qu’il y a de plus facile à réaliser. Voici ce que me disait Graf Dürckheim suite à ma toute première expérience de cet exercice qu’est la pratique méditative sans objet : « Vous savez, l’exercice appelé zazen sera toujours un peu difficile pour ce qu’on appelle l’ego. Mais il faut savoir que le démantèlement du ‘’moi’’ est la condition fondamentale de la réalisation du vrai soi-même. Il ne s’agit pas d’anéantir le ‘’moi‘’ mais de transformer un ego uniquement centré sur lui-même afin de nous ou ouvrir à ‘’ce plus que l’ego‘’ que nous sommes déjà au plus profond de nous-mêmes ». (1)

L’usage du kanji ZAZEN m’oblige à réaffirmer ce qui apparaît comme étant fondamental sur la Voie tracée par Graf Dürckheim et dans l’enseignement qui nous est proposé depuis quelques années par le maître Zen Hirano Katsufumi Rôshi (2) : « ZAZEN EST DIFFÉRENT DE LA MEDITATION ».

« Il y a mille et une manière de méditer ; il n’y a qu’une manière de pratiquer zazen ».(H.R.)

« On ne pratique pas zazen avec le mental ». (H.R.)

« Laisser le corps, le corps vivant (Leib), prendre le dessus sur le mental ». (K.G.D.)

« En pratiquant zazen, le corps (Leib) prend la forme du calme ». (H.R.)

 

« Comment fait-on pour devenir calme ? »

Question posée par Graf Dürckheim à un maître zen au début de son séjour au Japon. Avec un sourire malicieux le maître répond : « Simplement laisser sortir le calme qui est en soi ... oui, simplement laisser sortir ... »

 Jacques Castermane

 (1) La Sagesse exercée — Jacques Castermane — Ed du Relié (2013)

(2) Lire : ENSEIGNEMENTS — propos du maître Zen Hirano Katsufumi Rôshi

Propos recueillis par Jocelyne Derudder www.tenchijin-zen-kai.fr


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jeudi 4 juillet 2019

L’exercice appelé Zazen par Jacques Castermane


Hirano Katsufumi Rôshi a été Maître des Novices au Temple Eihei-ji au Japon (vieux de 775 ans) pendant plus de vingt ans. Il dirige actuellement des sesshin aux USA, en Equateur, en Suisse, en France.(1)
Depuis 2011, nous avons (eu) le privilège, la joie et l’honneur de le recevoir au Centre. Il y a quelques jours, il est revenu pour la sixième fois nous rencontrer lors d’une sesshin . Je transcris, ci-dessous, les réponses qu’il a données à deux questions fondamentales : - Hirano Roshi, pouvez-vous nous dire ce que signifie le kanji « za » et le kanji « zen » qui sont associés dans l’expression « zazen » ?
Réponse : « Za signifie “s’asseoir” ; Zen signifie “calme”» .
- Que doit on faire lorsqu’on pratique zazen ?
Réponse : « Rien! »

LE CALME ?
Au 13ème Siècle, aux moines qui pratiquent zazen, Maître Dogen, fondateur de l’école Sôtô, pose régulièrement cette question : « Si vous ne trouvez pas le calme ici et en ce moment, vous le trouverez où et vous le trouverez quand ? »
Au 7ème Siècle, Hui Neng, présente le Ch’an en disant : « ma méthode est le calme et la sagesse ! Là où est le calme est la sagesse ; là où est la sagesse est le calme ». 
Dans son premier ouvrage, « Le Japon et la culture du silence » (2) , en 1950, Graf Dürckheim écrit : « L’homme (l’homme occidental) n’a peut-être jamais aspiré au calme avec tant de nostalgie. Jamais il n’a été aussi prêt à se réserver un espace de silence - à condition de savoir où trouver cet espace. »
Le calme n’est pas le contraire de l’agitation, de l’impatience, de l’anxiété et autres symptômes qui ont pour cause une activité mentale incessante. Le calme est une qualité d’être, une manière d’être, qui a sa source dans cette part de nous-même que les Maîtres zen désignent comme étant la vraie nature de l’être humain ; ce que Dürckheim appelle notre être essentiel.
Je ne peux pas fabriquer le calme à coups d’exercices ! En même temps, la rupture avec l’ego, centré sur l’activité mentale, nécessite un entraînement dont on ne peut pas faire l’impasse. Cet entrainement s’appelle zazen.
Que doit-on faire lorsqu’on pratique zazen ? Réponse : « Rien ! »

RIEN !
La réponse d’Hirano Roshi est insolite pour nos oreilles occidentales. Parce que si je ne fais rien … rien ne se fera, n’est-ce pas ? Et pourtant ! Je vous invite à vous asseoir (sur une chaise ou sur un zafu), à vous tenir droit (en évitant d’être crispé ou avachi) et, pendant quelques minutes, à exercer une absolue immobilité. Vous pourrez aussitôt découvrir et contempler (3) que vous ne devez rien faire pour respirer, que vous n’avez rien à faire pour que votre cœur batte, que vous n’avez rien à faire pour vivre, pour être !
De même, il n’y a rien à faire pour revenir à notre état de santé originel : le calme intérieur. Ne cherchez pas le grand calme … laissez-vous trouver par cette qualité d’être !

ÉCUEIL !
L’amalgame qui associe abusivement zazen et la méditation.
La méditation est une pratique liée à un but. Par exemple le bien-être ou la santé. J’invite les personnes qui doutent de ce postulat à consulter la liste des cent bienfaits pour l’ego promis à celles et ceux qui pratiquent la méditation de pleine conscience. Zazen est pratiqué sans but. Dès le premier pas sur ce chemin d’éveil à notre vraie nature il nous faut mettre tout en œuvre pour engager une rupture avec la conscience-moi. Rupture avec les désirs du moi, l’ambition du moi, les attaches du moi. (4)
C’est lorsque la multitude des choses à laquelle le moi s’identifie se tait que notre être essentiel nous parle à travers cette parole-événement : le Grand Calme Inconditionnel.

Jacques Castermane

1 Pour Paris, consulter le site : www.tenchijin-zen-kai.fr (Jocelyne Derudder) 
2 Karlfried Graf Von DÜRCKHEIM : Japan und die Kultur der Stille. München- Planegg: O.W. Barth 1950. 126 S.
3 Contempler ? Voir ce qui est vu sans examen de ce qui est vu ; sentir ce qui est senti sans transférer ce qui est senti dans des représentations mentales. 
4 Un maître zen, Shohaku Okumura, propose une image de zazen éclairante : « Zazen, c’est ôter les vêtements de l’identité pour laisser se révéler notre être-nu ». 
Voici le texte en intégralité : 

Zazen : Laisser se révéler notre être-nu « Nous portons des vêtements de métiers tels que médecin, avocate, mécanicien, prêtre, élève, enseignante. Mais quand nous sommes assis face au mur et abandonnons la pensée, la comparaison à autrui incluse, nous enlevons toutes ces tenues. En zazen je ne suis pas prêtre bouddhiste japonais, je ne suis ni japonais ni américain. En zazen, nous ne sommes ni riches ni pauvres, ni bouddhistes ni chrétiens. Les termes : japonais, américain, chrétien, bouddhiste, homme et femme, sont pertinents uniquement lorsque nous nous comparons aux autres. Quand je me compare aux américains je suis japonais, mais avant que je sache qu'il existe des personnes qui ne sont pas japonaises, je ne savais pas que j'étais japonais. Lorsque nous sommes simplement assis en zazen face au mur, nous ne sommes ni des êtres vivants illusionnés ni des bouddhas éveillés, nous ne sommes ni vivants ni morts, mais simplement tels que nous sommes. C'est tout. En zazen nous retirons tous nos vêtements et devenons le soi nu. » 
(Shohaku Okumura) 

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