jeudi 1 juillet 2021

Appelez-moi par mes vrais noms

 



Ne dites pas, je serai parti demain, car je ne cesse de naître, aujourd’hui encore.
Regardez en profondeur : je nais à chaque seconde
bourgeon sur une branche printanière,
oisillon aux ailes encore fragiles, apprenant à chanter dans mon nouveau nid,
chenille au coeur d’une fleur ;
bijou caché dans une pierre.
Je ne cesse de naître, pour rire et pour pleurer ;
pour craindre et pour espérer :
Mon coeur est rythmé par la naissance et
la mort de tout ce qui est vivant.
Je suis l’éphémère se métamorphosant sur l’eau de la rivière,
et je suis l’oiseau qui, au printemps, naît juste à temps pour manger l’éphémère.
Je suis la grenouille nageant heureuse dans la mare claire,
Et je suis l’orvet approchant en silence pour se nourrir de la grenouille.
Je suis l’enfant d’Ouganda, décharné, squelettique, aux jambes pareilles à des bambous fragiles,
et je suis le marchand d’armes vendant des armes meurtrières à l’Ouganda.
Je suis la fillette de douze ans, réfugiée sur une frêle embarcation, se jetant à l’eau pour avoir été violée par un pirate,
et je suis le pirate, au coeur incapable encore de voir et d’aimer :
Je suis un membre du Politburo,
et je suis l’homme qui doit acquitter sa « dette de sang » envers mon peuple, mourant lentement aux travaux forcés.
Ma joie est comme le printemps, chaude,
au point d’épanouir des fleurs en tout mode de vie.
Ma peine forme une rivière de larmes, débordante, au point d’emplir les quatre océans.
S’il vous plaît, appelez-moi par mes vrais noms,
Que j’entende ensemble mes cris et mes rires,
Que je voie ma joie mais aussi ma peine.
Appelez-moi, s’il vous plaît, par mes vrais noms,
Que je m’éveille, et ouvre pour toujours la porte de mon cœur, la porte de la compassion.

Thich Nhat Hanh

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mercredi 30 juin 2021

Pourquoi pratiquons- nous ?

 


Croyez-moi, même après toutes ces décennies, je me pose encore cette question tous les jours. Je pense tout le temps à arrêter. Mais je me rends compte que si je le faisais, je me retrouverais dans une situation pire que celle dans laquelle je suis maintenant. Et je devrais alors travailler encore plus dur pour me remettre sur les rails.
J'ai connu des hauts et des bas, des revers et d'innombrables problèmes que j'ai dû surmonter. Je suis allé voir toutes sortes de professionnels, j'ai consulté des gens, je suis allé voir des personnes saintes, je me suis entraîné avec des maîtres et j'ai lu de nombreux livres.
J'ai essayé toutes sortes de programmes d'exercices, de régimes, d'herbes, d'acupuncture, de chiropractie, de thérapies et de traitements médicaux. Je suis toujours arrivé à une conclusion : personne ne peut nous donner tout ce dont nous avons besoin.
Pourquoi pratiquer ? C'est le seul moyen de surmonter nos problèmes en y répondant "par le haut" et pas par une régression. C'est le seul moyen de comprendre notre vérité sur ce monde. C'est le seul moyen d'être indépendant. C'est le seul moyen de maintenir notre bien-être et notre santé mentale. C'est le seul moyen d'affronter le chagrin, la perte et la mort. C'est le seul moyen de réaliser les promesses spirituelles des livres saints.
La pratique se fait très lentement. Elle est construite sur de nombreux petits actes. Chacun d'eux a un effet subtil, à peine perceptible. Ce n'est que dans l'approfondissememt, sur de nombreuses années, et à la frontière du mystère, que nous voyons des résultats. Après tout, un océan est fait d'innombrables gouttes minuscules.
Le cadeau de la pratique, c'est que parfois, rarement, la grâce nous donne rendez-vous. Elle ne vient pas toujours, mais si nous pratiquons, alors nous serons là quand elle se présentera.
Traduction et adaptation d'un post de Deng Ming Dao par Fabrice Jordan.

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mardi 29 juin 2021

Arnaud Desjardins, être et avoir

 


« Les prestiges de notre société moderne, les prouesses techniques, l’abondance matérielle, les exploits en tous genres – communiquer à distance par le téléphone, franchir dix mille kilomètres en quelques heures avec un Boeing, envoyer des hommes sur la Lune – tout ceci nous aveugle à notre pauvreté spirituelle. Et j’affirme que les peuples sous-développés nous étaient, à bien des égards, supérieurs. Durant mes années de voyages, j’ai abondamment connu professionnellement la veulerie, la corruption et l’inefficacité de l’Asie dans certains domaines. Mais je sais aussi combien ces peuples étaient, dans leur pauvreté, favorisés par rapport à nous sur le plan de l’être. Je pense notamment aux musulmans dans la mesure où les sociétés musulmanes étaient encore non politisées (par exemple l’Afghanistan très à l’écart de la politique internationale jusqu’à l’occupation par les troupes russes), au monde de l’Himalaya (Sikkim, Bhoutan), aux réfugiés tibétains ou aux hindous appartenant à certaines couches sociales encore protégées.
Vous comme moi, nous avons grandi dans une société qui, sur le plan de l’avoir, est unique dans l’histoire de l’humanité mais qui, sur le plan de la décadence de l’être, est unique aussi. Nous sommes allés déjà beaucoup plus loin dans la décadence que les Romains ne l’ont été à l’époque où leur fameuse devise «panem et circences» («du pain et des jeux du cirque») paraissait les éloigner vraiment de toute spiritualité. C’est donc devenu un fait courant que des hommes et des femmes à la fois rêvent de samadhi, de satori, d’états supérieurs de conscience, et soient pourtant très défavorisés sur le plan de l’être.

Le premier enseignement avec lequel j’ai été en contact et que je n’ai jamais renié, l’enseignement Gurdjieff, était éloquent à cet égard. On nous rapportait les paroles de Gurdjieff : « L’homme doit d’abord découvrir sa totale nullité, sa complète “ merdité ”. » Il est difficile pour un Français moderne de prendre vraiment conscience de sa complète nullité. Nous avons trop de raisons universitaires, professionnelles (chacun trouvera les siennes) de considérer que nous ne sommes pas aussi nuls que Gurdjieff osait l’affirmer. Même si ces paroles vous semblent abusives – alors que mon expérience pendant des années m’a confirmé combien elles me concernaient – soyez conscients du divorce entre cette faiblesse de l’être, même si vous êtes bourrés de diplômes ou si vous gagnez énormément d’argent, et la hauteur des ambitions spirituelles.»

(Approche de la méditation, chap. 5)
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lundi 28 juin 2021

Utile beauté...


"La beauté, ce n'est pas où sont placées tes plumes ni comment elles brillent aux yeux du monde, mais comment tu utilises tes ailes"

Faisan doré et fleurs de coton rose par l’empereur Huizong de Song (7 juin 1082 – 4 juin 1135), nom personnel 赵佶 Zhao Ji.

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dimanche 27 juin 2021

Ignorance

 


"Un petit enfant, au commencement, ne se connaît pas lui-même, bientôt, il prend conscience de son corps, puis de celui des autres et se met à apprendre une foule de choses. Tout a néanmoins commencé par cette absence de connaissance. L’homme est ignorant de sa base, de son début, c’est sur cette ignorance qu’il construit sa compréhension du monde et un savoir de plus en plus complexe. Pour découvrir la vérité, ce n’est pas dans la direction de la philosophie ou de la religion qu’il vous faut chercher, c’est dans la direction opposée. Il vous faut retourner au commencement, il vous faut cerner cette ignorance initiale sur laquelle a été dressé tout le reste, il vous faut sonder ce que peut être cette connaissance négative, cette absence de tout savoir. Quand vous aurez connu cela, vous saurez toutes choses.
Tant que vous demeurez ignorant de votre base, de ce qui vous supporte, il est évident que tout ce que vous pouvez exprimer sur Dieu est faux. Mais quand vous avez compris cette base, ce principe du « je suis » non formulé, vous manifestez Dieu et vous êtes Dieu. Stabilisez-vous dans cette conscience de la toute petite enfance ne se connaissant pas et découvrez ce qu’elle est.
Tout ce que vous pouvez faire, en dehors de trouver votre véritable nature, est, soit vous agiter et vous fatiguer de plus en plus en croyant agir, soit vous endormir. Tout ce que vous pensez accomplir socialement ou spirituellement n’est que jeu, divertissement."
L’entité humaine n’existe en aucune façon. Il y a ce principe de conscience qui vient se joindre à la gestation d’un corps au moment de la conception. Chez le nouveau-né il est « je suis » en sommeil. Ensuite l’enfant devient conscient mais cette conscience s’identifie à son contenu. Et là commencent les spéculations et la souffrance. Placez votre être dans l’êtreté et échappez à tout cela.."
Nisargadatta Maharaj

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samedi 26 juin 2021

Culture de soi

 

La culture quotidienne de soi est essentielle pour suivre le Tao. Les résidus négatifs de chaque jour tombent, et l'énergie sacrée du ciel et de la terre se renouvelle en nous. La vertu en est le résultat. C'est le caractère moral et éthique que le mot implique, mais c'est aussi un pouvoir de transformation.
Si nous pratiquons chaque jour, alors la vertu rayonne à l'extérieur de nous. D'autres personnes se cultivent également, et ces ondes vont se croiser et se construire les unes sur les autres. Si vous voulez une vie différente et un monde différent, tout ce que vous avez à faire est de vous cultiver.
Daodejing, chapitre 54 :
Cultiver soi-même, et la vertu sera réelle.
Cultivez votre famille, et la vertu débordera.
Cultivez votre village, et la vertu durera longtemps.
Cultivez votre nation, et la vertu sera abondante.
Cultive le monde, et la vertu sera partout.
Traduction d'un post de Deng Ming-Dao


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Alchimie interne taoïste. Illustration gravée sur bois de la pratique intitulée "Nourrir et faire croître l'embryon sacré", tirée du Xingming guizhi (Conseils sur la nature spirituelle et la vie corporelle) de Yi Zhenren, 1615. Wellcome Images,

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vendredi 25 juin 2021

Accueillir la cueillette

 

Accueillir la nature en nous. Apprendre à la connaître pour mieux se reconnecter à notre nature.
La seule "mauvaise herbe" sur cette planète que je connaisse s'appelle l'homme civilisé...
Il est étonnant de voir que, pendant que l'on saccage la nature (des particules de plastiques ont été retrouvées sur des ailes d'abeilles), des scientifiques prennent conscience des différentes communications animales et végétales et de l'intelligence du vivant.


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jeudi 24 juin 2021

Réactions sans liberté...

 

Extrait de : La voie et ses pièges par Arnaud Desjardins


… Nous commençons à nous poser des questions : est-ce vraiment si librement que j'ai décidé d'aller tel jour à tel endroit, est-ce si librement que, m'étant rendu à cet endroit, j'y ai rencontré telle personne laquelle a eu telle influence sur mon existence ? Une première illusion, la plus grossière, de diriger son destin indépendamment à partir de sa « libre » volonté va tomber.

Je m'aperçois que mes actions ont été des réactions ou, au moins dans certains cas, des réponses. Car il ne faut pas confondre une réaction et une réponse. Dans la réaction, impulsive et compulsive, nous sommes simplement emportés, dans la réponse nous demeurons conscients, établis en nous-mêmes, en possession de nous-mêmes, nous ne sommes pas identifiés. Plus vous observez votre existence, plus vous constatez qu'en fait toutes vos actions ont le plus souvent procédé de réactions mécaniques et non pas de réponses appropriées puisque l'élément de présence à soi-même, de vigilance faisait défaut.

Envisageons notre histoire personnelle depuis la conception. En quoi notre ego tel que nous le ressentons aujourd'hui a-t-il participé à la fusion de l'ovule et du spermatozoïde ? Qu'ai-je décidé en l'occurrence, en quoi ai-je été l'auteur de l'action, l'agissant ? Des chaînes de causes et d'effets très puissantes ont ordonné qu'un homme et une femme soient attirés mutuellement, s'accouplent, que cette femme soit enceinte et qu’un être humain vienne au monde. En quoi votre ego a-t-il ensuite participé au travail de multiplication et de différenciation des cellules qui produit l’embryon puis le fœtus pour constituer en neuf mois un être humain viable, avec un cerveau, un système nerveux, digestif, respiratoire. Puis, vous êtes nés, et ce n'est pas « vous » qui avez programmé l’expulsion de la matrice.

p. 91 - 92


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mercredi 23 juin 2021

Ne pas s'entêter


Cette vidéo montre bien que les pensées nous emportent loin de la réalité de l'instant. Elles nous enferment dans des ascenseurs émotionnels.



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mardi 22 juin 2021

Ensemble...



"Quand une multitude de petites gens,
Dans une multitude de petits lieux,
Avec une multitude de petits gestes
Changent une multitude de petites choses,
Ils peuvent changer la face du monde".
❤Erich FRIED
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lundi 21 juin 2021

Le jour de la nuit

 

Le nouveau livre d’Alain Galatis, au titre oxymorique, commence par un récit saisissant : le chapitre « Ordonnateur du chaos » nous raconte une expérience originelle, vieille de vingt ans environ, vécue par l’auteur. À la fois très simple et très troublante : marchant derrière un inconnu, Alain s’aperçoit soudain que sa conscience s’est extraite de l’individu qu’il pensait être pour s’amplifier, au point de s’agréger à celle du marcheur dont il ne se sent alors plus séparé. Ce qu’il avait lu dans les livres de sages devient sa propre réalité : « Appréhension d’une unité des phénomènes et du caractère atemporel de l’instant présent. » Cette appréhension fut très brève mais ensuite vécue de nouveau et approfondie, jusqu’à permettre une discrimination constante entre le fait de vivre l’événement et celui de l’interpréter.
Mais alors, se demande l’auteur, pourquoi sont-ils si peu nombreux, ceux qui font, parallèlement à l’existence commune, l’expérience de cette unité pourtant si accessible à chacun d’entre nous ? Pourquoi l’événement en tant qu’« impensable », « foudroyant » comme un « soleil éblouissant », échappe-t-il à notre perception ? Pourquoi la fable de notre conscience individuelle dissimule-t-elle la « conscience de l’être » qui est notre seule consistance réelle ? Pourquoi diable prenons-nous les histoires que nous nous racontons, c’est-à-dire des fictions, pour la réalité, alors que celle-ci est si simple, aveuglante d’évidence ? Pourquoi donc persistons-nous à ordonner le chaos, à le perpétuer ? Pourquoi, finalement, dissimulons-nous sous d’innombrables énigmes la seule question qui mérite d’être posée : « Qu’est-ce qui existe ? » et qui contient son corollaire : « Qu’est-ce qui n’existe pas ? »
C’est un fait : au lieu d’opérer cette distinction coupante comme la clarté, nous préférons continuer à nous laisser envoûter, aspirer par le vortex d’illusions que pourtant nous créons. Et ne voyons pas à quel point cela nous plonge dans le pire des chaos… Notre malaise constant n’en est-il pas le signe ?
S’ensuivent trois autres chapitres, tout aussi prenants.
« Le jour de la nuit », qui donne son titre à l’ensemble du livre, est déroutant, vertigineux. Il évoque dans une prose poétique la dissolution de l’illusion ultime du chercheur spirituel qui se croyait pourtant bel et bien arrivé au but en se percevant comme « fondu dans le paysage » : « La grande révélation est donc très simple : il ne s’est rien produit. Son expérience extraordinaire n’en était pas une. Il n’y a strictement rien à chercher. Il n’y a strictement rien à changer. »
« La nuit espiègle » revêt une autre forme : celle d’aphorismes qui, tels des koans japonais, court-circuitent nos habitudes de penser et creusent encore davantage le lit de la poésie pure. En voici quelques-uns, à savourer : « Par la raison brûler toutes les maisons. » « Le réel est inhumain. » « Tu es autrui, pour le meilleur et pour le pire. » « Il fallut faillir. » « La mélancolie est l’ombre portée de ce qui est. » « Trempe les lèvres. »…
Enfin, « L’homme croit que ce qui n’existe pas existe » referme la boucle avec le premier chapitre. Non pas vraiment enfin : il s’agit d’une boucle infinie, comme le ruban de Moëbius. Les paragraphes ne s’enchaînent pas, ils cherchent plutôt à déchaîner notre manière de percevoir. Sans concession, sans pitié, les phrases martèlent ce qu’obstinément nous refusons de voir : « A peine une illusion tombe-t-elle dans les flammes qu’elle se relève démultipliée en cent nouvelles illusions. Hydre monstrueuse écrasant toute vaine tentative de rébellion. » Nous redoutons de toutes nos forces de remettre en cause le socle qui fonde notre individualité. Ce faisant, nous critiquons le chaos, sans cesse, autour de nous, sans nous rendre compte un seul instant que nous le créons et l’alimentons sans trêve.
La conclusion n’est qu’un commencement : « Personne ne t’appelle et personne ne t’attend. Seul, tu dois te réveiller. Tu dois te lever et sortir dans la nuit noire. » Ce ne sont pas les toutes dernières phrases de ce livre mais elles pourraient l’être : elles en délivrent la quintessence.
Un livre impressionnant, décapant, renversant !
Sabine Dewulf
Le Jour de la nuit, d’Alain Galatis, éditions Originel-Accarias, 2021, 122 pages, 14 €.



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dimanche 20 juin 2021

Rouge et rond comme une cerise...

 L'arrivée des premières cerises ouvrent le champs à des réflexions mélancoliques sur le temps qui passe et la force des liens familiaux.

Chaque année, les premières cerises me rendent rêveuse et nostalgique... Les reflets rubis des grosses cerises burlat, le panaché rose et jaune des bigarreaux, mais surtout le rouge pâle de ces petites griottes rabougries, juste un noyau, à peine un coup de dent autour, et chanceuse encore si on ne tombe pas sur un ver, fort mécontent d'être dérangé dans son déjeuner.

Pff, pff, je recrache tout, je trépigne un peu... « Jette-la, grand-mère, jette-la ! » « Mais non, mon petit, c'est parce qu'elle est délicieuse, cette cerise, qu'il l'a choisie ! » « Grand-mère, je ne veux pas manger de ver, c'est dégoûtant d'abord. » Mais grand-mère sourit, indulgente, pour ce qu'elle considère des caprices de petite fille choyée et citadine.

Le regard d'un enfant de 7 ans


Les cerises, pour elle, c'est un cadeau du printemps, une surprise ardemment attendue, des journées lumineuses dans les difficultés de la vie... « On grimpait sur l'arbre, vois-tu, et on en mangeait, on en mangeait... » Je regarde cette vieille dame, plutôt ronde, qui marche si mal, et je ne la crois pas. Comment serait-ce possible... Je n'ai pas spécialement réfléchi à la question mais c'est tout à fait évident que, même si moi, je change, si je grandis, si je ne suis bientôt plus une enfant, imaginez 7 ans ! l'âge de raison.

Mes parents ont toujours été vieux, parce que ce sont des parents, c'est logique, et ma grand-mère a toujours été extrêmement vieille et a passé sa vie assise dans un fauteuil au soleil dans son petit bout de jardin. Elle a toujours eu cette peau douce toute rose, ces joues un peu froissées que j'aime embrasser, des cheveux blancs tout ébouriffés et des yeux qui se plissent pour mieux me regarder : « Comme tu as grandi ! », me dit-elle chaque fois que j'arrive. Je ne le dis pas, mais je trouve cette remarque un peu bête, les petites filles, c'est fait pour grandir, est-ce qu'elle ne le sait pas ? « Mais tu as déjà eu des petites-filles, grand-mère, tu sais bien que je vais devenir une grande ! »

Un refuge dans ma vie

Aujourd'hui, c'est jour de fête, premières cerises, et un sourire encore plus joyeux que d'habitude ; elle tourne et retourne les fruits dans ses mains, les regarde en transparence, en respire le parfum et sourit : « On se rendait malades, comme tous les gosses, et notre mère nous tirait les cheveux quand on revenait, le tablier tout tâché, la figure toute barbouillée. C'est que les cerises, c'était pour les vendre ; on les rangeait bien proprement dans un panier, et on se mettait au bord de la route. Et gare si on revenait sans argent, et avec une bouche toute rouge ! »

Je n'écoute pas grand-chose parce que je n'imagine même pas de quoi elle parle : jamais mes parents ne m'ont tiré les cheveux, jamais ils ne me laisseraient partir toute seule au bord d'une route, jamais je n'ai mangé de cerises qui n'aient pas été auparavant triées et lavées. Ce que je veux, c'est me blottir contre elle, sentir son souffle sur mes cheveux, ses bras solides autour de moi, sa main qui caresse ma joue.

Ce que je veux, c'est qu'elle soit là, qu'elle me dise que tout va s'arranger, même si je commence à ne plus la croire toujours. Mais elle est un refuge dans ma vie, une certitude, un rempart que, doucement, les jours émiettent, sans que je m'en rende compte. Elle fut mon premier grand chagrin. Aimer, être aimée. Aimer longtemps après que la personne aimée a disparu. Un amour qui continue à nous emplir, un amour rouge et brillant, un amour rond comme une cerise.

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Nonne bouddhiste, Joshin Luce Bachoux anime la Demeure sans limites, temple zen et lieu de retraite à Saint-Agrève, en Ardèche. Auteure de Tout ce qui compte en cet instant chez Points Vivre, et Une saison en méditation, au Cerf.

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