jeudi 2 octobre 2025

Des signes...

Dans son nouvel ouvrage, Anne-Dauphine Julliand raconte sa confrontation à la mort d’un troisième enfant...


Je ne cherche pas de signes d’eux. Nulle part. Ni dans le dessin des nuages, ni dans le bourdonnement d’une ampoule, ni dans les soupirs de la maison. Je ne cherche pas de signes d’eux. Mais j’en vois. Comme ceux que Gaspard a vus après la mort de Thaïs.

« Tu verras, elle t’enverra des signes, c’est sûr. » Elles étaient trois amies venues me rendre visite, serrées sur le canapé. Je leur avais servi un jus de fruits, j’aurais préféré un alcool fort. De ceux que je ne bois jamais d’ordinaire. Mais les jours n’avaient plus rien d’ordinaire. Ils suivaient celui de la mort de Thaïs. « Mort ». J’ose le mot, comme Gaspard le faisait alors. Lui seul capable, dans l’insouciance de son enfance. Il n’avait pas encore six ans. Il est entré dans le salon, s’est laissé embrasser par chacune, baiser mouillé de larmes, puis il nous a oubliées. Il s’est installé sur le parquet, allongé sur le ventre, les jambes repliées en l’air qui, dans leurs battements, dessinaient des ciseaux. Il a étalé ses jouets; plongé dans son monde imaginaire, il parlait tout haut. Comme si nous n’étions pas là. Mais en réalité, il entendait, il écoutait notre conversation gênée. Il guettait nos réactions pour ajuster les siennes. Comme s’il devait apprendre de nous dans la peine. Sans savoir que c’était nous qui nous inspirerions de sa manière de faire. De son instinct à se confronter à la réalité, quand nous tentions de la fuir. De la simplicité de ses larmes, de sa confiance dans nos bras, de la spontanéité de ses paroles, de sa manière de s’adresser au ciel, de son rire retrouvé.

Quand elles se sont levées pour partir, leur verre à peine touché, l’une de mes amies a posé sa main sur mon bras. « Tu verras, Thaïs t’enverra des signes, c’est sûr. » Je n’ai rien répondu. Mais cette injonction à guetter des preuves m’a agacée. Pourquoi chercher à faire parler l’Au-delà ? J’ai refermé la porte derrière elles. Gaspard a disparu dans sa chambre. Avant de revenir, un livre dans la main. Celui que nous avions lu quelques nuits plus tôt, collés l’un contre l’autre. Une belle histoire d’amitié. Il voulait que je la lise encore. Quand j’ai tourné la dernière page, il a dit en caressant son oreille, comme il le faisait quand il était ému : « Ton amie tout à l’heure, elle a dit que Thaïs t’enverra des signes. C’est des signes comme celui-là ? C’est possible d’en avoir en vrai ? » Son doigt a pointé la couverture du livre, le dessin élégant et son titre « Mon cygne argenté ». Pour lui, les signes étaient des cygnes.

Je n’ai jamais oublié les cygnes de Gaspard. Grâce à eux, et à lui, je souris intérieurement chaque fois que l’on me demande si je vois des signes de mes enfants.

Ce matin, je suis partie toute seule marcher dans la campagne autour de la maison de mes parents. Un besoin de m’éloigner, de retrouver le calme et de hurler ma peine loin de toute oreille. Sur l’étang au bout du chemin de terre, là où nous aimons nous promener en refaisant le monde, une boucle empruntée par toutes les générations de la famille, sur l’étang, cinq taches blanches contrastent avec la surface sombre. Cinq cygnes dans toute leur élégance. J’admire la grâce de leur glissement sur l’eau. Trois d’entre eux se détachent et s’approchent de la rive. Tout près. Il suffirait que j’avance de quelques pas, le bras tendu, pour effleurer leur plumage. Je ne bouge pas. Nous restons dans un face-à-face. Puis, en un seul mouvement, ballet coordonné, ils courbent le cou, inclinent bas la tête. Tous les trois. Une révérence. Un salut. Un signe.

Mes signes sont des cygnes.

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mercredi 1 octobre 2025

Esprit perturbé

Ogyen Tendzin Jigme Lhundrup,
l’incarnation du grand maître tibétain Dilgo Khyentsé Rinpoché

"‍Mieux vaut donc nous raviser et faire preuve de bon sens. Or, si nous laissons notre esprit nous maltraiter au point que nous vivons dans la souffrance et faisons également souffrir les autres autour de nous, c'est le signe que nous manquons précisément de bon sens. On peut considérer comme ‟ négatives ” les pensées et les paroles qui proviennent de notre esprit perturbé. Si, au lieu de nous lamenter sur notre sort, nous cultivons l'altruisme et la compassion et que ces états d'esprit ‟ positifs ” améliorent notre bien-être et celui d'autrui, nous faisons preuve de bon sens."


 Dilgo Khyentsé Rinpoché

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mardi 30 septembre 2025

Perspective


J'ignore la perspective
entre un soleil et un pissenlit
L'un est plus grand que l'autre
à cause de son tremblement
dans le pré
et je cueille parfois
ses pétales qui brûlent
J'ignore sciemment la perspective
car toutes les choses
me sont proches
et que la réalité
ne demande rien
à personne.
Christian Viguié
Nature morte avec page blanche, ombre et corbeaux
Peintures : Cécile A. Holdban
Éditions L'Ail des ours

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lundi 29 septembre 2025

dimanche 28 septembre 2025

Une invitation à la pratique, par Lee Lozowick.

 

«L'investigation intérieure et «neti neti» (ni ceci, ni ceci) sont deux pratiques traditionnelles en Inde qui nous aident dans notre travail. Avec «neti neti», on constate ce qui monte à la conscience et on dit : «la réalité n'est pas ceci». Car chaque fois que l'on se fixe sur quelque chose de spécifique et qu'on le considère comme étant ce qui est, on exclut tout le reste et on est dans le faux. Si on dit «neti neti» à propos de tout, au bout d'un moment, on arrête de se focaliser sur le spécifique et de fonctionner de manière dualiste, et on arrive à l'essentiel. On arête de diviser la réalité, on l'accepte telle qu'elle est dans sa totalité.
L'investigation intérieure est une pratique très similaire. On questionne chaque émotion, chaque sentiment, chaque pensée : «Who am I kidding ? - De qui je me paye la tête ?». Cette phrase est comme une épée qui tranche toutes les illusions jusqu'à ce qu'aucune ne puisse résister et qu'il ne reste plus rien d'autre que la source même de la Création, c'est à dire ce qui est. Il faut persévérer, persévérer, persévérer.
Même un satori n'est pas la fin du questionnement. Même avec un satori, quand on se dit : «Ça y est !», ça n'y est pas. Dès qu'on en fait un concept, on n'est plus ici, dans ce moment-ci. On pratique donc instant après instant, encore et encore, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'instant, jusqu'à ce qu'il n'y ait qu'ici, juste ici.»

(Lee Lozowick, Hauteville, 6 juillet 2000)
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samedi 27 septembre 2025

Je ne fais pas le malin


je ne fais pas le malin
je m’y évertue du moins
Il se pourrait bien que qui
de sagesse ne se sent plus
se trouve fort dépourvu
une fois la bise venue
d’ailleurs que sais je
de quoi que ce soit
au final rien
aussi
se garder de faire le malin
ouvrir les mains
implorer
le règne qui vient
emprunter
le chemin divin
pour devenir humain
s’en trouver plutôt bien

----------------- Gilles Farcet

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vendredi 26 septembre 2025

Le soin de l'écoute

 La présence à l'autre est le premier soin. Il ne coûte qu'une écoute. Mais n'a pas de prix.




Source : Je serai là de L'homme étoilé
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jeudi 25 septembre 2025

mercredi 24 septembre 2025

Sourire de lumière


 « Le sourire est une chose sacrée, comme tout ce qui répond par une réponse plus grande que la question. Moi qui suis entêté de solitude, je dis que le plus merveilleux de tout, c’est le sourire. 

C’est une des plus grandes finesses humaines. 

C’est presque un avant-goût de la vie d’après, comme une fleur de l’invisible." 

La lumière du monde. 

C. Bobin

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mardi 23 septembre 2025

Le ciel est bleu...?


Il y a très longtemps, quelqu'un vous a dit : « Le ciel est bleu. » Et depuis vous avez toujours transporté cette idée avec vous.

Un chien ne dit jamais : « Le ciel est bleu ». Les chats ne disent jamais : « Les arbres sont verts ». Un chien ne dit jamais « Je suis un chien ». Les chats ne savent pas qu'ils sont des chats. Les êtres humains fabriquent tout et se disputent ensuite à ce sujet. Leur vue est une vue erronée. Ils fabriquent la couleur, la taille, la forme, le temps, l’espace, les noms et les formes. Les êtres humains fabriquent la cause et l’effet, la vie et la mort, la venue et le départ.

Originellement, ces choses n'existent pas. Tout vient de notre pensée : notre pensée fabrique chaque phénomène. Ce n'est rien de plus que l'idée de quelqu'un d'autre. Les Américains ont une idée américaine : ils disent dog. Les Coréens ont une idée coréenne : ils n'appellent pas ça dog mais gye . Lequel des deux est correct ?

Pour avoir la bonne réponse, allez donc demander à un chien : « Êtes-vous un chien ? ». Sa réponse risque d'être intéressante.

Si, pour la transformer en sagesse, nous voulons digérer toute notre compréhension des choses, nous devons retourner à notre esprit avant le moment où s'est élevée la première pensée. Cet état n'a ni nom ni forme. Certains l'appellent : esprit, nature, substance, Dieu, soi, Bouddha, âme ou conscience. Mais originellement cet état n'a pas de nom, pas de forme, parce qu'il se situe avant la pensée. Aussi, ouvrir la bouche pour nommer quoi que ce soit, est déjà une faute grave.

Seung Sahn

Extraits de 365 jours Zen, Ed. Le Courrier du Livre, 2002.

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lundi 22 septembre 2025

Le vide médian

 


Le Vide originel est présence agissante au cœur du manifesté, au sein des Dix mille êtres. On l'appelle alors vide médian. Par sa dynamique, il permet aux souffles yīn/yáng d'entrer dans leur mouvement d’échange :

"C’est lui qui attire et entraîne les deux souffles vitaux dans le processus du devenir réciproque ; sans lui le yin et le yang demeureraient des substances statiques et amorphes."

Il "est le point nodal tissé du virtuel et du devenir, où se rencontrent le manque et la plénitude, le même et l’autre."

C'est en et par le vide médian que s'organise, se structure la rencontre des deux souffles yīn/yáng :

"le Vide même, loin d'être synonyme de flou ou d'arbitraire, est le lieu où s'établit le réseau de transformations du monde créé."

 Le vide, est une puissance de transformation, présence insaisissable au cœur du manifesté. La pensée chinoise nous incite à ne pas arrêter notre regard au niveau le plus visible mais à devenir l’ami du caché d’où procède le visible. Ne nous laissons pas fasciner par l'apparence des choses, apprenons à ressentir la présence du vide, wú 無, au sein de toute chose. Au sein d'une roue de char, d'un vase, de la pièce d'une maison... :

 "Trente rayons se joignent en un moyeu unique

Ce vide (wú 無) dans le char en permet l’usage

 D'une motte de glaise on façonne un vase

Ce vide dans le vase en permet l'usage

 On ménage des portes et des fenêtres pour une pièce

Ce vide dans la pièce en permet l'usage.

Le vide est présent en toute chose. En l'homme aussi qui, au profond, à l'intime, a la capacité de le ressentir. Parce qu'il est situé entre Ciel et Terre, qu'il est né de leurs souffles,

"l'Homme, par son esprit, est capable d'acquérir les vertus de la Terre et du Ciel, de communier par le truchement du Vide médian avec le Vide suprême."

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dimanche 21 septembre 2025

Revenir du pays de Peter Pan

 Conversations avec ma mère qui s’aperçoit à quel point les questions philosophiques lui ont échappé au cours de sa vie. Depuis des années elle me regarde en souriant, amusée de voir sa fille toujours à s’interroger sur l’existence. Je suis frappée du nombre de personnes âgées qui n’ont aucune idée de leurs mondes intérieurs.

Leurs terres sont en friche, ils ont mangé la moisson depuis longtemps dans ce qui leur apparaissait « le beau temps de la jeunesse ». Ils ne savent pas que l’on peut travailler afin que le sol donne une autre récolte, celle-là plus secrète, moins matérielle, plus rassasiante.

Il reste à ces anciens un goût amer et le regret de ne plus pouvoir faire ou aller à leur guise. « C’est pas drôle, ah non ! » Petite ritournelle que j’entends souvent dans leurs bouches.

J’aimerais leur dire que leur âge n’est pas l’antichambre de la mort, qu’il y a autre chose à expérimenter que l’attente. Qu’ils peuvent être des pionniers d’une vieillesse lumineuse aux yeux de ceux qui viennent, parce que là où ils sont parvenus, du haut de leurs montagnes d’années vécues, ils possèdent ce qui ne peut s’acquérir qu’avec le temps, un recul.

Avec le ralentissement du corps, du langage, eux pour qui le temps est compté peuvent le savourer autrement, voir la grâce des instants passés et présents. Au fond, ce temps réduit peut être un allié.

Un garçon qui ne veut pas grandir


La rentrée est morose. Écouter les nouvelles donne la nausée. On demeure impuissant avec nos « pourquoi ? » Plus le monde s’épaissit dans ses vagues de violence plus on a envie de fuir. Mais où ? Jadis, je m’échappais dans les contes.

Les psychanalystes comme Bruno Bettelheim pensaient qu’ils ont le don de structurer la psyché de l’enfant. Ils peuvent être des sources de sagesse pour les adultes par les symboles qu’ils transmettent.

Je pense à l’histoire de Peter Pan écrit par J.M. Barrie en 1911. Si on relit l’histoire, Peter est un garçon qui ne veut pas grandir. Au début du récit, il a perdu son ombre. Sans ombre, on ne peut voir la lumière. La conscience de l’ombre est essentielle pour se connaître. Mais Peter Pan ne veut pas voir le réel, il veut se distraire et entraîner les autres enfants Wendy, John et Michaël dans le pays imaginaire, un pays où l’on fuit la réalité. Même la fée Clochette, petite âme ailée est de la partie pour s’échapper.

Dans ce pays il y a le célèbre capitaine Crochet qui veut se venger de Peter Pan qui lui a coupé la main. Symboliquement, le premier lui a ôté un moyen d’action. Peter a jeté la main à la mer avec le réveil du capitaine dans la gueule d’un crocodile.

Symbole du temps qui passe


Ce détail comique du réveil est un symbole du temps qui passe. Peter Pan a volé au capitaine cette conscience. Au fond le capitaine n’a plus les moyens de devenir adulte. Il est figé dans un moment, enfermé dans la seule pensée de sa vengeance. Le crocodile est un monstre marin. Il est un signe de ces bêtes cachées dans nos profondeurs. Nous avons en nous des animaux aux dents de crocodile qui attendent que nous les affrontions et les maîtrisions au risque de nous dévorer.

C’est ce qui arrivera au capitaine Crochet qui a perdu dans le conte plus qu’une main, sa conscience d’être humain vivant la terre pour un temps limité. Il sera anéanti par le crocodile.

Je retrouve mes chères vieilles personnes que je visite. Et j’ai envie de leur raconter Peter Pan, ce vieil enfant qui veut échapper aux transformations que le temps produit inéluctablement. J’ai envie de leur dire que le temps peut nous aider à ne pas fuir mais à grandir pour redevenir de vrais enfants.

Paule Amblard

Historienne de l’art, spécialisée dans l’art médiéval et la symbolique chrétienne, elle a publié Un pèlerinage intérieur (Albin Michel), l’Apocalypse de saint Jean, illustrée par la tapisserie d’Angers (Diane de Selliers éditeur), les Enfants de Notre-Dame et la Chambre de l’âme (Salvator). Sa dernière parution : Notre-Dame de Paris, les symboles des pierres (Salvator).

Source : La Vie

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samedi 20 septembre 2025

A l'écoute !

De même pour écouter. Dans une conversation qui ne vous implique pas trop, vous pouvez tenter cet effacement : non pas « j'écoute Simone » – moi je suis là et j'écoute attentivement Simone – mais « Simone est écoutée ». Il y a une écoute, il y a une possibilité de répondre, il y a une mémoire de ce qui aura été dit, mais ahamkar, « ce qui fait le moi », momentanément n'est plus présent. Vous verrez aussi combien c'est inhabituel. Et si vous pouvez vivre cette expérience, ce changement d'attitude intérieure, relativement facile à effectuer ne fût-ce que pendant quelques instants, cela vous en dira déjà plus sur l'effacement de l'ego que bien des paroles de sages.

Arnaud Desjardins - La voie et ses pièges


Ce n'est pas ce que vous écoutez qui vous rend tranquille: c'est d'écouter. La joie c'est d'écouter. 

Ce qu'il y a de plus beau à écouter, c'est vous, votre peur, votre avidité, votre tristesse. Là se trouve la beauté. C'est mille fois plus profond que d'écouter quiconque.

Eric Baret

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