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samedi 21 mars 2026

« La roue de la transformation »

 

« La roue de la transformation »

Les citations en italique de cette lettre sont issues du livre de K.G. Dürckheim : « Pratique de la voie intérieure – Le Quotidien comme exercice ».

Une personne engagée sur la Voie du zen, à la redécouverte de son être essentiel - sa vraie nature -, n’a de cesse de se soumettre à une transformation qui ne s’arrête jamais. Cette transformation est « le dynamisme créateur de la vie » qui anime tous les êtres vivants, processus dont nous pouvons prendre conscience et témoigner dans notre existence : c’est un chemin de maturité et d’éveil propre à l’être humain.

« L’homme possède une conscience grâce à laquelle il devient responsable de son devenir. C’est à la fois sa chance et son péril, car il peut se manquer lui-même. »

Se trouver, c’est se réaliser dans sa plénitude d’être humain : une affaire de toute une vie de connaissance de soi, de pratique et d’attention à entrainer et développer au sein de son existence quotidienne.

Le zen n’est pas une fuite, mais une plongée dans le monde tel qu’il est. Dans ce livre - Pratique de la voie intérieure- Dürckheim parle « de ces faux prophètes qui promettent à l’homme perturbé une tranquillité à bon marché, une tranquillité bourgeoise » et de « ces fausses pratiques qui éloignent l’homme de son vrai centre ».

L’homme est ainsi trompé sur le sens de son inquiétude profonde, qui ne sera jamais guérie par une recherche de fixité ou par l’atteinte d’un état définitif, ni par un bien-être relatif. C’est l’écoute et le respect de son besoin de se confier à une transformation voulue par « la Grande Vie » qui le libèrera d’un MOI sclérosant et réducteur.

S’ouvrir à la roue de la transformation, c’est découvrir une Voie qui ne finit jamais et accepter de vivre en tant que « Personne en devenir. »

Cette roue présente cinq rayons, cinq « axes de travail », qui amènent l’être humain à briser la coquille de l’ego, s’ouvrir, s’épanouir, et vivre pleinement dans le monde sans s’y perdre tout en gardant un contact avec l’Être, centre sacré de sa Personne.


Voici les cinq rayons de la roue : 1) la vigilance ou « état de veille critique »,2) le lâcher prise, 3) l’union avec le fond, 4) le devenir nouveau ou renouvellement, 5) la consécration de la Voie dans la vie quotidienne ou « Transparence à l’être ».

« L’état de veille critique », c’est reconnaitre de plus en plus souvent ce qui entrave l’expression de notre profondeur - l’Être authentique -, et remettre régulièrement en cause nos attitudes figées égocentrées (postures, réactions, mécanicités …), ainsi que notre habitude de tout saisir par la pensée (refuser/préférer, fixer, comparer, analyser). Abandonner l’ego et perdre ses repères habituels et ses illusions est une « dure rencontre avec le monde tel qu’il est, abandon d’un faux désir d’harmonie sans failles, pour découvrir ce qui nous attend au-delà des contradictions. »

Cet « au-delà des contradictions » est un chemin d’accueil et d’intégration.

Processus d’intégration de tous les aspects de nous-mêmes et de notre existence, et non d’élimination du désagréable et d’opposition à tout ce qui peut nous déranger.

Pour que s’éveille « la conscience de ce qui est faux », c'est-à-dire de ce qui est dépendant de la conscience rationnelle, refusée ou verrouillée par elle, l’homme en chemin doit se relier à ce qui en lui le rend plus vivant, plus fluide, plus transparent à sa vraie nature : « son noyau de vie. » Ce noyau est le siège de la première conscience sensorielle, appelée aussi conscience océanique, répondant aux forces de vie qui nous animent et nous ouvrent à la complétude de notre Personne et de notre existence. « Hara, centre vital de l’Homme » n’est pas accessible par la pensée ; reconnaitre que la pensée n’est qu’une fonction de l’existence humaine, et non son Essence, est le grand défi du zen. Se tenir en son centre juste est une attitude de tout soi-même à retrouver, exercer et favoriser par l’attention au corps vivant.

« La réalisation de la Personne est le fruit d’un exercice permanent. Lorsque l’homme accepte cette pratique permanente, il se trouve sur la Voie.»

Les deux rayons de la roue, « lâcher prise » et « union avec le fond » sont les bases qui nous sortent de « l’ordre statique du moi, dépassé par l’ordre évolutif de la Vie. »

« Le lâcher prise est l’abandon de l’attitude qui fait que nous nous fions uniquement à ce que nous pouvons atteindre ou faire avec notre conscience ordinaire, afin d’acquérir une nouvelle conscience qui préserve le dynamisme créateur de la Vie. » L’union avec le fond, c’est sentir, intégrer et servir au cœur de nous-mêmes et de notre existence ce geste de transformation permanent qu’est l’acte d’être, ou « L’être en acte ». Ne plus avoir peur de l’impermanence (tout change tout le temps), ne plus chercher à se réfugier dans une posture confortable et définitive, « telle est la dignité de l’audacieux. » Avec cette ouverture au renouvellement, « l’homme ne peut cesser, à chaque instant, de se sentir responsable tant de son attitude que de son existence. »

La « transparence à l’être » est une manière de vivre sans cesse remise en jeu par la roue de la transformation, et ainsi se rendre de plus en plus disponible à une transformation innée, infaisable, appelée et voulue par notre profondeur.

La Voie ne remet pas en cause le monde, la Voie ne nous culpabilise pas, ne nous juge pas, ne fait pas de nous des héros ou des médiocres, mais nous invite à ne plus ignorer notre véritable Essence. La Voie part d’une existence dans le monde faite de luttes et d’efforts constants pour y survivre, y maintenir une position, domaine de l’ego et de ses combats, pour nous ouvrir à une existence apaisée et vivifiante, nourrie de la reconnaissance de notre être essentiel, source d’une transformation portée par la Vie, domaine de la Confiance et du Calme intérieur.

 Joël PAUL

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lundi 10 novembre 2025

A la source de notre humanité

 

« Lorsque ce qui nous distingue de l’animal s’impose absolument, cela devient aussi ce qui nous sépare de Dieu. » (K.G. Durckheim - Le maitre intérieur)

Autre livre, autre propos : « Si l’homme est bien destiné à devenir un être pensant, cela se faisant, il oublie d’où il vient ». Ces propos ne peuvent qu’interroger sur le sens que nous donnons à notre existence, notre intelligence, notre humanité ?

L’être humain a deux approches du réel à sa disposition : une approche par la pensée et une approche par la sensation. Deux approches qui, chez l’homme adulte, au lieu de se compléter, s’opposent ou ne font plus qu’une, la pensée rationnelle étouffant de plus en plus la conscience sensitive.


Nous commençons notre existence dans une relation sensorielle au monde.

Depuis les premières impressions dans le ventre de la maman jusqu’aux années de la petite enfance, nous baignons dans une conscience en contact direct avec le réel : pas de noms pour nommer ce que nous sentons, voyons, entendons, faisons … pas de comparaisons, pas d’oppositions entre ceci ou cela.

J’ai été récemment surpris par la qualité des oui et des non de ma petite-fille âgée de 18 mois ; pas des « oui mais … » pour faire plaisir, pour suivre des convenances, ni des « non » de rejet définitif ou de réaction. Rien que des réponses sans aucune rigidité ni à-priori, claires et unifiées de tout son être ; réponses qui, dans l’instant, n’opposent rien à rien et peuvent évoluer au gré des circonstances.

Cette approche directe et sensorielle du réel ne passe pas encore par le filtre de la pensée analytique ou discursive. Elle est propre à l’homme comme à l’animal, car nous sommes tous à l’origine des « êtres doués de vie », étymologie du mot animal.

L’être humain, lorsqu’il quitte ces premières années d’existence, est ensuite amené à développer une autre approche du réel : c’est le développement de la pensée et de l’intelligence conceptuelle. Une évolution tout à fait naturelle et justifiée pour s’insérer dans la société des humains et maitriser au mieux son existence.

Mais, cette approche du réel finissant par « s’imposer absolument », c'est-à-dire partout et tout le temps, nous nous coupons de nos racines, du lien qui fait de nous des êtres vivants, universellement vivants.

Retrouver ce lien est la raison d’être du zen.

Ce que nous accumulons, fixons, vivons avec notre conscience conceptuelle nous coupe du geste d’être, du sentiment d’appartenance « à la Grande Vie ».

C’est alors « que nous nous séparons de Dieu », ou, pour le dire autrement, de l’Essence insaisissable de notre humanité.

La Voie nous éveille au fait que l’aspiration légitime à une existence assurée et maitrisée, si nous n’y prenons garde, finit par s’opposer à la vérité que « Tout ce qui est vivant ne vit que par le devenir » et qu’ainsi, « protégé par la carapace d’un moi qui le tient prisonnier, l’Homme se ferme à l’élan vital transformateur de son être essentiel.» K.G.Durckheim


Notre véritable essence ne peut se dévoiler que si nous renonçons à tout vivre par le prisme de la pensée, et que nous nous ré-ouvrons à une relation directe et sensorielle avec le réel. C’est un réapprentissage de l’expérience d’être, la simple joie d’être, pouvant nous illuminer à la faveur d’un moment particulier, nous faire sentir passagèrement cette réalité : « Qu’il est bon de se sentir vivre ! »

Le zen est un retour aux sources de l’intelligence naturelle dont l’homme est issu et fait encore partie, quel que soit son degré d’évolution intellectuelle, son compte en banque ou sa fonction dans le monde.

Quel paradoxe ! Pour nous rapprocher à nouveau de notre complétude humaine, nous devons nous défaire de ce que nous avons appris à mettre en avant pour nous distinguer de l’animal : la raison conceptuelle.

Un exemple : nous partageons avec le monde animal une même faculté d’attention : voir, goûter, entendre, sentir … sans analyse de ce qui est vu, goûté, entendu, senti. Nous avons perdu cette qualité originelle de présence, et des expressions telles que « pleine attention ! », « vigilance ! » sont souvent mal comprises sur la Voie, synonymes d’un travail sur soi volontaire et autoritaire : « - Je dois sans arrêt faire attention ! » Mais attention à quoi ?

A ce que la conscience rationnelle ne prenne pas tout l’espace et libère la pleine sensorialité, la pleine attention naturelle propre au corps vivant.

Cet état de présence à soi et au monde, ouvert et perméable, est notre état naturel d’attention, qui réapparait lorsqu’il n’est pas mis en veilleuse par la prédominance de la pensée : nous pouvons alors être surpris de re-sentir, re-voir, ré-entendre vraiment ce que nous pensions connaitre parce que nous le nommions ou le classifions.

Cela demande de reprendre au sérieux le monde sensoriel pré-mental, de prendre au sérieux le rappel de « tout faire un tout petit peu plus lentement ».

Ainsi, dans la pleine attention au geste vital, source de toute action, laissons-nous surprendre et transformer par ces moments plus habités qui nous touchent et nous arrêtent dans notre frénésie quotidienne d’efficacité et d’accumulation.

Les expressions de notre vraie nature, les « touchers de l’être », interrogent sans cesse et très concrètement notre humanité par notre manière d’être au monde.

 

Joël PAUL

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samedi 11 janvier 2025

La paix à offrir (2)

 Je l’ai compris auprès d’une femme qui n’avait plus que quelques jours à vivre.


J’entre dans une chambre de l’unité de soins palliatifs où je travaille. Cette femme est là, alitée. Elle m’accueille avec un sourire. Elle est fatiguée mais une douceur intérieure lisse les traits de son visage. Je m’assieds sur le rebord de son lit. Spontanément, elle me prend la main et me regarde en silence. Elle hésite, comme si elle cherchait ses mots. «Je vais bien, me dit-elle presque dans un souffle. Je ne comprends pas pourquoi... mais je vais bien. »

Elle est pourtant en train de vivre ses derniers jours. C’est étrange : l’un après l’autre, elle perd les supports de ce qui a constitué sa personne tout au long de son existence. Son corps l’abandonne. Il s’épuise et s’amaigrit. Elle a perdu depuis longtemps son statut professionnel et a renoncé aux projets qui étaient ses moteurs de vie. Elle sait qu’elle est en train de perdre sa place dans le monde des vivants qui continueront à vivre quand elle ne sera plus... Tant de pertes successives, tant de renoncements. La perte inexorable de tout ce qui lui permettait de dire : «Je suis cette personne. Ceci est “moi”.» Et pourtant, aujourd’hui, alors qu’elle est profondément engagée dans le deuil d’elle-même, elle me dit : «Je vais bien.» Cet état de quiétude arrive si rarement chez une personne en fin de vie que j’éprouve le besoin de rester auprès d’elle. Pour m’en imprégner. Pour comprendre aussi ce qui se passe sous mes yeux car, de façon troublante, je me sens aussi pénétré par cette tranquillité si paradoxale, alors que la mort s’annonce.

Que se passe-t-il à cet instant ? Quelle est la nature de cet apaisement ?

Je vois cette femme qui n’a plus assez de «support » pour continuer à se définir elle-même comme elle le faisait autrefois. Sous les assauts de la maladie, elle est contrainte à quitter son ego - cette représentation mentale d’elle-même - qui lentement se délite. Son espace psychique se vide progressivement de tout ce qu’elle pensait être mais, dans un même temps, une porte s’ouvre en elle : elle fait l’expérience directe d’un espace intérieur où peu de pensées s’élèvent. Et elle y découvre la paix. Une sorte d’immédiateté dans son rapport au monde et à elle-même. Quelque chose de très simple et de très calme, un espace de non-lutte par rapport à sa nouvelle réalité.

Mot après mot, dans un effort qu’il me semble essentiel de ne pas contrarier, elle me raconte combien elle sent un accès plus simple à l’instant présent : les sensations d’un bain ou d’un massage, la contemplation d’un arbre à travers sa fenêtre, le son de la musique, le silence d’une rencontre. Elle découvre, étonnée, qu’affranchie des pensées qu’elle n’a plus la force de suivre,

elle existe autrement, différemment. Plus calme, plus paisible. Elle avait l’impression de tout perdre et elle découvre qu’elle continue à exister. Qu’elle conserve son essence, son sentiment d’«être». «Je suis arrivée à un état que j’ai recherché toute ma vie, me confie-t-elle dans un filet de voix. Une vérité, une clarté, une simplicité à être “moi”, alors que..., sourit-elle en regardant son corps décharné, il n’y a plus rien de moi.» Une pensée me traverse : j’ai l’intuition qu’elle contacte un écho de son essence profonde, un écho sourd mais indéniable de ce qu’elle est fondamentalement. Un espace calme, clair, lumineux, sans pensée, intelligent, au-delà du temps, conscient de lui-même...

Je ne comprends pas pourquoi je suis autant touché par la paix que cette femme irradie. Je me sens moi aussi porté par cette paix. Je pense un instant qu’elle me la communique, mais non... Cela ne vient pas d’elle... Ce qui me trouble, c’est que je reconnais la sensation que ses mots réactivent en moi. Je reconnais la texture de ma propre expérience méditative — comme si son état intérieur entrait en résonance avec ma propre dimension intérieure. Son esprit dépouillé de tout devient un miroir qui me révèle à moi-même. Le visage de Chogyé Trichen traverse mon esprit. En dépit du fait que ni moi ni cette femme ne sommes «réalisés» comme lui, il se déroule la même expérience spirituelle qu’avec ce maître : nos essences respectives entrent en harmonie l’une avec l’autre.

A suivre

 Dr Christophe Fauré - S'aimer enfin (un chemin initiatique pour retrouver l'essentiel)

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samedi 7 décembre 2024

Bonté originelle

 Mes chers amis,

J'ai reçu ce matin la pensée de la semaine de Mathieu Ricard. Je voulais la partager avec vous car elle me semble particulièrement d'actualité :


La "vision pure" pourrait donc être comparée à une "bonté originelle"; en elle repose l'idée que la nature ultime de notre esprit n'est pas modifiée par les poisons mentaux qui peuvent l'envahir pour un temps et qu'il est possible de neutraliser. Le contraire de la vision pure est donc la croyance que le monde et les humains sont fondamentalement mauvais. Cette tendance mène à condamner en bloc l'ensemble d'une communauté humaine du fait que certains individus se comportent de manière abjecte. [...] En essence, la réponse aux atrocités trop souvent commises par le genre humain passe par la transformation et la bienveillance, non par la haine et la vengeance.

Matthieu Ricard

C'est par cette attitude que nous arriverons à nous détendre et nous souhaitons tous être détendus.

La haine, la colère, le jugement qui condamne, la malveillance n'amènent jamais à une vraie détente.

Il est bon de réaliser que fondamentalement, nous avons tous en nous cette "bonté originelle" qui malheureusement est parfois recouverte de voiles très épais. Ces voiles sont les émotions qui nous perturbent, qui nous agitent, qui nous mettent en tension. Elles s'appellent essentiellement colère, haine, peur et avidité.

Avec ma profonde amitié pour vous tous.

Philippe Fabri

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lundi 15 juillet 2024

Essence et existence



Inévitablement « L’homme vit sa vie dans deux dimensions » nous dit K.G. Dürckheim, qui nous rappelle aussi que la complétude de l’être humain se réalise « avec un pied dans l’existence et un pied dans l’essence ».

L’existence, domaine du faire, de la conscience rationnelle, de la réussite dans le monde, et l’Essence, domaine du laisser-faire, de la conscience océanique, de notre vraie nature immuable et indépendante des circonstances, sont souvent opposées l’une à l’autre.

Il est très difficile de s’imaginer vivre une existence humaine autrement qu’à travers la seule approche d’un moi accaparé par la réussite dans le monde.

La possibilité même d’un autre épanouissement appelé « Percée de l’Être », « Eclosion de notre vraie nature », « Plus haute possibilité humaine », n’est même souvent jamais envisagée.

L’image de la vague et de l’Océan, paraissant deux entités séparées mais en réalité de même nature, est souvent employée pour décrire ces deux aspects de l’existence, sans lesquels l’être humain ne serait pas complet, unifié et apaisé.

La plupart du temps, mettant allègrement de côté notre profondeur, nous ne vivons pas, nous nous contentons de gérer notre existence. « Il faut que » et « je dois » sont sans doute les débuts de phrase les plus utilisés dans une journée.

« Il faut que » : je sois utile, rentable et performant dans toutes mes activités, et « je dois » organiser rationnellement mon temps, mon énergie afin de faire face à mes obligations, et caser la multitude de choses à faire.

Cette manière de mener son existence, vécue sous le signe du devoir faire et du contrôle, est une vie où l’être humain ne peut compter que sur lui-même, sa volonté et ses propres forces. Ainsi,

« Moi », je suis vague isolée parcourant l’existence en luttant, coupée de la nature de l’Océan qui me porte, m’anime et me relie à tout ce qui vit.

Graf Dürckheim, il y a quelques décennies, parlait déjà de notre fascination pour l’homme d’action : « On dit : c’est un homme d’action ! C’est une parole bien d’aujourd’hui, mais il y a un excès du faire qui élimine la chance du devenir… »

Le besoin compulsif de faire par nous-mêmes, fonctionnement égocentré, nous empêche donc de nous relier à notre être véritable et de sentir les lois du devenir propres à l’être vivant que nous sommes. Lois qui nous maintiennent sur le chemin de transformation et de maturation permanent qu’est Vivre, lois qui nous relient à la profondeur de l’Océan.

Ce que K.G.Dürckheim nomme « chance du devenir », c’est remettre au centre de l’existence humaine le lien à « la Grande Vie ». Il ne s’agit pas d’opposer essence et existence, ces deux aspects de la vie humaine, mais de les réunir en redécouvrant, tout en vivant notre existence de vague, le lien à l’Océan que nous sommes. « Quel mystère, je respire, et je n’y suis pour rien ! »

En tant qu’être humain, je peux redevenir conscient que mes forces profondes, ma vraie nature ne m’appartiennent pas, et reposent sur ce que je ne peux pas faire, « l’infaisable », ce qui est déjà là avant les « il faut que » et les « je dois ».

Cette autre manière d’être nous ouvre à la source de ce que nous sommes déjà, développement impersonnel de la vie en nous, indépendante de ce que nous gagnons par nos efforts, que nous aimons appeler développement personnel.

Nous passons de l’insatiable désir de possession égocentré, à la reconnaissance immédiate de notre complétude, un Être s’accomplissant sous une forme individuelle de vague, relié encore et toujours à l’Océan.


Ainsi, vivre n’est pas qu’une accumulation d’avoirs, de savoirs, de pouvoirs à notre service, mais un don originel toujours en action, en devenir, qui dépasse la seule identification à cet être de raison boulimique, l’ego, qui emprisonne et fige notre vraie nature.

Cette chance du devenir nous parle très concrètement d’une autre possibilité de vivre notre existence, en contact avec le point d’appui inébranlable, immuable qu’est le lien à l’Océan, notre nature essentielle, de laquelle nait et se nourrit notre individualité de vague. Dans le langage du corps vivant, ce point d’appui individuel s’appelle Hara, centre vital de l’être humain.

« En Za-zen, je n’ai pas à me transformer, mais à reconnaitre, accepter, favoriser une transformation naturelle voulue par la vie ; ainsi je me donne à ce qui m’est donné ». J. Castermane

Toujours, lorsque nous pratiquons un exercice sur la voie du zen, il s’agit de reconnaitre qu’une action plonge ses racines dans le non-faire, le non-égo, dont la source est le bassin, le bas-ventre, siège des forces vitales, du renouvellement, de « la transformation sans arrêt de la forme corporelle ».

Joël PAUL

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