dimanche 8 mars 2026

Ça peut toujours servir

 Au moment de commencer cette chronique, je dégage tant bien que mal un peu de place sur ma table de travail : je déplace plusieurs livres et je repousse un tas de petits cartons colorés. Ils traînent sur mon bureau depuis des semaines. Ils voisinent avec trois boutons récupérés sur un vieux gilet et une boîte à gâteaux dont j’envisage de faire un pot à crayons. Saisie par la fièvre du nettoyage, j’attrape le tout mais au moment de le lâcher dans la corbeille, j’hésite. Et finalement le repose. Ça peut encore servir.

Contre la civilisation du tout jetable

Mes placards regorgent de bouchons de liège parfaits pour faire des allume-feu (je n’ai pas de cheminée), de boîtes à thé trop jolies pour qu’on les jette, de restes de laine, de trombones à peine tordus, de papier cadeau presque pas froissé. Et de sandales démodées, de draps élimés, de pulls à peine troués, de magazines anciens mais intéressants. Cet atlas géographique de 1988 dans lequel figurent encore l’URSS et la Yougoslavie n’est-il pas, à lui seul, un passionnant témoignage historique ?

Malédiction des grandes maisons dans lesquelles on trouve toujours de la place pour mettre quelque chose de côté « au cas où ». Je devrais savoir que si je n’ai jamais ouvert la caisse soigneusement étiquetée « Jolies boîtes vides », c’est qu’il y a de grandes chances que je n’en ai pas l’usage. Mais ce que je sais également d’expérience, c’est que si je m’en débarrasse aujourd’hui, il ne me faudra pas trois jours pour éprouver un besoin urgent de ce qu’elle contenait et que je viens de jeter.

Je pense souvent avec remords à celles et ceux qui seront chargés de vider la maison après ma mort et à qui je laisse un fatras bien inutile, sans doute. Mais je leur laisserai aussi ceci : la marque d’un temps dans lequel tout n’était pas immédiatement considéré comme jetable. L’évocation, certes un peu encombrante, d’une manière de vivre dans laquelle courir acheter ce qui manque (une boîte, du papier cadeau, des trombones ou des allume-feu…) n’était pas le premier réflexe.

Mes aïeules peu fortunées rapiéçaient soigneusement draps et torchons ; ma mère reprisait encore les chaussettes. Je ne le fais pas : je n’en ai ni le temps ni la patience. Mais je sais combien on peut découper de chiffons pour les vitres dans un drap et qu’il n’y a pas mieux qu’un vieux pull de laine pour faire briller un meuble qu’on vient d’encaustiquer. Et j’écris sur des papiers jaunis soigneusement mis de côté par ma grand-mère qui récupérait à la fin de l’année scolaire les pages des cahiers d’écolier laissées vierges par ses enfants.

Surabondance

Un humain du Moyen-Âge « rencontrait » dans sa vie 200 objets en moyenne. Un humain d’aujourd’hui en possède au moins 10 000. Civilisation de la surabondance et du suremballage, qui multiplie brimborions et accessoires. En réponse, on nous recommande de jeter : triez, nous dit-on, faites le vide, libérez-vous ! « Avant de vous débarrasser d’un objet, recommande Marie Kondo, grande prêtresse du rangement, n’oubliez pas de le remercier pour le service qu’il vous a rendu. »

Je crois que je préfère le conserver, avec la vague idée que notre histoire commune n’est pas finie et qu’il jouera un jour peut-être encore un rôle dans ma vie. Je n’aime pas l’idée de « me débarrasser » des choses, ni des gens.

Je vis dans une maison chaleureuse, poussiéreuse et encombrée : de chats, d’amis, de graines que je n’ai pas encore plantées, de livres que je n’ai pas encore lus, de petits-trucs-qui-peuvent-toujours-servir et de jolies boîtes vides dans lesquelles un jour, qui sait ?, je glisserai un gâteau, un cadeau ou un trésor. Je garde.

C’est ma manière à moi de composer avec cette surabondance suffocante de l’époque dans laquelle je vis et que je n’ai pas choisie ; c’est la façon que j’ai trouvée de combattre la civilisation du tout jetable.

Que mes héritiers me le pardonnent.

Anne Le Maître 

------------------ Source : La Vie


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