samedi 24 janvier 2026

Maladie et mort

 Que voulez-vous dire?



C.A. : Notre équipement neurobiologique n’est pas conçu pour affronter tranquillement l’idée de notre propre mort : comme un animal entre les griffes d’un prédateur, l’humain doit se battre jusqu’au bout pour sa survie. Concevoir notre finitude reviendrait, pense-t-on, à se laisser dévorer sans bouger. Donc on se débat, on refuse la possibilité de mourir, on évite même d’y penser. Toutes les civilisations ont tenté d’apprivoiser la mort, de lui trouver un sens, une explication : « N’ayez pas peur, il se passera des choses après, et vous y aurez accès si vous vous comportez bien. » Ça ne suffit pas. La mort reste un impensé total, et on continue de faire des efforts désespérés pour ne pas voir l’éléphant au milieu de la pièce. Si c’est comme ça qu’on tient, très bien. Mais à certains moments, quand la fin approche ou se précise, on n’a plus le choix : parler de ses peurs peut alors nous amener à une forme de paix. C’est ce qu’on a voulu faire dans ce livre : accompagner le lecteur sur ce chemin où il fait face à ce qu’il redoute.

Au printemps 2015, on vous a diagnostiqué un cancer du poumon, dont vous êtes aujourd'hui guéri : comment avez-vous vécu cette traversée?

C.A. : D’abord avec une certaine difficulté à accepter la réalité : on a découvert ce cancer tout à fait par hasard. Je ne fumais pas, je ne toussais pas, je n’avais pas maigri, j’étais, certes, un peu fatigué, mais pas plus que ça. En tout cas, aucun symptôme qui aurait pu m’alerter, voire me préparer au diagnostic - si tant est que ce soit possible. J’avais, en revanche, une tumeur au rein, et il a fallu vérifier si elle ne s’était pas propagée sur une autre partie du corps : c’est là qu’on a découvert ce cancer du poumon. J’étais sidéré : pour la première fois de ma vie, j’avais une maladie potentiellement mortelle. Je suis alors passé par le tourbillon d’émotions propres à ces moments-là : il y a de la peur, évidemment, de la colère, de l’envie, même, vis-à-vis de ceux qui, eux, ont fumé ou fument, et pourtant n’ont rien. Mais chez moi, la tristesse a vite prédominé : alors ça y est, c’est déjà fini? Les gens, les endroits, les choses que j’aime, je vais devoir les quitter? Pendant la batterie d’examens qui a suivi, je guettais, sur le visage des médecins, le moindre signe qui m’indiquerait si, oui ou non, mon heure avait sonné. C’était terrible, parce que dans le même temps, je comprenais combien la vie était formidable, et comme je chérissais la mienne. Certes, elle n’était pas sans stress, voire sans emmerdes, mais quand même ! Très vite, ce diagnostic a recalibré mon regard sur les blessures du quotidien.

Que se passe-t-il, pour vous, une fois le diagnostic posé?


C.A. : J’ai eu la chance de pouvoir éviter la chimiothérapie comme la radiothérapie - donc de longs mois de traitements pénibles et douloureux. Mais on m’a enlevé la moitié du poumon, plus les ganglions autour. C’était une très grosse opération, qui a provoqué, chez moi des réactions assez incroyables. La veille, j'ai eu un choc mystique. Pas banal, pour quelqu’un qui. comme moi, vient d’une famille de militants communistes - enfant, on m’avait appris à chanter L’Internationale quand je voyais un curé. Je suis devenu croyant sur le tard, parce que j’ai trouvé un certain réconfort dans la foi. En revanche, je pratique peu. Je vais rarement à la messe, et disons qu’intérieurement j’oscille un peu. Mais là, le soir précédant l’opération, je me retrouve dans la chapelle de l'hôpital et je me mets à prier. Happé par un cocktail d’espérance, d’angoisse et de tristesse, je ressens l’urgence de parler à Dieu. Je commence par le remercier pour toute cette vie qu'il m’a permis de vivre, pour mes études, pour ma femme, pour mes trois filles, pour ces lectures qui m'ont passionné, pour m’avoir fait grandir dans un pays en paix... Et puis, quand même, j’ai la trouille. Justement parce que cette vie, je voudrais quelle continue un peu. Alors je lui dis : « C'est toi le chef, donc c’est toi qui vas décider. Mais franchement. si tu es OK pour me donner un peu plus de temps, je suis preneur. » [Rires] Je suis resté une bonne heure à prier, alternant entre exaltation euphorique et crise de larmes : j’étais en feu. J’ai fini par retourner dans ma chambre, mais j’ai encore connu quelques phases de grande, grande intensité émotionnelle.

Racontez-nous._

C.A. : Par exemple, juste après l’opération. Je suis dans mon lit. avec toutes ces tubulures et ces perfusions, quand j'ai une attaque de gratitude - comme on peut avoir des attaques de panique : éperdu de reconnaissance pour les infirmières, pour mon chirurgien, pour son équipe, je dis mon amour pour la médecine, pour la vie. pour l’humanité... Et je reste dans cet état quasi délirant pendant quinze bonnes minutes. Certes, je recevais de la morphine pour moins souffrir, mais ça n’explique pas tout. Les jours suivants, j’ai pu aussi me retrouver à méditer pendant des heures, comme en lévitation, sans même sentir le temps passer. Bref, la maladie m’a fait connaître des secousses émotionnelles si fortes qu’elle m’a profondément transformé. Je me suis juré de ne jamais oublier l’intensité de ces moments-là. Et de me rappeler, toujours, combien le fait même d'être en vie était passionnant.

extrait d'une interview de Christophe André dans Psychologie magazine.
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