vendredi 10 mars 2017

Toucher du bois...


Francis Picabia 
Femme aux arbres

Il y avait autrefois de l'affection, de tendres sentiments,
C'est devenu du bois.
Il y avait une grande politesse de paroles,
C'est du bois maintenant, des ramilles, du feuillage.
Il y avait de jolis habits autour d'un cœur d'amoureuse
Ou d'amoureux, oui, quel était le sexe?
C'est devenu du bois sans intentions apparentes
Et si l'on coupe une branche et qu'on regarde la fibre
Elle reste muette
Du moins pour les oreilles humaines,
Pas un seul mot n'en sort mais un silence sans nuances
Vient des fibrilles de toute sorte où passe une petite fourmi.
Comme il se contorsionne l'arbre, comme il va dans tous les sens,
Tout en restant immobile !
Et par là-dessus le vent essaie de le mettre en route ,
Il voudrait en faire une espèce d'oiseau bien plus grand que nature
Parmi les autres oiseaux
Mais lui ne fait pas attention,
Il faut savoir être un arbre durant les quatre saisons,
Et regarder, pour mieux se taire,
Écouter les paroles des hommes et ne jamais répondre,
Il faut savoir être tout entier dans une feuille
Et la voir qui s'envole.

Jules Supervielle


mercredi 8 mars 2017

S'ouvrir au Féminin...




« J’appelle féminin cette qualité que la femme réveille au cœur de l’homme, cette corde qui vibre à son approche. 
J’appelle féminin le pardon des offenses, le geste de rengainer l’épée lorsque l’adversaire est au sol, l’émotion qu’il y a à s’incliner. 
J’appelle féminin l’oreille tendue vers l’au-delà des mots, l’attention qui flotte à la rencontre du sens, le palpe et l’enrobe. 
J’appelle féminin l’instinct qui au-delà des opinions et des factions flaire le rêve commun. »

Christiane Singer, « Une Passion. Entre ciel et chair », 
Espaces Libres, Albin Michel

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mardi 7 mars 2017

Pensée de la semaine avec Matthieu Ricard


«The Little Deer», peinture de Frida Kahlo
Au départ, il faut être poursuivi par la peur de la naissance et de la mort comme un cerf qui s'échappe d'un piège. 
À mi-chemin, il ne faut rien avoir à regretter, même si l'on meurt à l'instant, comme le paysan qui a travaillé la terre avec soin. 
À la fin, il faut être heureux comme celui qui a terminé une immense tâche [...]. 
Ce qu'il faut surtout savoir, c'est qu'il n'y a pas de temps à perdre, comme si une flèche avait atteint un point vital de notre corps.

Gampopa, Sonam Rinchen (sgam po pa dwags po lha rje, bsod nams rin chen, 1079-1153), cité oralement par Dilgo Khyentsé Rinpotché.
GAMPOPA (1079-1153)

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lundi 6 mars 2017

De la conduite à la présence


Revenant de Lisieux, sous la pluie, je vous partage une excellente vidéo avec Mooji :





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dimanche 5 mars 2017

Et si on reparlait des sept péchés capitaux ? (suite)

Comment discerner ce qui relève du combat spirituel ou de la blessure psychologique ?
Le combat spirituel naît de la tentation qui est universelle. Que le Christ l'ait lui-même connue montre à quel point elle ne doit pas être identifiée au péché. On confond la sainteté avec une espèce d'absence totale d'inclination - François d'Assise et Catherine de Sienne ont par exemple connu une forte tentation sexuelle -, une espèce d'apatheia (ou absence de passions) comme disaient les stoïciens. Or, la tentation n'est qu'une incitation au péché, non une obligation. Le péché commence lorsque je consens. Précisons que le consentement ne concerne pas seulement l'action extérieure, mais la pensée. Le Confiteor récité à la célébration eucharistique nous le rappelle d'ailleurs : « J'ai péché en pensée, en parole, par action et par omission... »
Quelle place accorder à la grâce et à l'acte de volonté pour combattre le péché ? On dit souvent qu'il faut s'accepter tel que l'on est avec ses fragilités et tout remettre en Dieu...
C'est toute la question de la conversion. Lorsque je me confesse je reçois la grâce de Dieu - sans mérite de ma part -, et je prends dans le même temps la ferme résolution de ne plus recommencer. Nous voyons donc bien que, même si la grâce de conversion est première, elle engage toujours la liberté. D'un côté on demande à Dieu la grâce de ne plus pécher, et de l'autre, on instaure une vie de conversion avec de petites résolutions concrètes, preuves que nous voulons recevoir cette grâce. Dans le cas par exemple de la personne alcoolique, sa conversion ne tient pas à son arrêt, du jour au lendemain, de la boisson, mais à ce qu'elle mettra en place pour éviter au maximum d'être tentée. Lorsqu'elle quittera le métro, elle pourra choisir de prendre la sortie qui la mènera à ce troquet qu'elle connaît et où elle est sûre de chuter, ou bien elle pourra décider de sortir par une autre issue pour ne pas être tentée. Elle peut donc trouver un acte de liberté proportionné à ce qu'elle peut faire, et emprunter ainsi un véritable chemin de libération de l'alcoolisme.
La volonté seule ne suffit donc pas ?
Tout dépend du péché. L'homme est cependant doté d'une vertu naturelle, et notre liberté est plus grande que nous ne le croyons. Des Anciens comme Platon ou Socrate insistaient beaucoup sur la valeur de cette dernière. Au sujet de la gourmandise par exemple, Aristote promouvait la sobriété. Ainsi, la nature humaine, même blessée, peut se redresser et quitter une vie désordonnée en musclant sa volonté par de petits actes vertueux. Aujourd'hui, on incite ceux qui veulent faire un régime à continuer de manger ce qu'ils aiment, tout en privilégiant tel type d'aliment. Mais, à aucun moment, la sobriété n'est conseillée...
Quelle est la différence entre la passion et le péché ?
Pour saint Thomas d'Aquin, la passion est une émotion. Elle ne devient un péché que si elle est démesurée. Prenons l'exemple de la colère. C'est une réaction émotionnelle souvent causée par une injustice. Face à un préjudice, il serait anormal que je ne la ressente pas. Ce n'est ainsi pas un péché. Voire, moralement neutre, elle est psychologiquement bonne : elle donne à l'avocat l'énergie pour défendre son client. Mais la colère devient pécheresse lorsqu'elle manque l'un des trois critères suivants : un objet juste, une intention droite, une réaction proportionnée.
Chaque personne est-elle concernée par un péché capital précis ?
Nous sommes tous tentés, un moment ou l'autre, par les péchés capitaux. Mais je pense que chacun de nous a une tentation spécifique, une ligne de fracture, d'où l'importance du discernement. En cela, l'ennéagramme, qui est une méthode de développement personnel, est intéressant puisqu'il nous éclaire sur les corrélations entre nos blessures, nos vices (qui sont des dispositions, des penchants mauvais) et nos vertus. Le lieu où nous sommes le plus tentés, donc le plus pécheurs, est celui où souvent nous sommes le plus blessés, mais aussi celui où nous sommes le plus bénis. Il recèle en effet un véritable talent : si je suis un homme politique ayant une grande capacité de gouvernement, je peux soit le tourner vers ma propre gloire - j'aurai alors succombé à la tentation de l'orgueil -, soit le mettre au service des autres.
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À l'origine du mal 

Évagre le Pontique, moine grec du IVe siècle, établit pour la première fois une liste de huit passions néfastes : gourmandise, impureté, avarice, mélancolie, colère, paresse, vaine gloire et orgueil. Un siècle plus tard, l'ermite Jean Cassien, réduisit ce nombre à sept : paresse, orgueil, gourmandise, luxure, avarice, colère et envie. À la fin du VIe siècle, le pape Grégoire Ier le Grand fixa cette liste. Au XIIIe siècle, saint Thomas d'Aquin, qui préférait parler de « vices » précisa la définition de chacun de ces vices, distinguant les péchés poursuivant un bien désordonné, et ceux fuyant un vrai bien, mais considéré comme un mal. Les premiers renvoient aux trois « convoitises » (1 Jn, 2-16) : l'amour démesuré des richesses (l'avarice), l'amour démesuré des plaisirs - ceux du lit (la luxure) et ceux de la table (la gourmandise) -, l'amour démesuré de sa propre excellence (l'orgueil). Les seconds fuient le bien considéré comme un mal. Or, double est ce bien : l'autre et le Tout Autre (Dieu). Je peux m'attrister du bonheur d'autrui (jalousie) et même vouloir sa destruction (colère). Je peux m'attrister du bien spirituel qu'est Dieu (acédie que l'on a faussement traduit plus tard par « paresse »).

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samedi 4 mars 2017

Et si on reparlait des sept péchés capitaux ?

À l'approche du carême, Pascal Ide, prêtre du diocèse de Paris, membre de la communauté de l'Emmanuel, médecin et docteur en philosophie et théologie, nous éclaire sur ces péchés dont découlent tous les autres. À la racine de nos maux, ils nous font miroiter un bienfait illusoire pour, au final, nous détourner de Dieu. Interview.

Le péché serait-il tabou ? Ou ne serait-il qu'un terme obsolète, juste bon à nous culpabiliser de façon mortifère ? Si l'on se réfère à sa racine hébraïque, le mot « péché » signifie manquer son but, se tromper de cible. La cible ? Notre bonheur, lequel ne peut être atteint qu'en Dieu. Pécher équivaut donc à se tromper de bonheur. Le péché affecte notre relation à Dieu, à l'autre, à nous-même. Parfois lié à nos blessures psychologiques, le péché n'en demeure pas moins un acte libre. Rencontre avec Pascal Ide, auteur du livre les Sept Péchés capitaux ou ce mal qui nous tient tête (Mame).

Revenons sur la définition du péché capital...
Souvent, nous confondons péché capital et péché grave ou mortel (qui prive l'âme de la vie divine). Ainsi, la gourmandise est rarement un péché grave. Pourtant, on la compte parmi les péchés capitaux. Revenons à l'étymologie. Capital vient du latin caput « la tête ». Ainsi, le péché capital est un péché qui est à la tête d'autres péchés. C'est-à-dire qu'il en engendre beaucoup d'autres. Nous ne commettons pas spontanément un meurtre. Mais celui-ci vient d'un péché plus originaire, comme la colère ou la jalousie. Pour reprendre l'exemple de la gourmandise : celui qui n'est pas tempérant dans la nourriture, manque souvent de sobriété dans d'autres domaines, la parole, etc. On comprend donc que lutter contre un péché capital, c'est aller à la source, c'est couper les racines de nos péchés.
Vous expliquez dans votre livre que pécher revient à se tromper de bonheur...
C'est vrai du péché capital, mais c'est aussi vrai du péché en général. Derrière chaque péché, se cache une idole nous faisant croire à un vrai bonheur. Or, seul Dieu peut répondre à notre soif d'infini et nous combler. Pécher, c'est idolâtrer une créature, au lieu du Créateur. Il y a en effet une façon d'aimer son travail, son conjoint, son sport, son enfant, qui le place au-dessus de tout. Dès lors, le centre de nos vies n'est plus Dieu, mais ce à quoi nous sacrifions tout. Au fond, saint Augustin l'avait bien vu, le choix ultime se joue entre Dieu et nous : le péché est toujours une préférence de soi.
Le péché est-il un acte libre ?
Il l'est par définition. Sinon, nous n'avons pas affaire à un péché mais à une erreur, ou à une blessure.
Est-on véritablement libre lorsque notre acte ou pensée mauvais a été provoquée par une blessure intérieure ?
Tout conditionnement, comme une blessure ou un trait d'éducation, amoindrit la liberté et donc excuse l'acte pécheur. Pour autant, il ne l'annule pas. Mille conditionnements ne font pas un déterminisme. Si, dans ma famille on mentait ou médisait, j'aurais tendance à minimiser ces péchés. Mais, d'abord, je peux constater que lorsqu'on ment sur moi ou qu'on détruit ma réputation, je me sens blessé. Cela me permet de comprendre que lorsque je fais la même chose à l'autre, je détruis la relation de confiance. Ensuite, j'ai à former ma conscience morale, par exemple, en lisant la troisième partie du Catéchisme de l'Église catholique. Prenons un autre exemple. Quelqu'un dont l'éducation délétère aurait été telle qu'on l'aurait toujours comparé à autrui : « Regarde ton petit frère, il est plus gentil que toi », « Regarde ton voisin, lui au moins réussit bien dans ses études », etc. Comment cette personne ne serait-elle pas soumise à la tentation de la jalousie ? Mais, même si je suis tenté, une liberté en moi restera préservée. Non pas celle de ne pas ressentir cette tristesse qu'est la jalousie, mais celle de l'entretenir, ou non, en pensée, de l'actualiser par des critiques, et a fortiori par le rejet de l'autre.
Garde-t-on cette part de liberté en cas d'addiction ?
L'addiction se définit par cette perte du contrôle de la liberté : la personne alcoolique ne peut pas ne pas ressentir son besoin de boire, et, si elle est en présence d'alcool, ne pas succomber. Mais il faut ajouter que la liberté n'est pas annulée. Pour refuser la tentation victimaire, il s'agit de considérer les domaines où la liberté peut s'exercer. Ici, sur trois points. Il s'agira d'abord de reconnaître que je suis dépendant, et donc de cesser de me tromper moi-même parce que j'ai des périodes de sobriété. Puis, d'aller faire un bilan pour connaître les conséquences de cet alcoolisme sur ma santé, mon entourage. Enfin, de prendre les moyens pour me traiter.
Les péchés capitaux se situeraient donc à la frontière entre le psychologique et le spirituel ?
Tout à fait, et c'est ce qui fait leur spécificité. Si je suis blessé dans mon estime de moi, je vais davantage mettre en avant mon ego, et je serai par conséquent particulièrement tenté par l'orgueil. Il y a en chacun de nous des racines de péchés capitaux. Nous sommes tous un jour jaloux, gourmands, colériques. Mais nous sommes loin de commettre tous des meurtres ou des adultères. Autrement dit, les péchés capitaux correspondent aux grandes inclinations de l'âme qui, lorsqu'elles sont démesurées, deviennent pécheresses.
En quoi celui qu'on appelle le « démon » peut-il interférer ?
Le démon est le prince du déséquilibre. Il utilise nos failles. C'est une des raisons d'ailleurs pour laquelle il est important de guérir le plus possible d'un point de vue psychologique : guérir lui donne moins de prises sur nous.
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vendredi 3 mars 2017

Espace... poétique...

"Je recevais le ciel et le ciel me recevait.
Simultanément, j’étais dans une expansion extra-ordinaire.
L’espace m’espacifiait...
De quantité d’autres façons encore, il me venait.
L’espace était partout.
La tête renversée en arrière pour être face à plus de ciel, j’en sentais la vision, tant elle pénétrait loin et fort en moi, m’entrait “ jusqu’aux oreilles, jusqu’à l’occiput ”
La tête à nouveau perdue dans la gueule de l’espace immensément béant
qui m’avalait,
m’avalait plus avant.(...)"
Henri Michaux

jeudi 2 mars 2017

Père absent... avec Guy Corneau

Selon le psychanalyste jungien Guy Corneau, créateur au Canada de groupes de parole pour hommes, le père qui n'assume pas toute sa fonction paternelle crée des « fils manqués ».

Comment définiriez-vous le père manquant ?
Ce n'est pas tant son absence physique qui est en cause, que son retrait psychologique de la vie de famille et de l'éducation des enfants. Il ne participe pas à leurs jeux, ne s'intéresse pas à leur scolarité et à leurs loisirs. Enfermé dans une culture du pouvoir et du silence, il vit comme à côté des siens et n'assume pas sa fonction paternelle entendue comme ce qui aide l'enfant à baliser son chemin, à mettre des mots sur ce qu'il vit, à dessiner des idéaux et à donner du sens à la vie. La présence active d'un père conduit son enfant, a fortiori si c'est un fils, à s'organiser intérieurement. À canaliser son énergie et à s'ouvrir aux autres.
C'est le rôle de la fameuse triangulation, chère à Freud ?
Oui, le père, s'il joue son rôle, c'est-à-dire s'il entre dans une relation non seulement éducative mais aussi affective avec son enfant, lui permet de sortir de la relation fusionnelle avec sa mère. Il l'aide ainsi à entrer en société. Il aide aussi la maman à rompre avec cette symbiose étouffante et à se rappeler qu'elle est aussi et même d'abord une femme désirée par son conjoint avec qui elle fait couple, avant de former un duo parental.
Beaucoup d'hommes seraient violents parce que leurs pères ont été absents ou n'ont pas posé de limites à leurs fils. Ce serait le cas des djihadistes notamment...
Prenez les frères Kouachi, les assassins de Charlie Hebdo. Ils sont allés de foyer d'accueil en foyer d'accueil et ils ont trouvé comme père de substitution un imam emprisonné, qui leur a donné les béquilles qu'ils recherchaient. On connaît la suite... Les djihadistes, et plus généralement les jeunes qui rejoignent les gangs violents, sont victimes d'un défaut de construction identitaire lié à un défaut de triangulation. Souvent, ils sortent d'enfances chaotiques où ils ont manqué de père ou de mère.
Vous préférez parler des rôles paternel et maternel en les dissociant des sexes masculin ou féminin. Pourquoi ?
Traditionnellement, les hommes étaient enfermés dans la fonction éducative. Censés être cadrants, ils devaient être autoritaires et abandonner la fonction affective aux femmes. À elles d'être proches des enfants, cajolantes, confidentes, de passer beaucoup de temps avec eux. Il faut sortir de ces stéréotypes. Force est de constater que certains hommes se débrouillent mieux avec le rôle maternel que bien des femmes. Et, réciproquement, bien des femmes incarnent mieux la loi que leurs conjoints. Pourquoi enfermer les uns dans telle case et les autres dans telle autre ? Aujourd'hui, tout est rebattu et c'est, de mon point de vue, un progrès historique, car les enfants ont tout à y gagner. On sait désormais avec certitude qu'une éducation autoritaire et cassante ne fonctionne pas bien et qu'elle produit souvent bien des dégâts psychologiques.
Quels conseils donnez-vous aux papas pour bien assumer leur mission éducative ?
D'abord, de s'occuper avec tendresse de leurs enfants le plus tôt possible et de créer ainsi un attachement bénéfique de l'enfant au papa. Ensuite, si le couple parental se sépare, les papas peuvent et doivent continuer à trouver leur place, êtres proches et soucieux des leurs. Parfois, ce sera même plus facile qu'avant la séparation. Enfin, aux hommes qui éprouvent de grandes difficultés à construire une relation juste avec leurs fils et filles, je suggère d'entreprendre une thérapie. Elle seule les aidera à dénouer des noeuds anciens, à ne pas répéter ce qu'ils ont vécu avec leurs propres pères.


mercredi 1 mars 2017

Vie irritante avec Chögyam Trungpa



Nous pourrions dire: "J'ai pratiqué; j'ai cherché l'illumination, le nirvana, mais j'ai toujours été repoussé. Au début, ces pratiques m'ont apporté une sorte d'excitation. J'ai cru que j'allais arriver quelque part. Je me sentais beau, béat, et je pensais pouvoir faire mieux encore, aller encore au-delà. Mais après, rien n'est arrivé. La pratique est devenue monotone, et j'ai commencé à chercher une autre solution, quelque chose d'autre. Mais en même temps je me disais: je commence à ne plus croire aux pratiques qui m'ont été transmises. Je ne devrais pas chercher d'autres pratiques. Je ne devrais pas chercher ailleurs, je devrais garder la foi, tenir bon. Très bien, il faut faire avec. Alors je me suis accroché. Mais cela reste pénible, monotone. En fait, c'est énervant, trop douloureux."

Et on continue toujours ainsi. On se répète. on construit quelque chose en quoi l'on puisse croire. On se dit:"Maintenant je devrais avoir la foi. Si je croyais, si j'avais la foi, je serais sauvé." On tente de préfabriquer la foi et on en tire une excitation momentanée. Mais après, tout se termine encore et toujours de la même façon - on ne tire rien de tout cela. Ceux qui abordent la spiritualité de cette manière sont toujours confrontés à ces problèmes.

Dans la façon qu'à Padmasambhava d'approcher la spiritualité, on ne cherche pas une excitation, une inspiration ou quelque félicité. Au contraire, on creuse dans ce que la vie a d'irritant, on y plonge et on s'y établit. Si l'on est capable d'agir ainsi, alors tout désagrément devient une source de grande joie, de joie transcendantale- parce qu'il n'y a plus aucune douleur en jeu. Cette forme de joie n'est absolument plus reliée ou opposée à la douleur. Alors, tout devient précis, aigu et compréhensible, et l'on est capable d'établir un lien avec cela.

Chögyam Trungpa. 
Extrait de "Folle sagesse"

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mardi 28 février 2017

Effacement...





Sur le point d’être encore
fasciné par ses propres yeux
& leurré par sa propre voix
mimant déjà ses propres gestes
son dernier personnage
commence à s’épuiser
son dernier pseudonyme
finit par s’effacer

Demeurent maintenant
dissonance absolue
cette rhapsodie orpheline
sans rime & sans raison
une simple façon d’écrire
— si semblable à son pas —
(peintures de Oleg Shuplyak)

& distant de son moi
— de ses images vaines — 
quelqu’un qui laisse sur la scène
les masques de son masque

& qui s’en va mêler
aux lettres du Chaos
les lettres de son nom
pour en faire un poème


Raymond Farina
Eclats de vivre



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lundi 27 février 2017

Un amour sans mémoire par Stéphanie Petit


Tous ceux qui ont été témoins, ou le sont encore, de l’atteinte par un proche de la maladie d’Alzheimer, ne pourront qu’être profondément touchés par ce petit livre très dense. L’auteur, Stéphanie Petit, médecin de profession, nous y livre un témoignage intime sur son lien à sa mère durant la traversée de cette épreuve longue de dix années.



Composé comme un journal de bord – les titres de chapitres sont des dates, qui vont de septembre 2004 à novembre 2014 -, ce livre nous propose d’entrer dans le point de vue d’une narratrice qui vit au plus près l’évolution de cette terrible maladie, et qui cherche à le faire dans une justesse de relation tout à fait remarquable. Une justesse délicate à trouver, toujours à réviser, parce que le comportement de la personne atteinte de cette forme de démence déconcerte à plus d’un titre : sa personnalité s’en trouve modifiée, sans disparaître complètement ; au contraire, parfois, ce sont d’anciens traits de caractère - dont l’enfant aura souffert lorsque sa mère était en pleine possession de ses moyens - qui reviennent dans une rudesse difficile à recevoir ; parfois, c’est un comportement inédit et régressif qui se manifeste.

Stéphanie Petit n’occulte rien de ce que furent ses difficultés, ses surprises et ses joies, furtives mais intenses, au cours de cette épreuve si particulière, de la découverte des premiers signes de la maladie jusqu’à l’acceptation de la nécessité de placer sa mère dans une structure adaptée. Elle nous livre tout cela à travers une situation bien concrète : son père vit encore et doit faire face au drame que vit son épouse, elle-même est mariée et son petit garçon est bien jeune pour affronter de telles circonstances. Comment faire comprendre la maladie de sa grand-mère à un enfant de cinq ans, comment passer de l’autre côté de la barrière – du médecin à l’univers du patient -, comment préserver un mode de relation vrai à sa mère tout en se protégeant soi-même, comment aider l’autre sans se substituer à lui, en veillant à respecter la liberté fondamentale de l’être humain, fût-il très diminué - toutes ces questions trouvent chez le lecteur des échos à sa propre existence de témoin de quelque maladie que ce soit, à vrai dire.

Le style de ce livre bien écrit est dépouillé, clair et juste à la fois. On n’en lâche pas facilement le fil. On est invité d’une belle et humaine façon à participer aux doutes et à la possibilité d’une certaine paix intérieure face à ce qui semble être, pourtant, une déchéance irrémédiable de l’être humain. Un Amour sans mémoire est une très belle leçon, non dogmatique, d’humanité réelle et vécue au quotidien, d’année en année, une plongée sensible dans le plus pur de l’humain : ce qui demeure, indéfectible, au-delà de la dégradation mentale.

Sabine Dewulf

UN AMOUR SANS MEMOIRE – Stéphanie Petit, 
paru auxéditions Mon petit éditeur, en 2016 (prix : 8 euros)

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dimanche 26 février 2017

Un silence plein et rond avec Joshin Luce Bachoux

Ce matin, une pluie très douce fait briller les pierres de la cour, les feuilles du magnolia et le tronc des arbres. Les oiseaux restent à l'abri sur les branches, à peine les entrevoit-on de loin, petites taches de couleur dans le cerisier. Tout est calme, le temps semble suspendu dans ce demi-jour pâle, dans la légère brume qui s'élève de la prairie, dans l'ombre sombre des grands pins qui bordent le sentier.

Dans la maison aussi, le calme règne : c'est le week-end de silence, comme tous les premiers week-ends de chaque mois. Nous avons établi cette règle depuis plusieurs années, après avoir constaté que nous trouvions toujours quelque chose à dire ! C'est parfois une information importante sur un travail à finir - « il faut rentrer le bois avant la pluie » -, parfois la joie d'une découverte - la première jonquille, le premier bouton de rose - ou l'apparition d'un problème - « je suis sûre qu'il y a une fuite ». Ou, tout simplement, nous bavardons, discutons, papotons, c'est plaisant et nécessaire pour garder le plaisir d'être ensemble. Mais, curieusement, depuis que nous nous accordons ce moment de silence, nous nous sentons plus proches les uns des autres, et il semble que la maison est plus vaste : c'est tout l'espace, intérieur comme extérieur, qui en est changé.
Au début, cela n'a pas été facile : le silence avec les autres est vite inconfortable ; certains s'en irritaient, d'autres avaient des crises de fou rire et quelques-uns affichaient un sourire légèrement supérieur qui disait clairement : « Je ne vais pas tomber là-dedans. » Ce « là-dedans » du silence paraissait une sorte de piège qui allait faire tomber les masques soigneusement mis en place. Être privé de mots reviendrait à se priver d'un abri : nous risquerions de révéler ce que nous voulons cacher, une part de nous terrifiante - ma colère, ma violence - et terrifiée - ma faiblesse, ma peur.
Mais nous avons continué et, peu à peu, appris à nous détendre. D'abord en allant marcher dans la forêt : au lieu d'essayer de remplir le monde de mon bavardage, je le laisse m'emplir. Je m'accorde à lui comme on accorde un instrument avec d'autres : ensemble nous créons une harmonie où tous les petits bruits, craquement du bois, chuchotement des feuilles, courses de l'écureuil, forment un contrepoint délicat et nécessaire, rendant le silence plus plein, plus rond, plus vivant. Dans la maison aussi cette harmonie s'est doucement installée, nous nous sommes détendus, les regards se sont adoucis, et nos gestes eux-mêmes se sont coulés dans ce silence.
Lorsque mes paroles ne font plus écran entre le monde et moi, je tiens moins de place. Le silence alors devient tranquillité : s'il me gêne, c'est qu'il fait ressortir mon habituelle agitation. Il n'est pas indifférence mais présence au monde et aux autres. Il aiguise notre attention : une attitude, un geste nous renseignent sur ce que ressentent ceux qui vivent près de nous. Nos sourires sont des mercis sans paroles, qui viennent directement du cœur. Nous nous rencontrons au-delà de nos certitudes, de nos aveuglements ; là où notre besoin de sécurité s'efface pour laisser la place à l'autre. « Dans le silence, on se voit mieux », s'étonna un de nos hôtes.
Dehors, le chuchotis de la pluie accompagne la douceur du silence qui nous réunit en cette matinée de printemps. Si le soleil revient, nous irons ensemble travailler au jardin. Je sais que nous n'aurons pas besoin de mots pour reconnaître notre plaisir d'être ensemble.
Joshin Luce Bachoux, nonne bouddhiste, anime la Demeure sans limites, temple zen et lieu de retraite à Saint-Agrève, en Ardèche.

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