dimanche 31 mai 2026

Et c’est le temps qui passe !

 Lorsqu’on prend de l’âge, on se demande parfois comment arrêter le temps, freiner l’accélération des heures que l’on constate. À peine s’est-on retourné que 20 ans sont passés. Déjà ! « Enfant à l’aube et ce soir, un vieillard ! Qu’est-elle d’autre qu’un seul jour, la vie ? », dit Pétrarque dans son poème les Triomphes.

La réalité est que le temps n’existe pas, il appartient au monde de la matière, à nos conditions terrestres, celles que l’on quittera le moment venu.

Le leurre temporel

Toutes les religions parlent du leurre temporel. Un leurre avec lequel on doit pourtant apprendre à composer dans notre incarnation. Comment faire pour prendre distance, ne pas redouter le sablier qui s’écoule mais s’appuyer sur ce qu’il représente ici pour évoluer et s’en détacher ? Ce n’est pas rêver de comprendre qu’un jour, je dirai adieu à Chronos. Mais auparavant, j’aimerais faire en sorte qu’il ne puisse pas me dévorer !


Dans les représentations du temps, Monsieur Chronos est un vieil homme échevelé, à la barbe hirsute, aux ailes noires. Le peintre Francisco de Goya en montre une image effrayante, celle d’un homme aux yeux exorbités en train de déchiqueter de ses dents le corps de son enfant. Ivre de son omnipotence, il redoute que l’un de ses héritiers prenne sa place, aussi préfère-t-il s’en débarrasser. L’image a beau être terrifiante, je pense qu’elle saisit de cette façon extrême pour méditer avant qu’il ne soit trop tard sur cette existence qui passe d’abord lentement et puis trop vite.

Les ailes de Chronos


Le Temps a des ailes noires. Ce signe est double, l’aile désigne le ciel, c’est un attribut du spirituel ; la valeur noire signifie ce qui est caché, ce qui demande à être dévoilé, mis en lumière. Tel le corbeau noir dans l’histoire de Noé, qui montre que le temps de sortir de l’arche n’est pas venu, qu’il faut attendre les ailes blanches de la colombe pour découvrir une terre nouvelle où il fera bon vivre. Les ailes de Chronos m’incitent à la réflexion. Et si le temps n’était pas un simple dévoreur de nos jours mais un allié ? S’il conduit à la mort physique, il permet à l’être une prise de conscience de la fugacité de son existence pour conduire sa vie dans un sens bénéfique.

Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius, incite à prendre en compte la valeur philosophique du temps qui permet d’instaurer de l’ordre dans le chaos intérieur de l’être : « La part considérable de la vie se passe à mal faire, une large part à ne rien faire, toute la vie à ne pas être à ce que l’on fait. Me citeras-tu un homme qui attribue une valeur réelle au temps, qui pèse le prix d’une journée, qui comprenne qu’il meurt un peu chaque jour ? » Cette question du philosophe stoïcien vous semble peut-être âpre. En réalité, elle nous éclaire sur ce monde d’apparences que l’on doit apprendre chaque jour à quitter pour comprendre que le réel de la vie est libéré du temps et ne meurt pas.

Louange des jours passés

La grande faux de Chronos donne le choix à l’homme : subir son tranchant ou s’en servir pour la vie. Si j’ai pris le temps de parler ainsi, c’est pour partager avec vous chers lecteurs ce que je crois profondément. Lorsque notre esprit est paisible comme l’eau d’un lac, on peut s’extraire du temps, sentir la vie cachée sous la surface des choses.

On peut arrêter le temps en étant avec son amour, son ami, on peut arrêter le temps en créant, on peut arrêter le temps en goûtant au souffle des mots du beau livre d’Emmanuel Godo, Une si fragile présence (Albin Michel). On peut… Tout ceci est une louange des jours passés et à venir, une prière. La vie est prière.


Paule Amblard

Historienne de l’art, spécialisée dans l’art médiéval et la symbolique chrétienne, elle a publié Un pèlerinage intérieur (Albin Michel), les Enfants de Notre-Dame et la Chambre de l’âme (Salvator), Notre-Dame de Paris, les symboles des pierres (Salvator). Dernière parution : Aube de Jérusalem (Salvator).

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Source : La Vie

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samedi 30 mai 2026

Graine après destruction...

 Q : Avant de venir ici, je m'attendais à être pleine d'amour. En fait, je me sens faible et fatiguée.

Nisargadatta Maharaj : C'est à cause du processus de destruction. Pour commencer, vous avez besoin d'être complètement démolie et reconstruite. Avant de planter la graine, il faut cultiver et fertiliser le terrain. Ce n'est qu'après avoir labouré le sol et planté la graine que la germination a lieu. Le processus de démolition est nécessaire. Ensuite, quand il ne reste plus que la conscience, la germination a lieu.
Graines de Conscience - 6 septembre 1979
via Nisargadatta Maharaj – Enseignement

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vendredi 29 mai 2026

Pour mieux connaître Swami Prajnanpad


Je vous conseille cette vidéo avec Yann le Boucher qui prend le temps de présenter la vie de ce grand maître qu'était Swami Prajananpad.

 


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jeudi 28 mai 2026

Abandon

 

un tout jeune homme
blanc
voûté
propret
couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
gobelet de carton souillé au bout de sa main tendue
fils
petit frère
que fais-tu là
avec ton sweat tes lunettes
tes cheveux courts d’étudiant sage
où sont les tiens
que t’a-t-on fait
qu’as-tu connu
pour passer ainsi les jours de ta jeunesse
voûté
couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
quelle main ne t’a-t-on pas tendue
pour que tu tendes ainsi la tienne
de quel sanctuaire t’a-t-on chassé
de quelle patrie t’a-t-on banni
quel droit t’a-t-on dénié
de quel dû t’a-t-on spolié
quel regard a-t-on porté
et quel regard n’a t on pas porté
sur ta frêle personne
de quelles images t’a-t-on nourri
quelles chansons t’a-t-on chanté
quels mots t’a-t-on dit
quels mots ne t’a-t-on pas dit
toi
croisé ici
depuis des mois
que ne puis je
te bercer
te redresser
te recueillir
que ne puis je
t’emmener marcher
port droit
tête relevée
tout ce que je puis
laisser tomber deux ou trois pièces
dans ton gobelet de carton souillé
t’adresser un « bonne soirée »
en retour de ce merci rabougri
que tu me jettes
assorti d’un regard défait
seras tu le fils prodigue
au bout du couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
y aura-t-il une demeure
ou l’on tuera le veau gras
toutes tes fautes effacées
ou erreras-tu
en ce couloir
voûté
pour l’éternité
que nous dis-tu
de nos manquements
de nos insensibilités
que fais-tu là
qu’avons nous fait
pourquoi t’avons nous abandonné

Gilles Farcet

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mercredi 27 mai 2026

Réalité sans jugement

 

« Tout est juste beau et terrifiant sur cette terre – et la naissance et la mort – le velouté et le râpeux – le miel et le fiel – la foi et la détresse. J'ai porté la couronne de l'amour et j'ai mordu la poussière. Il ne m'a pas été permis de faire un choix. J'ai dû tout prendre. Et tout était bien ici. Comment la clarté des étoiles nous serait-elle visible, si la nuit ne leur prêtait pas pour s'en détacher, son fond de ténèbres ?

Entre la réalité et nous, Dieu a dressé des murs. ( J'en soupçonne pourquoi : nous faisons si peu cas de ce qui s'offre à nous, seuls l'obstacle et la quête ardue nous éveillent.)

Un cataclysme - l'amour, la mort, le désespoir - y ouvre soudain une fissure et voilà que se révèle à nous le paysage du dehors, l'univers qui nous entourait à notre insu. Ce que nous prenions jusqu'alors pour la réalité s'avère n'avoir été qu'une de ces cages de bois où les paysans ici prennent les loirs. Et les jugements que nous portions basculent dans l'ordre du dérisoire.

Le premier effet de la Révélation - l’œil collé à la fissure est l'abdication de tout jugement.

TOUT DÉPASSE NOTRE RAISON. TOUT. »

Christiane Singer 1943-2007 - Une passion entre ciel et terre

peinture: Véronique Paquereau

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mardi 26 mai 2026

C'est pour rien


C'est pour rien peut-être
qu'on entre dans le vert des rencontres,
les forêts de fougères et de vent,
qu'on se perd dans leur étreinte,
qu'une ombre court encore
dans la mémoire insatiable et trompeuse,
pour rien qu'on tente de peser
en nous l'illisible,
qu'on essaie de ne pas succomber
aux chemins qu'on n'a pas voulu prendre
et aux êtres dont le souvenir
fait mal malgré tout le soleil à naître,
pour rien peut-être qu'on cherche encore
l'épaule d'une fleur où reposer,
l'épaule toujours plus nue des beautés qui expirent.
Jean-Christophe Ribeyre
Photo : Marie Alloy
Arrêt sur image n°3, Été 2026.


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lundi 25 mai 2026

Mendiants d’éternité

 Le monde actuel rêve d’une ablation définitive de l’âme humaine. L’âme ! Vieux mot mal aimé par cette époque gorgée de simplismes. L’âme ? Ce désir obscur que certains êtres ont d’aller se jeter dans la lumière pour y prendre feu. Cette gratitude indéracinable qui nous reste même quand le désastre a fait son lugubre office. Ce lieu en nous mal localisé où passe la ligne de l’espérance. Ce grand silence habité où vont se fixer les moments d’éternité que nous vivons.

Si le démon existe, c’est la voix de vinaigre qui vient nous dire que ce mot d’âme est sans preuve, qui vient insinuer que nous avons laissé passer les instants comme un sable. Mais les instants, chère insensée, nous les avons vécus comme nous devions les vivre : en les regardant s’envoler comme des oiseaux de bon augure. Et ce que tu appelles un sable en te lamentant que tout passe, tu ne vois pas que c’est le souffle qui nous emmène là où nous devons aller.

Ne le sens-tu pas, que nous sommes faits pour l’éternité ? Que c’est justement pour cela que nous n’aimons pas les instants qui passent comme des voleurs : nous n’aimons pas la mort dont ils marquent l’heure, nous ne sommes pas faits pour elle. Nous ne l’aimons pas parce qu’elle nous ment sur qui nous sommes, elle nous fait oublier de quel amour immense nous portons le signe. De nous, la mort ne dit que la moitié de ce que nous sommes, la part soluble dans le vent. Elle nous tend un miroir déformé : elle tient le registre du délabrement en cours.

Conviés à un rendez-vous d’amour

Les moments d’éternité, on pourrait tout aussi bien les nommer des moments de révélation. L’instant a joué son rôle en forme de pointe de diamant, il s’est effacé, comme un serviteur loyal, devant plus grand que lui : il a indiqué que le Maître invisible était là, tout près, à portée de main. Le cœur déjà bat plus vite, il n’y a pas à douter, c’est à un rendez-vous d’amour que nous sommes conviés.

Ce n’est pas la mort qui se fait connaître ainsi : elle n’aime pas, ne s’émerveille pas, ne s’étonne plus de rien depuis bien longtemps – elle sait. L’amour, lui, se reconnaît toujours à son impréparation, à son émerveillement inusable. C’est pour cela que les plus belles liturgies sont imprévisibles, que les prières les plus propres à renverser le trône des orgueilleux sont celles que bricole, dans un coin de rue, le passant qui se redécouvre mendiant d’éternité.

Tout ce que nous croyons posséder nous retarde, et souvent, c’est nous-même. Cette obsession d’avoir une identité, des lettres de recommandation, si seulement nous pouvions lui substituer un désir d’être ! Ce que nous appelons moi, ce devrait être ce mouvement, infini, vers l’éternité en soi. Notre vie, qu’est-elle d’autre qu’une longue naissance dont la mort n’est pas le terme ?

Le geste d’écrire est un reflet saisissant de cette spiritualisation à laquelle nous sommes voués : c’est faire passer la chair de la vie dans l’ordre des mots. C’est en vivre déjà la destination mystérieuse. Nous ne sommes que partiellement faits pour le monde. La vision grotesque des mondains, des êtres rivés à leur image dans le faux jour du spectacle en est comme la preuve a contrario : incapables de consentir à la décence de l’invisibilité.

Les grands poèmes, eux, sont comme des secrets qui nous sont confiés pour que nous y réchauffions nos vies menacées de découragement et de froid. Le poète Roberto Mussapi écrit dans la Plume du Simorgh : « La lumière ne baisse jamais, elle s’éteint. / Comme l’oiseau que nous connaissons, pour renaître. / C’est une illusion de croire qu’une chose passe du moment / où elle était dans sa plénitude à la sénescence. / Il n’y a pas d’intermittence dans le feu, il y a extinction / pour que les braises se rallument, tu te rallumes » (traduction de Jean-Yves Masson, La Coopérative, 2026).

Emmanuel Godo

Poète, il a publié récemment Avec les grands livres. Actualité des classiques (Éditions de l’Observatoire, 2025). Dernière parution : Une si fragile présence (Albin Michel, 2026).

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dimanche 24 mai 2026

La vraie puissance

 

La brutalité du monde est sa face sombre. Elle attire beaucoup mais si nous redressons la tête, nous pourrons voir la lumière d’une seule bougie, pourtant au loin. Mais ce discours est difficile à tenir parce qu’il se heurte à la pseudo objectivité qui ne regarde que ce qui va mal ou fait mal.
Il faut alors changer de voie et pour cela, les contes sont merveilleux puisqu’ils nous proposent de concevoir ce merveilleux, sans chatouiller nos égos. Aussi, j’ai envie de partager avec vous un conte japonais, édifiant et qui peut se passer de commentaires. Je vous le confie ci-après.
« Dans la région de Kobe, un grand maître d’Arts Martiaux avait acquis une réputation qui s’étendait dans tout le pays. Sa force, sa puissance et son invincible sagesse, avaient fait de lui un modèle pour certains et un homme à vaincre pour d’autres. Alors qu’il était un jour en méditation dans son Dojo, un visiteur fut introduit qui demandait à le rencontrer. Devinant la véritable recherche de ce visiteur, le maître le fit attendre une grande partie de l’après-midi, puis le fit le rejoindre enfin, non pas dans le Dojo mais dans le jardin.
Exaspéré par l'attente et par l'affront de ne pas avoir été reconnu comme un visiteur important, le visiteur, un maître de sabre, apostropha le vieux maître et lui dit: "ta renommée est certes grande mais je vais te faire une démonstration de ce que c'est que la vraie puissance!"
Il montra alors du doigt un couple d'oiseaux posé là sur la branche d'un sapin vénérable et poussa brutalement un cri d'une puissance inouïe. Les deux oiseaux tombèrent alors raides morts sur le sol. Satisfait, le maître de sabre se retourna sur le vieux maître et lui dit: "alors qu'avez vous à dire à cela? N'est-ce-pas là la démonstration de la plus grande puissance qui soit?".
Sans un mot, un indéfinissable sourire aux lèvres, le vieux maître avança jusqu'aux oiseaux. Il se pencha sur eux, les toucha du doigt en soufflant légèrement dans leur direction et ceux-ci s'envolèrent comme par miracle. "C'est cela la puissance véritable" dit-il simplement en souriant au maître de sabre… »

Michel Odoul

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samedi 23 mai 2026

On ne reçoit pas la sagesse


« Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit …qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir ne lui soit désagréable et qu’il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure ou cela est possible, que s’il a passé par toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation là… On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez nobles n’ont pas été disposées par le père de famille ou par le précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant été influencées par ce qui régnait autour d’elles de mal ou de banalité.  Elles représentent un combat et une victoire. »

Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II  (texte proposé par Gilles Farcet)

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vendredi 22 mai 2026

Plénitude du manque


Vous attendez que l'amour vous comble. Mais l'amour ne comble rien, ni le trou que vous avez dans la tête, ni cet abîme que vous avez au cœur. L'amour est manque bien plus que plénitude. L'amour est plénitude du manque. C'est, je vous l'accorde, une chose incompréhensible. Mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre.

~ Christian Bobin - Le Très-Bas


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jeudi 21 mai 2026

Réactions ou actions ?


Ne pas avoir d’émotions, c’est ne pas réagir. Car la réaction n a rien a voir avec l’action. La réaction est l’expression du jeu des forces mécaniques. Le mouvement de la vie ou la manifestation est simplement une rupture d’équilibre et une tentative de retour à l’équilibre. Une force agit. Elle rencontre une autre force qui réagit, cette réaction rencontre une autre force encore qui réagit à la réaction. La libération du sage est une libération du jeu de la réaction. La cause essentielle de notre aveuglement est que nous prenons toujours nos réactions pour des actions. Pour être libéré de l’enchaînement des réactions, il faut reconnaître chaque réaction comme une réaction, et être un avec cette réaction comme le sportif l’est avec le torrent. Alors la réaction suivante ne se produit pas, la non réaction ou neutralité s’établit peu à peu et l’action devient possible. Un exemple concret sera plus clair. Je lève le bras à l’horizontale. Il y a rupture de la position de repos ou d’équilibre (le relâchement total). La réaction est la retombée du bras. Si cette retombée se fait mécaniquement, le bras vient frapper la cuisse et ce choc détermine une nouvelle réaction. La jambe bouge, la main est de nouveau déplacée, etc. Au contraire si le retour du bras à la normale a été un geste conscient, accompagné par la conscience, la main prend sa place doucement contre le corps et aucune autre réaction ne se produit. Le retour à l’équilibre est effectué. Il en est de même dans toutes les circonstances de l’existence.

Ces termes de neutralité, absence de réaction, acceptation risquent d’ailleurs d’être fort mal compris et ils nécessitent des précisions importantes. Le sage n’a plus d’émotions, il ne juge pas, il ne condamne pas, il ne refuse pas, il accepte tout, il est un avec tout. Le disciple accepte tout ce qui est en lui pour pouvoir accepter un jour tout ce qui est hors de lui. Mais « j’accepte » ne veut pas dire: « J’accepte que ce qui est à l’instant même sera encore demain, sera encore dans une minute. » Non. Simplement : « J’accepte que ce qui est à l’instant même, soit. » Dans une seconde ce sera toujours ou ce ne sera plus. En vérité, dans une seconde ce ne sera plus, car tout est toujours, fût ce imperceptiblement, en mouvement, en changement. Et cette acceptation n’empêche pas d’agir. La réconciliation avec les faits n’est pas la résignation passive. Au contraire. Vous pouvez, si vous préférez, remplacer le mot acceptation par le terme vision scientifique.

Voir ce qui est sans émotion, cela signifie : sans se couper de ce qui est en pensant que cela devrait être autrement, donc sans comparaison ou référence à un autre possible. Aucun voile mental ne s’interpose entre moi et le reste de la manifestation. Mais il faut justement que cette acceptation soit totale, c’est-à-dire embrasse tous les éléments d’une situation donnée. Et c’est une des grandes impossibilités de l’ego qui ne voit jamais que certains facteurs d’une situation et ne voit absolument pas les autres ou, même s’il les voit, les refuse. Si tous les éléments d’une situation donnée sont vus, sans émotion, sans jugement, sans se demander si c’est bien ou si c’est mal, mais si c’est ou si ça n’est pas, le fruit de cette vision totale est une action qui apparaît alors comme une réponse rigoureuse à la situation donnée, comme la seule réponse possible, celle qu’exige la justice de cette situation particulière.

Arnaud Desjardins - Les chemins de la sagesse

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mercredi 20 mai 2026

Interdépendance

[...] si l'on voulait résumer l'enseignement du Bouddha en un seul mot, on dirait que c'est l'interdépendance universelle, dont la non-violence n'est qu'une conséquence naturelle : puisque nous sommes tous dépendants les uns des autres et que tous les êtres désirent comme nous-même être heureux et ne pas souffrir, mes bonheurs et mes malheurs personnels sont indissociablement liés à ceux des autres. Cette non-violence n'est pas assimilable à une faiblesse ou une passivité. C'est le choix délibéré de l'altruisme dans toutes nos pensées et tous nos actes, de sorte qu'il devient inconcevable de nuire sciemment à autrui.

XIVe Dalaï-lama, enseignements donnés à Amaravati, Inde, 2005.

📸 : Elèves de l’école de Shèchèn au Tibet oriental. 2014

Partagé par Matthieu Ricard

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mardi 19 mai 2026

Perception de ce qui est

 

Vous ne pouvez pas observer "ce qui est" si vous le critiquez sans cesse, si vous l'aimez ou le détestez.

Le conflit est le déni de "ce qui est", ou la fuite de "ce qui est". Il n'y a pas d'autres conflits à part celui-là. 

Notre conflit devient de plus en plus complexe et insoluble parce que nous ne faisons pas face à "ce qui est". 

Il n'y a aucune complexité dans "ce qui est", mais uniquement dans les nombreuses évasions que nous recherchons.

☯️

La vérité est la perception de "ce qui est" sans l'interprétation ni l'interférence de la pensée.

(Brockwood Park, 6 June 1975, Scientists Seminar)

~ Jiddu Krishnamurti

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lundi 18 mai 2026

Voir autrement

 


" Nous voyons ce qu'on nous dit de voir, ce qu'il est permis de voir, ce que le langage et la société nous conditionnent à voir."

Douglas Harding

♥️🫵🏻♥️✨
Dessin : Topor. Éducation culturelle. 1981.


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"Tout cela signifie qu'il n'y a pas de précondition à cette vision intérieure essentielle. 

Notre véritable nature nous est toujours accessible.


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dimanche 17 mai 2026

Silence


rien ne vient
qui ne soit déjà là.
à l'approche du silence
tout nous parle de lui.
son chant concède avoir été
et n'être pas encore.
serait-ce possible d'en vivre ?
de ne rien rompre de sa présence ?
on ne peut pas savoir.
on vibre.
on s'abandonne.
on se déchire
jusqu'à le reconnaître.

Pierre Warrant - Calligraphie du silence (Ed. Abrapalabra)

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samedi 16 mai 2026

La pollution des opinions

(Texte extrait de Le Jardin du dedans)

L’écologie intérieure doit elle aussi se préoccuper des facteurs de pollution, les identifier et tenter d’en réduire les émissions.
Parmi les polluants divers qui agissent sur notre climat interne, il y a... nos opinions, ou plutôt la relation passionnelle que nous entretenons la plupart du temps avec elles.
Un adage zen dit « La voie consiste en ceci : cessez de chérir des opinions. » notons bien que le proverbe ne nous invite pas à ne plus avoir d’opinions mais à ne plus les chérir.
Ce que l’on « chérit », c’est ce à quoi on est attaché, identifié, tel Harpagon à sa « chère cassette ». attaché au point de faire passer l’objet de notre attachement avant la relation à l’autre. L’autre, l’avare s’en fiche. Ce qui prime, c’est sa cassette... avoir des opinions est normal et sans doute nécessaire. Si j’ai des opinions, il est naturel que, quand l’occasion m’en est donnée, je sois prêt à les exposer, voire à les défendre et pourquoi pas, à m’engager pour elles. Mais dans quelle mesure suis-je si identifié et attaché à mes opinions que cet attachement et cette identification m’interdisent non seulement la compassion mais même la compréhension ou ne serait-ce que l’écoute vis-à-vis de celui qui en affirme d’autres ?

Dans quelle mesure mon attachement et mon identification à mes opinions constituent-ils un rempart face à la différence, comme un rideau de fer gardé nuit et jour par des soldats prêts à tirer ? En ces temps (mais n’en fut-il pas toujours ainsi ?) où la politique enflamme les passions, il n’est pas rare de voir des amis, des membres d’une famille ou des collègues franchir la ligne qui sépare la discussion ouverte de l’affrontement stérile et destructeur.
Outre le fait que la plupart des discussions politiques sont en vérité l’expression en surface d’émotions infantiles refoulées, d’où l’intransigeance que nous y mettons, la question fondamentale n’est pas : « es-tu ou non d’accord avec moi ? » (Mes opinions sont à mes yeux nécessairement « les bonnes », l’une des devises de l’ego étant « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».)
Non, la question essentielle est celle-ci :
dans quelle mesure la défense de mes opinions prévaut-elle sur mon humanité, ma capacité d’accueil ? si nous avons une sensibilité écologique, quoi que cela veuille dire, nous professons des opinions « généreuses », des valeurs de tolérance et de respect des différences. Or, prenons un exemple quelque peu extrême : dans quelle mesure puis-je rester intérieurement ouvert face un individu professant des opinions climato-sceptiques, ou une intolérance vis-à-vis de minorités ?

Rester intérieurement ouvert ne signifie pas tolérer ; cela n’interdit pas de prendre position – si possible en actes. Mais il m’arrive souvent de frémir en sentant la haine que vouent certains chantres de la « tolérance » à ceux qui, à leurs yeux, font preuve d’intolérance... Rester ouvert signifie ne pas réduire l’autre, cette personne humaine, à ses seules opinions, lesquelles ne sont souvent qu’une façade, une stratégie de défense parmi d’autres.

Ne pas juger, c’est comprendre, entendre. Or, ce qu’il y a à entendre derrière des opinions brandies en étendard, c’est presque toujours une peur, une souffrance.
C’est toujours au nom de « principes » considérés comme non négociables que l’on en vient à nier les personnes individuelles et leurs souffrances. Les passions sont toujours promptes à se déchaîner. il est donc toujours d’actualité de voir et d’écouter plus profond que nos chères opinions... sans pour autant y renoncer !

Gilles Farcet

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jeudi 14 mai 2026

Bêtise utile

 Le maître n'en a-t-il pas marre de lutter contre la stupidité humaine ?

Question de Fabian Roiz

La réponse de Prabhuji :

Non mon ami on ne se fatigue pas car en réalité on ne se bat pas directement contre.

Dès que vous commencez à lutter contre la stupidité humaine, vous en faites déjà partie. La folie aime la bataille parce qu'elle se nourrit d'opposition, s'engraisse d'arguments, se parfume d'idéologies et sort dans la rue fièrement en disant : « Regarde, j'ai raison ! ”

Et ne pensez pas que l'imbécilité est un manque d'intelligence, parce qu'elle a parfois un doctorat, une cravate, une chaire, un drapeau, un livre sacré sous son bras. Hannah Arendt a vu quelque chose de terrible là-dedans : le mal peut devenir banal quand la pensée s'endort. Un monstre n'est pas nécessaire ; un fonctionnaire obéissant suffit, un esprit qui répète des slogans, une conscience qui a renoncé à examiner ce qu'il fait. La stupidité la plus dangereuse ne crie pas toujours ; parfois elle signe des documents, donne des phrases, prêche des sermons et parle avec une grammaire impeccable.

Pour sa part, le sage ne se bat pas, mais allume seulement une lampe, rien de plus, et l'obscurité, au lieu de se sentir offensée, disparaît tout simplement. Il n'est pas nécessaire d'essayer de le frapper avec un bâton ou de le tirer avec un fusil de chasse. Imaginez un homme entrant dans une pièce sombre avec une épée en criant : « Obscurité, sortez d'ici ! ” Il me semble que, si c'était possible, l'obscurité éclaterait de rire. Une petite flamme suffit, une petite allumette, pour que l'obscurité qui semblait si vaste ne soit plus là. Parce que la bêtise humaine n'est pas une substance, mais une absence de conscience. Je ne vous conseille pas de la détester, car dès que vous le détester, vous en devenez contaminé ; si vous le méprisez, vous devenez arrogant et fier, et si vous voulez corriger les autres, vous devenez un réformateur professionnel, l'une des pathologies les plus respectables de l'asile humaine. Spinoza a appris que rien n'est compris alors qu'il est détesté. Haïr, c'est rester asservi de ce qui est rejeté. La vraie liberté commence quand une passion cesse de nous traîner et devient un objet de compréhension. Par conséquent, comprendre la stupidité ne signifie pas la justifier ; cela signifie l'empêcher de nous entrer sous une forme raffinée de ressentiment.

Regarde, le piège c'est de croire que la stupidité humaine n'est là que chez les autres, chez les autres. L'ego dira toujours : « Ce sont eux les stupides. ” Et en cet instant le plus grand idiot est né : celui qui croit être libre de la stupidité. Nous savons tous que dans notre société, les stupides sont la majorité. Cependant, aucun d'entre nous n'a jamais eu le plaisir de voir l'un d'entre eux se présenter comme tel, reconnaissant sa propre stupidité. Au contraire, bien que nous sachions que les cons sont majoritaires, nous nous considérons tous comme faisant partie de cette minorité lucide.

La vraie révolution commence quand on est capable de rire de sa propre bêtise. Parce qu'alors il y a de l'espoir, parce que celui qui peut se permettre d'accepter qu'il a été con n'est plus complètement con. Quiconque agit de cette façon a ouvert une petite fenêtre par laquelle l'air frais commence à entrer.

Fatigue ? Eh bien, la vérité est que, même si le corps et l'esprit peuvent être très fatigués, la conscience ne s'épuise pas car, au lieu de pousser la rivière, elle coule avec. La conscience ne s'efforce pas de transformer les pierres en roses, mais n'offre que soleil, terre, pluie, espace. Certaines graines se réveillent, tandis que d'autres continuent à dormir ; l'existence n'est pas pressée, les seuls pressés sont les politiciens, les névrosés et les promoteurs de croyances.

Le désir de sauver l'humanité peut être une forme égoïque extrêmement subtile. Les sauveurs du monde sont ceux qui lui ont fait le plus de mal ; l'humanité a déjà assez souffert de ses sauveurs.

Mieux vaut s'asseoir en silence, aimer quelqu'un sans le posséder, dire une vérité sans violence, rire sans raison, méditer sans attendre de récompense, et croyez-moi, ce parfum peut voyager bien plus loin que mille discours.

Ne jamais lutter contre la bêtise humaine mon ami. Soyez si conscient que votre présence même devient une question inconfortable ; soyez si vivant que les respectables morts se sentent perturbés. Vivez si librement que votre liberté fait que les cages commencent à se soupçonner.

Et quand vous vous retrouvez face à face avec une stupidité personnalisée, souriez et observez avec compassion, car peut-être derrière, peut-être que vous ne trouverez-vous qu'un enfant effrayé portant une armure lourde. Peut-être que vous ne trouverez que quelqu'un qui n'a jamais été aimé. Et peut-être que vous n'y trouverez qu'avec un autre masque.

Alors il n'y a pas de fatigue, car parfois, mon ami, même la bêtise a son utilité, comme la boue dont peut naître le lotus. Sans boue il n'y aurait pas de lotus, sans nuit même pas une seule étoile, et sans une humanité endormie, où pourrait-il fleurir le réveil ? 

Prabhuji

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mercredi 13 mai 2026

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Un documentaire qui pose les bonnes solutions !


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Attendre ?

 "C'est ce que nous attendons de la vie qui nous gâche ce qu'elle nous donne."

Paul de Roux 1937-1976 - Carnet - Au jour le jour tome 4

peinture: Claude Monet 1840-1926 - La pluie 1886 

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mardi 12 mai 2026

Priorité intérieure

Janus et Bellone


 "Avant tout, cette méditation semble avoir deux visages, comme Janus. Elle regarde simultanément vers Celui qui voit, à l'intérieur, et vers ce qui est vu, à l'extérieur. 


Cependant, et tout en sachant que Rien ne les sépare, elle accorde la priorité à ce qui est intérieur, car c'est là que tout ce qui est extérieur prend son sens. " 


Douglas Harding


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lundi 11 mai 2026

Satisfaction

 


« Le fait d’éprouver de la joie à faire le bien d’autrui, ou d’en retirer de surcroît des bienfaits pour soi-même, ne rend pas, en soi, un acte égoïste. L’altruisme authentique n’exige pas que l’on souffre en aidant les autres et ne perd pas son authenticité s’il s’accompagne d’un sentiment de profonde satisfaction. De plus, la notion même de sacrifice est très relative : ce qui apparaît comme un sacrifice à certains est ressenti comme un accomplissement par d’autres. »

Matthieu Ricard - Plaidoyer pour l'altruisme
📸 : Lumières du matin en Himalaya, Namo Buddha, Nepal, mai 2020

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dimanche 10 mai 2026

« Ici, on peut apporter son casse-croûte »

 Nouveau bistrot dans le village. On lit sur la vitrine : « Ici, on peut apporter son casse-croûte. » C’est un lieu sans chichis. Chacun vient comme il est, avec dans sa besace ce qui devrait le rassasier. On peut y apporter aussi sa petite tranche de vie : elle se partage sur le zinc.

L’auberge du Bon Dieu doit ressembler à ça. Il ne faut pas s’attendre à des étoiles. Il n’est pas rare que la vie apportée en millefeuilles avec ses prières en miettes ait certains jours un petit goût de vieux : non pas que ce soit immangeable, c’est seulement un peu rassis. Vieilles croûtes bien emballées des habitudes de l’avant-veille que l’on transporte de jour en jour, de ces itinéraires tellement balisés qu’on ne risque plus de se perdre ni de trouver quoi que ce soit de neuf.

Croûtes du cœur : sécheresses installées, pardons remis à plus tard, élans qu’on a rangés parce qu’ils dérangeaient nos agendas. Allez, croûtes de l’Église aussi quand elle oublie qu’elle est une table ouverte et se transforme en une salle à manger où chacun mange toujours à la même place. À ce comptoir, il n’est pas rare que l’on consomme sans appétit.

Rompre ce qui enferme

Au bistrot de la vie, Jésus ne fait pas que bénir nos repas. Il casse la croûte en s’attaquant à ce qui durcit, à ce qui commence à moisir sous le papier bien plié de nos certitudes : « Est-ce que cela te nourrit encore vraiment ? » se risque-t-il à dire…

Avec le pain, il rompt aussi tout ce qui enferme. Il casse la croûte des évidences, quand tout le monde pense savoir qui a sa place à table et qui ferait mieux d’aller manger ailleurs. Il casse la croûte des pratiques installées : ces « on a toujours fait comme ça » qui tiennent parfois lieu d’Évangile, faute de mieux. Il casse la croûte de nos sécurités spirituelles : cette petite religion transportable dans des boîtes à tartines desquelles rien ne déborde plus jamais.

Pour que sa vie circule

Osons le dire : il ne respecte pas toujours ce que nous mettons sur le comptoir. Il pousse l’impertinence jusqu’à ce geste que nous avons bien trop domestiqué : l’eucharistie. Il y a quelque chose d’incongru à l’appeler « repas » quand elle devient ce moment correct et maîtrisé, où tout doit être en ordre, calibré et prévu. Chacun s’avance, reçoit et retourne à sa place. Mais si l’on gratte un peu la croûte, on redécouvre le geste bouleversant de Jésus : il prend le pain, il rend grâce, il le rompt et le donne. Nous n’avons pas le choix : pour que sa vie circule, il faut casser la croûte.

À quelques jours de l’Ascension et de la Pentecôte, il vient mettre du désordre dans nos affaires. Il disparaît du paysage : drôle de façon de faire au moment où l’on pourrait le tenir en certitudes. Comme s’il cassait la dernière croûte : celle d’un Dieu que l’on pourrait garder sous la main.

Quand l’Esprit s’en mêle

Et puis l’Esprit s’en mêle : finies les tables alignées, finie l’allée centrale par laquelle il nous faut avancer avant de rejoindre nos places par les allées latérales ! Finie la langue unique. Ça parle dans tous les sens, ça sort, ça bouge, ça déborde.

Ce « casseur de croûtes » travaille de l’intérieur pour fissurer ce qui s’est refermé. Il ouvre des brèches. Il remet du mouvement. Il refuse le tel quel. Il nous laisse une étrange promesse : notre pain quotidien peut devenir rassasiant, à condition de consentir à ce qu’il soit rompu. Si vous allez dans mon bistrot, ne soyez pas surpris de voir un inconnu s’asseoir à votre table et avec vous casser la croûte. Laissez-le vous apprendre à savourer la foi et à goûter la vie tout autrement. 

Raphaël Buyse

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